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  • La Feue Francophonie valdôtante
  • Pierre Lexert

Ce qu’on appelle “le grand âge”—soit le discutable privilège d’avoir dépassé les nonante ans et de presque couvrir un siècle—peut partiellement compenser ses inconvénients s’il s’accompagne d’une lucidité intellectuelle nourrie d’expériences multiples, aiguisée par une constante activité mentale.

C’est ce qui me vaut de pouvoir ici porter témoignage, en me référant à ce que j’ai vu, su, vécu, pour avoir été contemporain, protagoniste, et même victime dans une certaine mesure, des événements en question. En effet, en un peu moins d’un siècle—entre 1923, année de ma naissance, et aujourd’hui—j’ai assisté à l’effacement progressif de l’ethnie qui fut mienne,—autrement dit des derniers représentants des celto-ligures cisalpins, ces intramontains Salasses établis dans la Vallée d’Aoste, sur les confins de la Savoie française, du Valais suisse et du Piémont italien. Comment en est-on arrivé là? C’est ce que je vais tenter de résumer et d’expliquer, sans recourir au “nous” de majesté compte tenu de mon implication.

La Gaule cisalpine, on le sait, s’étendait bien au-delà du Piémont, englobant même le Milanais. Mais son noyau le plus irréductible, linguistiquement parlant, s’est situé dans l’enclave valdôtaine, au sein du complexe alpin sur lequel se fonda ultérieurement le duché de Savoie. Complexe que les vicissitudes historiques, à partir de 575, firent basculer dans la mouvance francophone, celle, en l’occurrence, de l’aire d’influence lyonnaise; laquelle contribua à l’élaboration de son parler, un “proto-français” (selon l’éminent dialectologue Gaston Tuaillon) qui allait constituer le patois rural d’où émergera son double plus accompli, le français proprement dit. Couple indissoluble, familier aux paysans et aux clercs, et grâce auquel les Valdôtains, tout au long de leur histoire, purent indifféremment en appeler, suivant le cas, aux ressources du verbe médiéval des origines et du français policé de renommée et de portée internationales, dont usèrent notamment leurs dirigeants, leurs notables et leurs lettrés.

À telle enseigne que l’Administration d’Aoste fut la première au monde, en 1536, à rédiger les actes publics en français plutôt qu’en latin, trois ans avant la France! Et je puis personnellement attester—ayant passé ma prime enfance au cœur du Val d’Aoste, à Fénis, dont mon grand-père fut le syndic—que lorsque [End Page 3] j’ai rejoint mes parents émigrés à Paris, vers 1928, je ne connaissais pas l’italien. On pourrait donc rétorquer aux immigrés italophones qui croient ou feignent de croire que le français a été imposé chez nous contre l’italien, que c’est plutôt la France qui a suivi l’exemple du Val d’Aoste, où ce français était déjà—ainsi que l’a reconnu Emmanuel-Philibert—la langue “de tout temps la plus commune et générale que point d’autre.”

C’est à l’issue de la période de confusion qui précéda l’An mil, période durant laquelle violences et brigandages déterminèrent l’appropriation des terres (d’où les fondements rien moins que nobles de l’aristocratie) que les premiers barons de la Maison de Savoie, et d’abord Humbert aux blanches mains, jetèrent leur dévolu sur les marches alpines, en inféodèrent peu à peu les nobliaux et s’instituèrent “portiers,” sourcilleux et peu fiables, des hauts reliefs s’érigeant entre l’ouest transalpin et la botte italienne. Victor Hugo a d’ailleurs remarquablement évoqué ces seigneurs fourbes et cupides dans un raccourci saisissant: “La Savoie et ses ducs sont pleins de précipices.”

Toujours est-il que ces derniers traitèrent d’abord avec assez de libéralité leurs divers feudataires, sachant ce qu’il leur en aurait coûté de devoir réduire par la force des populations ombrageuses dans leurs retranchements naturels. Plutôt se ménagèrent-ils des intelligences...

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Additional Information

ISSN
2156-9428
Print ISSN
1552-3152
Pages
pp. 3-9
Launched on MUSE
2015-05-20
Open Access
No
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