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  • Hirschman, Pascal et la rhétorique réactionnaire : Une analyse économique de la controverse pélagienne
  • Pierre-Emmanuel Dauzat (bio)

Dans les années 1980, sous l’influence des recherches des historiens Philippe Ariès et Michel Vovelle sur la mort en l’Occident, de la socio-thanatologie de l’anthropologue Louis-Vincent Thomas et de la remise en cause du dogme durkheimien par Jean Baechler dans son analyse des suicides, je soumis un projet de thèse à l’un de nos plus brillants économistes et théoriciens, Serge-Christophe Kolm. Je me proposais d’étudier la logique économique des attitudes et des comportements devant la mort. Esprit curieux et incisif, Kolm, qui travaillait alors à son grand ouvrage sur le bouddhisme et la logique de l’homo œconomicus, m’objecta aussitôt que l’économie s’intéresse aux comportements, pas aux attitudes, que mon sujet était « scabreux » et qu’il fallait que je me justifie davantage. M’appuyant sur la distinction d’Alfred Schütz, entre Weil-Motiv et Um-zu-Motiv, le « parce que » et le « afin de », repris par Baechler1, j’expliquai alors à Kolm mon désir d’approfondir cette analyse en me référant à la logique du choix rationnel (Kenneth Arrow) et à l’école du capital humain (Gary S. Becker). À peine avouai-je mon dessein que je pressentis le danger tautologique, souligné par Hirschman, de ce genre de démarche : on se suicide parce qu’il est utile ou dans son intérêt de le faire afin de résoudre tel problème qui en est la cause ou le mobile2. L’analyse des différents suicides se résume alors à une étude de maximisation sous contrainte, d’optimisation des comportements. L’approche avait son intérêt dans la mesure où elle remettait en scène le sujet de l’acte [End Page 133] suicidaire par opposition au sociologisme de l’école durkheimienne qui revient, à la limite, à prétendre que c’est la société qui se suicide par l’intermédiaire de ses éléments les plus faibles. Autant cette démarche peut sembler légitime en ce qu’elle fonde une « action publique » de prévention sans préjuger de ce qui fera le « bonheur privé », pour reprendre la terminologie d’Albert O. Hirschman, autant sa capacité explicative de l’acte suicidaire me paraissait non moins tautologique que l’approche dite du « choix rationnel »3. Il fallait réintroduire un cadre institutionnel – église, société – donnant des contraintes au comportement rationnel individuel tout en laissant entrevoir ainsi la possibilité d’appliquer à l’analyse du suicide une autre grille d’analyse de Hirschman, celle d’Exit, Voice, and Loyalty4.

Pour compliquer la situation, la lecture du Suicide et la morale d’Albert Bayet me fit comprendre à quel point la construction même du suicide en tant qu’objet de pensée était tributaire de jugements éthiques qui en changeaient le sens et la nature (il suppose résolues les questions de savoir ce qu’on tue quand on se tue, et ce qu’on donne quand on se donne la mort). L’évolution de la pensée de saint Augustin, notamment, de son traité de jeunesse sur Le libre-arbitre aux écrits de la maturité sur la grâce, illustrait à merveille le dilemme au cœur de mon projet de thèse. Où le jeune Augustin faisait de la tentation suicidaire une preuve de lucidité plus grande, un « choix rationnel » dicté par l’impatience de la parousie, l’homme d’Église installé, tout à ses ardeurs antipélagiennes, condamna cette même tentation sous prétexte qu’il ne nous appartenait pas de « devancer l’appel » et que nous n’étions pas propriétaires de notre vie, que nous n’en étions que les usufruitiers5. Autrement dit, elle n’était pas le « bien privé » que prétendaient en faire les stoïciens dans leur morale du suicide, elle était un « bien public » en ce sens que la vie de chacun appartenait au corps mystique du Christ. La question de la « propriété » de la vie au regard du problème du suicide demeura ouverte au moins jusqu’à saint Thomas...

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Additional Information

ISSN
1918-6649
Print ISSN
0730-479X
Pages
pp. 133-154
Launched on MUSE
2011-01-22
Open Access
No
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