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La légende de la ville: L'espace urbain dans la culture francophone issue de l'immigration Ernstpeter Ruhe C'est la Seconde Génération Celle des sphynx du bitume Celle des sphynx du béton1 L'ÉCRIT EST COMME UNE VILLE à laquelle les mots ouvrent mille portes"2. Walter Benjamin flâne du texte à la texture de la ville. Les portes évoquent une clôture à l'ancienne, mais leur extrême multiplication abolit toute enceinte, elle n'en laisse subsister que des débris. Le texte aux mille pores, la ville aux mille portes—deux images se chevauchent et se heurtent, signe avant-coureur de l'éclatement qui menace. Mille portes ne ferment plus rien, elles sont la négation même de la notion de porte. Benjamin lisait la ville à travers Baudelaire et sa notion de la modernité, moment de tension entre passé et présent, d'un côté "l'éternel et l'immuable" et de l'autre "le transitoire, le fugitif, le contingent"3. Comparer texte et ville au niveau de l'écriture implique leur ressemblance au niveau de la lecture. Le symbole de cette lisibilité qui permet de dominer le paysage urbain est le regard panoramique. "Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde", la vue du poète romantique porte loin4, montant des ateliers industriels vers les "clochers, ces mâts de la cité ... qui font rêver d'éternit é"5. Mais ce côtoiement du nouveau et de l'ancien qui semble paisible au regard méditatif n'est qu'une étape dans une perpétuelle transition: "... la forme d'une ville/Change plus vite, hélas! que le cœur d'un mortel"6. Le pressentiment du poète ne s'est pas trompé. Les métropoles d'aujourd 'hui fuient de toutes parts, balayant avec leurs banlieues, leurs cités-dortoirs, leurs centres commerciaux et leurs autres zones toute notion de borne. Quiconque rêve encore de vue d'ensemble doit monter très haut et n'aura toujours pas prise sur le tout. Michel de Certeau a vécu au 110e étage du World Trade Center "l'extase de lire le cosmos" de Manhattan, fasciné et distant à la fois, comme l'affiche ironique à côté de lui: "It's hard to be down when you're up"1. L'anthropologue sait que pour comprendre il faut descendre, échanger l'abstraction d'un plan contre le chaos du labyrinthe. On ne peut lire la ville qu'au niveau auquel elle s'écrit. On pourrait s'adresser aux auteurs attitrés qui lancent leurs héros chercheurs de sens dans les métropoles et les voient rentrer bredouilles, de Vol. XLI, No. 3 63 L'Esprit Créateur Michel Butor, en passant par Alain Robbe-Grillet jusqu'à Paul Auster, pour ne citer que quelques exemples8: toutes les grilles d'organisation, emploi du temps minutieusement contrôlé, cartes détaillées et autres moyens d'enquête s'avèrent inopérants, M. Revel ne révèle rien. La City of Glass oppose ses façades opaques. Un constat s'impose: il en coûte à la littérature dominante de congédier le vieux rêve du regard plongeant, panoptique. Descendons jusqu'en bas: De Certeau, ethnologue du proche, s'est mis sur les traces de ce qu'il appelle "les pratiquants ordinaires de la ville" (De Certeau 173). Nous ferons de même, tout en changeant de position: nous irons là où les pratiquants ne s'inscrivent pas seulement dans le tissu urbain par leurs manières de faire que le spécialiste déchiffrera, mais là où ils s'écrivent, se chantent, se mettent en scène: dans leur littérature, leur musique, leurs films, leurs danses. Le terrain de notre petite enquête se limite à la culture issue de l'immigration en France. Son analyse tentera de montrer que ces praticiens du paysage urbain n'ont pas de ce qu'ils vivent "une connaissance aussi aveugle que dans le corps à corps amoureux" dont leur échappe "la lisibilit é", comme le veut De Certeau. S'ils savent s'écrire, c'est qu'ils savent aussi se lire. Les...

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Additional Information

ISSN
1931-0234
Print ISSN
0014-0767
Pages
pp. 63-72
Launched on MUSE
2010-06-24
Open Access
No
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