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  • Quand la gauche pensait la nation. Nationalités et socialismes à la Belle Époque by Jean-Numa Ducange
  • Bastien Cabot
Jean-Numa Ducange, Quand la gauche pensait la nation. Nationalités et socialismes à la Belle Époque, Paris, Fayard, « Histoire », 2021, 336 p.

Avec Quand la gauche pensait la nation, Jean-Numa Ducange, professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Rouen-Normandie, nous propose de plonger [End Page 156] dans les archives des social-démocraties germanophones et d'interroger leur rapport à la nation entre 1848 et 1918. Le mérite de ce livre est double. Au point de vue du contenu, il familiarise le lectorat francophone avec les figures, les discours et les pratiques des social-démocraties allemande et autrichienne. De plus, la proximité de l'auteur avec ce corpus l'autorise à proposer une convaincante histoire de concept (Begriffsgeschichte), celui de la « nation », tel qu'il est historiquement et politiquement situé et pensé dans les mondes socialistes germanophones de la Belle Époque. L'apport est de taille. Nous avions pu retenir du socialisme marxiste une certaine doxa vis-à-vis du fait national, selon laquelle le développement du capitalisme devait, à terme, faire disparaître les attachements nationaux. Or, Jean-Numa Ducange rebat ici nos certitudes : au sein des socialismes germanophones, la conception de la nation place l'espace allemand au centre d'une géopolitique dialectique dans laquelle il est porteur, après la France, du nouveau Zeitgeist révolutionnaire.

Le premier chapitre s'ouvre sur les révolutions de 1848 en Allemagne et en Autriche. Dans ce contexte, les démocrates plaident pour la mise en place d'une « Grande Allemagne », soit l'union des peuples germanophones dans un grand ensemble territorial, avec l'objectif, porté notamment par Robert Blum, de fonder une Allemagne unitaire et démocratique. La nation étant alors « à gauche », Marx et Engels se montrent eux aussi favorables à un tel projet : « L'Allemagne entière sera proclamée République une et indivisible », écrivent-ils en mars 1848. En effet, les deux théoriciens « parient sur le dépérissement des petits États » (p. 28), dont le maintien constitue par ailleurs un frein au développement du capital (et donc de la lutte des classes) et à l'harmonisation des droits sociaux. De plus, ils s'inscrivent dans le positionnement « grand-allemand » caractéristique des démocrates de 1848, espérant « en quelque sorte retrouver les frontières du Saint-Empire romain germanique mais avec une forme politique démocratique » (p. 29).

Le mouvement ouvrier partage-t-il, dans les années 1860-1870, ces positions ? Avant l'unification, les lasalliens tendent à soutenir la Prusse et le système bismarckien, quand les marxistes soutiennent l'alternative grande-allemande. Dans les sections de l'Association internationale des travailleurs, « le problème de la coexistence et de l'avenir en commun n'y est pas véritablement posé » (p. 34). Lors du congrès fondateur du Parti ouvrier social-démocrate d'Eisenach en 1869, les participants affichent une croyance inébranlable dans la disparition prochaine des nations, mais sans discuter le fond du problème : « la question des nationalités se réglera d'elle-même » avec l'avènement de la social-démocratie, y affirme-t-on (p. 36). En 1870-1871, la guerre franco-prussienne modifie le rapport de force : en Prusse, l'Allemagne signifie le Kaiserreich, tandis qu'en Autriche, les socialistes doivent composer avec les problèmes internes de la double monarchie. Ces espaces n'échappent pas à l'entrée dans l'ère des nations, et c'est à partir de ce moment, écrit l'auteur, que la question des nationalités devient « une des polémiques majeures animant les rangs socialistes » (p. 48).

Dès lors, « existe-t-il une conception spécifiquement socialiste de la nation ? » (p. 50). C'est précisément ce à quoi cherche à répondre le deuxième chapitre, cœur de l'ouvrage. Un premier élément, surprenant, nous est fourni : dans le cas des relations entre Allemands et Autrichiens, l'internationalisme socialiste se conjugue à merveille avec l'idéal grand-allemand, puisqu'il s'agit de mettre les populations [End Page 157] allemandes au...

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