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  • Amateurs en sciences (XIXe-XXIe siècles):Mondes hétérogènes, échelles multiples
  • Nathalie Richard

Depuis quelques décennies, la question des amateurs en sciences a ressurgi sous le nouveau vocabulaire des sciences participatives ou citoyennes, suscitant l'intérêt des pouvoirs publics et des institutions2. Rapports et initiatives concrètes ont mis en lumière plusieurs points. À l'ère des données massives et de la limitation des financements publics de la recherche, des institutions ont pris acte de l'importance des contributions d'acteurs profanes pour la collecte et le traitement initial d'informations nombreuses, et ont mis en œuvre des formes de collaborations, parfois dites « pro-am3 » dans le monde anglo-saxon, entre leurs salariés, scientifiques professionnels, et des amateurs rassemblés et encadrés dans des réseaux associatifs ou scolaires. Débuté à la fin des années 1980 avec le suivi des oiseaux communs, étendu depuis lors à de nombreuses autres espèces, le programme Vigie-Nature, porté par le Muséum national d'histoire naturelle et l'Office français de la biodiversité, est un exemple bien connu de la mise en place de protocoles collaboratifs encadrés par une structure professionnelle4. Certaines institutions ont également pris acte de l'existence de formes plus contestataires de sciences profanes. L'existence de collectifs revendiquant une compétence propre ainsi que leur droit à influencer les choix de recherche est devenue visible avec le développement de l'épidémie de sida5. Dans le domaine de la santé, de nombreuses initiatives institutionnelles prennent désormais en compte ces revendications. Créé en 2003, le Groupe de réflexion avec [End Page 3] les associations de malades (Gram) de l'Inserm est une illustration parmi d'autres de ces initiatives qui ont suscité un renouveau de la réflexion sur la démocratie sanitaire, en la déplaçant vers la question de la « démocratie en santé6 ». Ces différents projets mettent en lumière le rôle d'intermédiation que les structures amateures sont susceptibles de jouer dans la diffusion d'une culture scientifique, dans la naissance de vocations, mais aussi dans l'acceptation ou l'acceptabilité des explications et des normes produites par les institutions professionnelles, et par là dans la lutte contre les théories alternatives ou les résistances aux préconisations, par exemple médicales. Ces initiatives prennent par ailleurs souvent appui sur des outils numériques, mais sont aussi traversées par une préoccupation croissante quant au rôle que jouent Internet et les réseaux sociaux dans le déploiement d'explications alternatives et de formes de résistance. Ces inquiétudes se font l'écho de réflexions sur les amateurs à l'ère numérique qui ont émergé dans les années 20007.

Sur la toile de fond de cette actualité, les sciences humaines et sociales ont repris à nouveaux frais la question des amateurs en sciences à l'époque contemporaine (xixe-xxie siècles). Dans les dernières années, outre de très nombreuses publications dont il n'est pas possible de dresser la liste exhaustive8, plusieurs projets collectifs se sont centrés sur ce sujet. Le programme Rethinking Science and Public Participation, dirigé par Bruno Strasser à l'Université de Genève (2015-2021), et les publications qui lui sont associées mêlent les perspectives de la sociologie historique et des sciences politiques9. Porté par Sally Shuttleworth à l'Université d'Oxford, le projet Constructing Scientific Communities. Citizen Science in the 19th and 21st Centuries (2014-2019) s'est notamment focalisé sur le rôle des périodiques dans la constitution de communautés d'amateurs et de professionnels10. En France, depuis 2014, une perspective similaire est développée pour les mathématiques avec le programme Cirmath (2014-2019) et ses prolongements11. Le projet AmateurS. Amateurs en sciences (France, 1850-1950) : une histoire par en bas (2019-2022), piloté par Nathalie Richard, Hervé Guillemain et Laurence Guignard, a développé quant à lui une approche historienne non surplombante, inspirée de l'histoire sociale associée au nom d'E. P. Thompson...

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