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  • De Moscou aux terres les plus lointaines. Communications, politique et société en URSS, de Larissa Zakharova
  • Yoanna Chesnot
Larissa Zakharova, De Moscou aux terres les plus lointaines. Communications, politique et société en URSS, Paris, Éditions de l'EHESS, « En temps et lieux », 2020, 334 p. Édition établie par Grégory Dufaud.

L'URSS était-elle moderne ? En analysant la pénétration sur le territoire des moyens de communication et leur capacité à dissocier le temps et l'espace, Larissa Zakharova interroge moins l'existence que la nature et la spécificité de la modernité en contexte de régime autoritaire. Pour appréhender cette modernité soviétique, elle s'intéresse à l'information ainsi qu'aux modalités de son échange et de sa circulation depuis 1917 jusqu'à la fin des années 1970. Pour cela, l'auteure fait le choix d'une histoire matérielle du télégraphe, du téléphone et du courrier postal pour étudier [End Page 212] la relation entre les communications, le pouvoir politique et la société afin d'approcher au plus près ce que pouvait signifier communiquer des centres urbains aux campagnes les plus reculées de l'URSS. L'ouvrage est issu d'une habilitation à diriger les recherches achevée en 2019, juste avant la disparition prématurée de l'auteure.

Larissa Zakharova mène sa démonstration en trois parties. Elle s'attache d'abord à décrire le dispositif matériel et technique dans le contexte des années 1920 et 1930, afin de cerner les multiples enjeux des installations techniques, du téléphone et du télégraphe en particulier, pour évaluer ensuite l'accessibilité sociale et spatiale de ces outils de l'échange et de leurs usages par les populations. Elle mobilise pour cela des archives d'État et des archives régionales (à Moscou, Kiev, Kazan et Saint-Pétersbourg) qu'elle croise avec des archives émanant de citoyens s'adressant au pouvoir, mais aussi avec la presse et des correspondances privées.

La première partie pose les cadres matériels : l'État-parti détient le monopole sur les moyens de communication et détermine les conditions à la fois du développement des techniques et de leurs usages, au centre et dans les régions. À compter d'octobre 1917, le contrôle des réseaux postaux, télégraphiques puis téléphoniques participe de la maîtrise du vaste territoire par les bolcheviques. Après 1921, les dirigeants sont confrontés à l'arriération de leurs équipements (réseaux vieillis) et à leur retard technique dans le domaine. Dans l'entre-deux-guerres, les tensions entre fonctionnaires et ingénieurs autour des systèmes d'exploitation, qui impliquent à la fois des acteurs publics et des compagnies étrangères, expriment la difficulté à articuler les logiques de l'industrie et celles de l'État, dont l'objectif est de réduire au maximum la dépendance aux compagnies occidentales. Après 1945, alors que l'armée revient du front allemand avec des instruments inédits en URSS, de production allemande ou américaine (centraux téléphoniques automatiques pour réseaux interurbains, télégraphes à abonnement sans médiation tierce, transmetteurs radio à ondes courtes et décimétriques), la rétro-ingénierie se développe, qui consiste en l'étude d'objets de génération antérieure pour en déterminer le fonctionnement interne et la méthode de fabrication. En matière de production, cette pratique aboutit à une forme d'hybridation technique visant à moderniser l'ancien et place l'URSS dans une position de rattrapage. Les avancées techniques marquent cependant le pas, malgré la création d'un département de l'innovation en 1947 à l'appui d'usines « secrètes », et en dépit des initiatives d'activités amateurs (autour de la radio en particulier, comme le montage de postes de réception à ondes ultracourtes en 1947). Équiper le territoire est un défi, mais le contrôle par l'État-parti sur les communications permet aux acteurs politiques de mettre en œuvre l'exercice du pouvoir fondé sur le secret. À toutes les...

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