Johns Hopkins University Press

Le romancier marocain Mohamed Nedali, récipiendaire de nombreux prix littéraires, est encore relativement peu connu sur la scène critique mondiale. Dans cet entretien, l’auteur partage sans fard sa vision de la société contemporaine pour vilipender certains maux, tels que la corruption, l’avidité, ou tout autre abus. Son style néoréaliste, outil de ses descriptions, ouvre une fenêtre sur l’état global de l’éducation et des échecs de son pays. À la croisée de l’anthropologie, de la sociologie et de la littérature, la posture nédalienne révèle un profond attachement à la culture amazighe tout en s’ouvrant sur l’universel.

Le réaliste, s’il est artiste, cherchera non pas à nous montrer la photographie banale de la vie, mais à nous en donner la vision la plus complète, plus probante que la réalité même.

Mohamed nedali est un écrivain marocain contemporain, né à Tahannaout en 1962. Après avoir fait ses études supérieures en Lettres modernes à Nancy, en France, il est retourné au Maroc pour y enseigner le français au lycée de son village natal, une petite ville située au pied du Haut-Atlas, à trente kilomètres au sud de Marrakech. Il est l’auteur des romans francophones suivants1: Morceaux de choix, les amours d’un apprenti boucher (2003)2, Grâce à Jean de La Fontaine (2004), Le bonheur des moineaux (2005), La maison de Cicine (2010), Triste jeunesse (2012)3, Le jardin des pleurs (2014), Évelyne ou le djihad (2016), La bouteille au cafard, ou L’avidité humaine (2018) et enfin Le poète de Safi (2021).

Son écriture néoréaliste, dotée d’un style poétique, imprégnée de ses propres expériences, plonge le lecteur dans un univers représentatif du Maroc contemporain sans en atténuer les imperfections. Assia Belhabib souligne à ce propos que “Nedali pose, sans juger, un regard neutre sur ses personnages, qui se débattent tous, riches ou pauvres, bons ou méchants, dans le même piège, celui d’une société où dominent la corruption, l’intégrisme islamique, les inégalités sociales, les tabous sexuels” (204). Elle ajoute: “au-delà des frontières marocaines, c’est bien de l’Homme avec un grand H dont nous parle Nedali, de ses vices et de ses faiblesses, de ses rêves et de ses échecs” (204). À Agadir, le romancier a accepté de nous rencontrer le 17 septembre 2021 pour s’entretenir avec nous de son œuvre.

Q:

Lors d’un entretien avec Mohamed Choukri, un journaliste a demandé à l’auteur de définir le but de son écriture. Ce dernier a répondu qu’il écrivait avant tout pour protester contre la marginalité et aussi pour défendre les démunis de la [End Page 173] société comme lui. En ce qui vous concerne, Mohamed Nedali, quel est l’objet principal de votre engagement littéraire?

R:

Je me suis engagé en littérature pour devenir riche et célèbre... [rires] Écrire est en fait une réaction tout à fait naturelle qui correspond à mon mode de vie. Je suis quelqu’un de solitaire. Mes activités préférées ont toujours été la lecture et la musique. J’ai lu les grands textes, puis des textes plus ordinaires, voire des navets. Un jour, ayant terminé la lecture d’un navet, justement, je me suis posé la question de savoir si je serais capable d’écrire au moins un navet comme celui que je venais de lire. La vérité est que j’avais beaucoup de choses à dire, liées essentiellement aux injustices que j’avais subies ou dont j’avais été témoin. Le passage à l’écriture résonnait alors comme un moyen possible de les exorciser en ne distinguant pas forcément les belles choses des laides. Mes romans sont en effet souvent sombres, tristes, même s’ils sont teintés d’humour, une composante fondamentale de la culture marocaine! À ce propos, il existe un proverbe marocain qui dit que “trop de chagrin fait rire”4. Alors que sous d’autres latitudes, trop de chagrin pousse à la déprime, voire au suicide.

Q:

Oui, mais derrière le rire se cachent parfois les larmes... Passons maintenant à la relation auteur/lecteur. J’aimerais partager avec vous une citation de Tzvetan Todorov qui souligne que “le lecteur, lui, cherche dans les œuvres de quoi donner sens à son existence”. Qu’est-ce que cela signifie pour vous en tant qu’auteur? Comment percevez-vous votre mission?

R:

Je ne sais pas si j’ai une mission car je pense que la littérature sert essentiellement à distraire, à apprendre, à éveiller la conscience des gens, à attirer leur attention sur les choses qui ne vont pas. Il se trouve que j’écris en français et que la plupart de mes compatriotes ne me lisent malheureusement pas. Mon rôle d’écrivain marocain me rappelle celui de Saint Jean-Baptiste, qui s’en allait prêchant dans le désert de Judée... Je crains que la littérature dans mon pays ne soit devenue complètement inutile, car les lecteurs s’y font de plus en plus rares. Mon lectorat se compose principalement d’étrangers francophones. L’initiation à la lecture se fait à la maison, se poursuit à l’école. Mais les parents ici ne lisent pas. Les enseignants, à quelques rares exceptions près, ne lisent pas non plus. Peut-être faudrait-il que mes textes soient traduits un jour en arabe marocain, communément appelé darija. En parlant de lecture, il paraît que les livres les plus lus au Maroc et dans le monde arabe sont les livres de cuisine et ceux sur l’interprétation des rêves, preuve que les gens passent leur temps à manger et à dormir. Pour faire bouger les choses, il faudrait réformer l’école de façon à mettre le livre au centre de l’opération enseignement-apprentissage.

Q:

Votre écriture regorge d’humour, d’ironie dotée d’un style imprégné de réalisme. Bien entendu, d’autres écrivains marocains tels Fouad Laroui et Leïla [End Page 174] Slimani évoquent leur réalité de la société marocaine selon leurs propres spécificités et artifices. Comment distinguez-vous votre style du leur?

R:

Lorsque je me suis lancé dans l’écriture à la fin des années 1990, je n’ai cherché à imiter personne. J’ai écrit comme j’ai vécu, à ma manière. Ceci dit, aux épreuves du début, l’imitation est incontournable. L’exercice porte même un nom: le pastiche, et il est pratiqué au collège et au lycée dans les séances de production écrite. En général, on imite celui dont on a aimé les livres. Néanmoins, pour se frayer un chemin dans le monde de la création littéraire, l’écrivain doit se forger un style personnel, avoir un regard différent sur les êtres et les choses. À un niveau plus pratique, j’ai d’abord rassemblé des impressions, écrit des nouvelles, un roman, mais c’étaient de simples exercices ou plutôt des essais. Mon style, me diton, a des consonances arabes, berbères, françaises. J’ai d’abord subi l’influence de Taha Hussein, un romancier et essayiste égyptien très connu avec des romans tels que: Al-ayam (Le livre des jours) ou Chajarate al-bu’s (L’arbre de la misère). J’ai bien sûr lu Le pain nu de Mohamed Choukri. J’ai aimé Assouk addakhili (Le souk intérieur). J’ai admiré l’écrivain Driss El Khouri et aussi Mohamed Zafzaf. La poésie amazighe m’a beaucoup inspiré. Elle est même, à vrai dire, ma première source d’inspiration. Je suis d’ailleurs en train d’écrire mon tout premier texte en langue berbère, que je vais bientôt autoéditer. “L’élève amazighe” en est le titre provisoire. J’y raconte ma première année à l’école primaire du village, une année très difficile vu que j’ai débarqué à l’école comme sur une planète inconnue. Je ne parlais ni le darija (le dialectal marocain) ni l’arabe classique (la langue de l’enseignement). C’était un chemin de croix, ou presque.

Q:

Pourquoi avez-vous choisi le roman réaliste et la fable, des genres d’écriture qui révèlent une vérité humaine? (Votre roman La bouteille au cafard, une fable moralisante sur l’avidité humaine, raconte l’histoire de H’mad Imeghri, un épicier qui tente d’obtenir une compensation considérable de la direction générale de la société L’benna, qui lui a livré une bouteille d’huile contenant un cafard).

R:

Je ne crois pas qu’un écrivain ait vraiment la possibilité de choisir tel ou tel genre d’écriture. C’est quelque chose qui vient à lui, s’impose à lui, selon sa conception de la vie, son caractère, sa façon de voir les êtres et les choses. L’écriture d’un auteur est le résultat d’une opération compliquée et complexe. Pour ma part, l’écriture réaliste est celle qui me convient le mieux. Je vis avec mes sujets au quotidien. Je m’inspire de ma propre vie ou de celle des gens qui m’entourent. Je regarde autour de moi et j’écris. Mais l’essentiel de mon travail est moins dans les sujets que je traite que dans ma manière de les traiter. Autrement dit, le style. L’écrivain est d’abord un style: Zola, c’était un style; Flaubert, c’était un style; Modiano est avant tout un style. Mohamed Choukri, Driss El Khouri, Mohamed Zafzaf: voilà trois grands écrivains marocains de langue arabe et trois grands styles. Malheureusement, le lecteur et les journalistes ne s’intéressent très [End Page 175] souvent qu’à l’histoire, omettant ainsi l’essentiel chez un écrivain, à savoir le style.

Q:

Dans vos romans, les personnages sont souvent des caricatures de figures communes au Maroc: l’imam, le moqqadem, le caïd, la femme, le riche, le paysan, le policier. Pourquoi ce choix?

R:

Je ne crois pas qu’ils soient des caricatures. Avant d’être des personnages de roman, ce sont d’abord des personnes en chair et en os, des gens que je connais bien, que je côtoie tous les jours que Dieu fait. À peine si je fais l’effort de changer légèrement leurs noms. Pour moi, la fiction est un calque de la réalité.

Q:

Dans le même esprit, vous évoquez souvent les injustices que subissent les personnes illettrées de la société marocaine. D’où vient votre intérêt pour la classe des plus défavorisés?

R:

C’est ma classe sociale, celle qui m’a vu naître et grandir. C’est d’elle que je parle, pour la simple raison que c’est la classe que je connais le mieux. Et en littérature, on ne parle bien que des êtres et des choses que l’on connaît. Ce sont les petites gens qui subissent le plus d’injustices, au Maroc et sans doute dans bien d’autres régions du monde. Les abus de pouvoir, la corruption, l’impunité, l’impartialité, l’arrogance des dignitaires, le mépris des petites gens. L’injustice, que j’en sois victime ou témoin, m’insupporte, m’empêche souvent de manger et de dormir.

Q:

Dans votre premier roman, Morceaux de choix, les amours d’un apprenti boucher, les contrastes entre les différentes classes sont frappants. Il en va de même pour les relations parents-enfants. En effet, le fils Thami, qui déçoit son père, quitte sa femme légitime (épousée suite à un mariage arrangé) et s’enfuit avec sa maîtresse vers Agadir. Est-ce que ces tabous sont toujours aussi écrasants à notre époque?

R:

Ils le sont toujours, même s’ils varient d’une famille à l’autre, d’une classe sociale à l’autre. Dans certaines familles très conservatrices, il y a des pères qui ne mangent jamais avec leurs enfants, rendant ainsi impossible toute discussion familiale.

Pour qu’un changement s’opère, l’école doit absolument jouer son rôle fondamental: changer les mentalités, ouvrir les esprits. Malheureusement, les enseignants qui doivent faire ce travail sont très souvent d’obédience islamiste parce qu’incultes. Conséquence: rien n’évolue depuis un demi-siècle. À vrai dire, les mentalités se ferment de plus en plus, l’intelligence se meurt, la bêtise bat son plein. [End Page 176]

Q:

Vous faites par ailleurs un portrait peu flatteur et sans fard des représentants de l’autorité (administrative et religieuse). Cette satire se trouve au cœur de vos écrits. Le “très-Haut” apparaît insidieusement au fil de vos récits. Doit-on en déduire que vous êtes religieux, agnostique ou laïc?

R:

[rires] Aucun Marocain n’a jamais contesté mes portraits, pour la simple raison qu’ils correspondent littéralement à la réalité. Parmi mes lecteurs, un juge et un haut gradé de la gendarmerie m’ont confié que mes portraits sont d’une précision photographique! Ceci dit, et pour répondre au deuxième volet de votre question, je dirais que je me considère agnostique5 depuis belle lurette. Je ne sais pas si Dieu existe ou n’existe pas. Je laisse une porte ouverte. En revanche, je rejette catégoriquement les religions dites révélées.

Q:

Vos personnages sont presque tous sensuels ou ils sont dotés d’une sexualité débordante. Ils évoluent dans l’univers du souk ou celui de la maison, un endroit qui se transforme parfois en dystopie (je pense entre autres au viol de Leïla dans La maison de Cicine, ou encore au meurtre incendiaire des deux amants dans le même roman). Entre le paraître de la communauté et l’intimité du foyer, on décèle une critique assez acerbe des interdits de l’adultère6 ou d’autres interdits culturels réels. Que pensez-vous du poids des traditions dans un Maroc contemporain?

R:

Elles pèsent comme un âne mort. Pour s’en débarrasser, il faut de la volonté et du caractère. Personnellement, j’ai dû batailler ferme avec mon entourage, des années durant. J’ai pourtant eu la chance de naître dans un milieu berbère qui n’était pas très religieux. Mon père et mon grand-père, très croyants et pratiquants, ne m’ont jamais imposé la prière. Leur foi reposait sur une conviction intime, alors que ma mère, qui connaissait finalement peu l’islam, me rappelait, me rappelle encore, de temps en temps, que je manque à mes devoirs religieux. Je suis né dans un milieu paysan à l’esprit ouvert, dans lequel la religion n’est pas le sujet principal de discussion. Chez nous, on pratique l’Azerf, la juridiction amazighe, pour régler les contentieux entre villageois. La religion n’a pas lieu d’intervenir. L’Azerf est une juridiction très évoluée comparativement à la charia, la loi islamique, et même aux juridictions occidentales. Par exemple, dans le code pénal amazigh, la peine de mort n’existe pas, les prisons non plus. Le meurtrier est jugé sur la place du village, dépouillé de tous ses biens, mobiliers et immobiliers (la moitié revient à la famille de la victime, un quart sert à organiser un festin au village, dit “fête de réconciliation”). Le criminel est rasé puis marqué au fer rouge par une trace sur la tempe. Il part ensuite pieds nus, vêtu d’une simple gandoura, banni du village à vie (il n’aura droit au retour que dix années plus tard, si toutefois la famille de la victime lui a pardonné son crime). Il peut se rendre dans un autre douar7 dans lequel on lui donnera un travail non rémunéré, mais où il sera logé et nourri. Pour les délits de vol, le voleur est condamné à rendre au propriétaire le double de ce qu’il lui a volé. S’il récidive, il devra rembourser le [End Page 177] triple et ainsi de suite. C’est un système très civilisé, et c’est la djemâa qui se charge de son application8.

Q:

Grâce à Jean de La Fontaine dépeint votre propre parcours professionnel, celui d’un enseignant évoluant au cœur d’un monde corrompu. Il est clair qu’être enseignant au Maroc n’est pas chose aisée dans la mesure où l’enseignant se trouve face à une série d’obstacles et de préjugés. Erin Twohig caractérise même le système éducatif marocain de système en crise, ce que vous dénoncez dans votre roman de manière satirique. Pensez-vous que l’éducation et l’amélioration de l’enseignement peuvent être des facteurs de changement sociopolitiques pour le pays? Regrettez-vous d’avoir choisi cette profession?

R:

Je n’ai pas choisi l’enseignement. C’était pour moi un moyen de gagner ma vie et d’assurer le bien-être des miens. Au début des années 1980, le pays a été frappé par une terrible sécheresse. Mon père, comme tous les paysans, avait de la peine à subvenir à nos besoins. De plus, il était fatigué. Je suis l’aîné et je venais d’obtenir mon bac. Un concours d’accès à l’école de formation des enseignants s’est présenté. J’ai sauté sur l’occasion. J’ai passé ledit concours et me suis retrouvé professeur de français, comme j’aurais pu être postier, militaire ou gendarme. [rires] Non, peut-être pas ces deux dernières professions, vu ma nature libertaire. En fait, l’enseignement était avant tout, pour moi, un gagne-pain. Être fonctionnaire de l’État me permettait d’aider à la fois mon père défaillant et de combler le vide financier causé par le décès de mon grand-père, sans compter le fait que j’avais des frères et sœurs en bas âge. Être l’aîné au Maroc est une malédiction car, en cas de décès ou de faillite des parents, c’est à l’aîné qu’incombe la responsabilité financière de la famille. À l’époque, subvenir aux besoins de ma famille était mon unique préoccupation. C’est ce que m’offrait le métier d’enseignant. Non, je n’ai pas choisi l’enseignement. Dans le milieu où je vivais, le choix est un luxe. Très peu de gens en avaient la possibilité. Pour ne rien vous cacher, la seule chose que j’ai choisie dans ma vie, c’est ma femme! [rires] Élevés à la dure, on menait notre petite vie sans se poser de questions, avec ses hauts et ses bas, plus de bas que de hauts, d’ailleurs. On était au stade du besoin primaire. Seul le nécessaire comptait. Mon grand-père aimait à répéter que le seul véritable problème, c’est de se réveiller le matin sans savoir si l’on va manger pendant la journée.

Q:

Triste jeunesse récuse toute vision idéaliste du Maroc. Le roman condamne surtout l’invasion des étrangers sur le territoire, ces derniers offrant cependant des options de travail aux locaux. Il présente par ailleurs de nouveaux défis associés aux relations sentimentales qui peuvent naître entre étrangers et marocain(e)s. C’est par conséquent une bénédiction parfois ambivalente qui peut [End Page 178] virer au cauchemar. Pensez-vous que les Marocains vivent ceci comme une colonisation à rebours?

R:

Il va sans dire que les Marocains profitent de cette manne financière qui vient de l’étranger comme d’une aubaine. Mais il y a un revers à la médaille: la jeunesse marocaine est prête à tout pour l’argent facile. Cela ne me gêne pas, personnellement, tant que c’est entre adultes consentants, mais, de temps en temps, il y a des histoires d’adultère, voire de pédophilie.

Q:

Le bonheur des moineaux a contribué à votre succès au Maroc et à l’étranger. Dans ce roman, vous projetez des images contradictoires des autorités marocaines (le makhzen)9: d’une part, un makhzen qui torture et tourmente sans cesse les démunis (le guide touristique) et d’autre part, un makhzen qui se révèle être un serviteur de l’Occident (l’Américaine ou madame the First Lady of the United States of America). À votre avis, peut-on espérer un jour changer ces deux perceptions des autorités marocaines?

R:

Optimiste de nature, je crois au changement, mais, dans le cas du Maroc, le changement ne peut avoir lieu sans la mise en place d’un arsenal juridique résolument moderne et respectueux des droits des minorités. Si les lois changent, les mentalités suivront, incontestablement. Comme tout véritable changement commence à l’école, il convient de réformer radicalement le système éducatif. Infestée d’islamistes bornés et incultes, notre école ne peut, dans l’état actuel, assumer ce rôle. Au lieu de prendre les choses à bras-le-corps, les responsables de l’Éducation nationale continuent à faire des réformettes et à répéter comme un disque rayé que le problème de l’enseignement marocain est le manque de moyens matériels et humains. Erreur, car, dans les années 1960, notre école n’avait même pas la moitié des moyens dont elle dispose aujourd’hui. Et pourtant, le niveau des élèves était plus élevé, aussi bien dans les matières scientifiques que littéraires. Depuis les années 1980, notre école s’est transformée en une fabrique de bigots. Enseignants et élèves n’ont aucune culture, aucune rationalité dans la réflexion et encore moins d’esprit critique. L’arabisation et le remplacement de la philosophie par les études islamiques sont à l’origine de cette situation catastrophique10. C’était une mesure absurde. Étant donné que les élèves apprennent les matières scientifiques en arabe jusqu’en terminale, ils passent brutalement de l’arabe au français dès leur entrée dans l’enseignement supérieur. Comble du machiavélisme: pendant que les décideurs politiques prônaient l’arabe comme langue d’enseignement, ils inscrivaient leur progéniture dans les missions étrangères, françaises et américaines notamment. Après quarante années d’échec, l’État est finalement revenu sur le choix de l’arabe comme langue d’enseignement des matières scientifiques11, mais cela fait quatre générations de Marocains arabisés, et très islamisés, qui débarquaient dans un marché de l’emploi exclusivement francophone! [End Page 179]

Q:

La ville de Marrakech et ses régions constituent souvent le lieu géographique où se déroulent vos récits, à l’exception de l’intrigue de Grâce à Jean de La Fontaine qui se passe à Tinghir, loin de Marrakech. Pouvez-vous nous éclairer sur le choix de l’espace géographique de vos romans?

R:

En littérature, on ne décrit bien que les lieux que l’on connaît. Il se trouve que j’ai fait mes études à Marrakech pendant dix ans et que Tahannaout est le village qui m’a vu naître, grandir et où je vis encore aujourd’hui. Par conséquent, je suis en mesure de parler de ces lieux qui me sont familiers. Tinghir était mon premier lieu d’affectation en tant qu’enseignant de français au collège. C’était en 1985. Personnellement, je suis incapable de situer mon histoire dans des lieux qui me sont inconnus. Si j’essayais, mon roman sonnerait sans doute faux à l’oreille du lecteur. Je n’ai jamais compris comment certains écrivains situent leurs histoires dans des villes ou des pays où ils n’ont jamais mis les pieds. J’ai appris, à titre d’exemple, que Yasmina Khadra, a écrit son roman Les hirondelles de Kaboul sans avoir jamais mis les pieds en Afghanistan! Personnellement, je suis incapable de me lancer dans une telle entreprise.

Q:

Être écrivain, c’est pouvoir se confiner pour rejoindre un imaginaire global dans lequel on trouve sa place. Qu’avez-vous fait pendant ces derniers mois de confinement? Préparez-vous un prochain ouvrage?

R:

J’ai eu la chance de ne pas avoir été vraiment confiné, vu que je vis à la campagne—un privilège au cours de cette terrible crise. Je fais deux promenades par jour, une le matin et une le soir. Il me suffit de grimper une colline pour me retrouver en pleine forêt. Pour certains, la campagne est à la base un confinement, qui se situe dans la nature. On n’y rencontre que des bêtes et des bergers. Cela dit, j’ai travaillé un peu plus pendant cette période, comme sans doute beaucoup d’écrivains. J’ai surtout commencé l’écriture d’un projet qui me tient à cœur: un roman en amazigh, la langue de mes parents. J’ai appris seul le tifinagh, l’alphabet amazigh. La langue, elle, coule depuis toujours dans mes veines. Je ne voudrais pas quitter ce monde avant d’avoir écrit ce livre. C’est comme une dette que j’ai envers moi-même et envers les miens. Et puis, l’amazigh est une très belle langue, imagée et tellement poétique.

Q:

Avez-vous un livre en chantier?

R:

Oui, un essai sur l’école intitulé Le temps de L’école. Et mon roman Le poète de Safi a été publié en 2021 par les Éditions de L’Aube, en France. [End Page 180]

Carole Edwards
Texas Tech University
El Arbi El Bakkali
Université Abdelmalek Essaadi, Maroc

Notes

1. Ses romans ont d’abord été publiés aux Éditions Le Fennec à Casablanca, puis aux Éditions de L’Aube en France. Il faut par ailleurs souligner que la langue maternelle de l’auteur est le tamazight ou berbère. Au Maghreb, les langues sont divisées en au moins quatre groupes:

  1. 1. Le berbère, ou tamazight, langue encore parlée dans les régions berbérophones comme le Rif ou l’Atlas au Maroc, la Kabylie, les Aurès et le Mzab en Algérie. C’est aussi la langue parlée chez la majorité des “immigrés maghrébins” en France et en Europe, avant même “l’arabe parlé”, vu que plus de 60% sont d’origine berbère.

  2. 2. Les langues “arabes parlées” ou “darija”: l’arabe parlé au Maghreb est un genre de créole arabo-franco-berbère, avec ses variantes dans chaque pays. Cette langue est considérée comme un dialecte, et demeure non-écrite, ce qui empêche l’accès aux publications tant littéraires que scientifiques. La darija est totalement différente de l’arabe égyptien, irakien ou saoudien.

  3. 3. L’arabe classique “non parlé”, langue officielle, ou “arabe-latin” qui serait comme le latin pour les Italiens. Cette langue écrite est héritée de la colonisation arabe du huitième siècle, c’est celle des discours officiels qui s’adressent au peuple du Maghreb. L’arabe classique n’est pas utilisé par le peuple dans la vie quotidienne, ni au sein du foyer familial, ni dans la rue, au marché, au café ou dans les stades. Il y a donc une diglossie réelle, entre l’arabe classique et l’arabe créole, méprisée par le pouvoir souverain et les autorités gouvernementales.

  4. 4. Le français, langue héritée de la dernière colonisation en date, seule langue à la fois parlée et écrite, demeure la langue de production intellectuelle, littéraire et scientifique. Pour plus d’informations, voir Toumi.

2. En 2005, ce roman a remporté le Prix Grand Atlas de l’Ambassade de France et le Prix des Lycéens. En 2009, il a obtenu le Prix International de la Diversité en Espagne.

3. Ce roman a reçu le Prix de la Mamounia en 2012.

4. Le proverbe marocain est le suivant: “ktert lhem katdhhek”—littéralement, “trop de chagrin fait rire”.

5. L’auteur ajoute qu’il évoque ce sujet dans Le poète de Safi. Il explique qu’en arabe, agnostiques se dit “Ila adriyines” et signifie “ceux qui ne savent pas”; “celui qui ne sait pas”. C’est une référence directe au Coran: “Puis Nous t’avons mis sur la voie de l’Ordre [une religion claire et parfaite]. Suis-la donc et ne suis pas les passions de ceux qui ne savent pas” (sourate 45, verset 18).

6. De nos jours, l’adultère est encore sanctionné d’un ou deux ans de prison par le code pénal (article 491).

7. Au Maghreb, un douar est un “groupement d’habitations, fixe ou mobile, temporaire ou permanent, réunissant des individus liés par une parenté fondée sur une ascendance commune en ligne paternelle” <https://www.cnrtl.fr/definition/douar>.

8. Selon l’Encyclopédie berbère (Abrous et Claudot-Hawad): “Djemâa: mot emprunté à l’arabe (racine: G. M. E. = réunir, rassembler). Ce mot désigne l’assemblée des hommes et le lieu où elle se tient. [...] L’institution de la djemâa au sens strict est un conseil restreint qui prend appui sur la structure lignagère, trait commun à l’ensemble des régions berbérophones. Ce conseil se composait de:

  1. 1. L’amin (amyar au Maroc); l’amin était nommé par l’ensemble du village, souvent après de longues tractations. Il assurait la fonction de président de ce conseil. Cette charge n’était ni héréditaire ni rémunérée. L’amin était révocable.

  2. 2. L’ukil (amazzal au Maroc) était désigné par l’amin et se chargeait de la trésorerie, en particulier de la gestion des amendes perçues en cas d’infraction aux dispositions du droit coutumier. En Kabylie, l’ukil était aussi préposé à la gestion des biens de la mosquée qui étaient distincts de ceux du village.

  3. 3. Temman (imeqranen au Maroc et Mzab, kbardans les Aurès). Ils étaient désignés par chacun des patrilignages qui composent le village ou la cité dans le Mzab. Ils étaient les garants de leurs patrilignages devant la djemâa et, en retour, veillaient aux intérêts de ce patrilignage lorsque la djemâa tenait conseil. ‘Garant’ est le sens exact du mot tamen (singulier de temman) en Kabyle. Le nombre des temman variait en fonction de la taille du village; il était en moyenne de dix à douze. Enfin, à ce conseil pouvaient s’adjoindre cinq ou six Euqqal, hommes réputés pour leur sagesse.”

9. “La monarchie occupe au Maroc une place exceptionnelle et originale par les rapports complexes qu’elle entretient avec les divers éléments de sa société. On a coutume, pour caractériser ce système de pouvoir monarchique, d’utiliser le mot de makhzen. L’autorité monarchique repose sur quatre traits essentiels. Le premier, souvent évoqué à travers la personne du commandant des croyants, est sa dimension théologique (le modèle califal, de calife ou khalife, successeur du prophète Mohammed). Le second est l’héritage dynastique du Maroc, marqué par une capacité à réinventer la tradition, dont témoigne la bayâa (cérémonie d’allégeance au roi). Le troisième est le lien quasi domestique, patriarcal, entre le pouvoir et ses sujets. Le dernier, et sans doute le plus subtilement original, est ce savoir-faire politique élaboré par une administration bien avant le protectorat, le makhzen. Ce terme désignait à l’origine le lieu où était cachées les victuailles communes d’un village ou d’une tribu, ensuite, le développement de l’administration aidant (à partir du dix-septième siècle), il a commencé à désigner le Trésor, puis ceux qui en régissaient l’emploi. Avec le temps, il finit par s’appliquer à l’ensemble du personnel gouvernemental et de l’administration centrale qui secondait le souverain. Dégagé de plus en plus, en raison du caractère de ses fonctions, des influences religieuses, il a représenté pour les Marocains, le seul principe d’autorité. Le rôle des ministres y était tenu par les vizirs, qui n’avaient pas nécessairement des attributions propres, car le pouvoir de décision n’appartenait qu’au sultan qui tranchait en dernier ressort” (Stora et Ellyas 219–20).

10. Benlahrech explique que “parce qu’il est mal maîtrisé et peu adapté aux relations commerciales avec l’Europe, l’arabe classique, imposé dans l’enseignement, freine l’insertion professionnelle des jeunes diplômés”. Il discute le phénomène d’étudiants “nilingues” qui sont faibles dans toutes les langues. Pour tenter de remédier à la situation décrite par Benlahrech, les parents choisissent souvent des établissements privés qui assurent une éducation en français ou en anglais. Sur les problèmes linguistiques au Maroc, voir Mouhssine.

11. Depuis 2019, on enseigne progressivement les matières scientifiques en français au lycée.

Références

Abrous, Dahbia, et Hélène Claudot-Hawad. “Djemâa-Tajmaεt, Ameney”. Encyclopédie berbère 16 (1995): 2434–41. <https://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/2184>.
Belhabib, Assia. “Lever le voile sur la littérature de la marge au Maroc”. Présence africaine 190.2 (2014): 199–211.
Benlahrech, Ryadh. “Maghreb: pourquoi l’arabisation a échoué?” Jeune Afrique. 17 novembre 2013. <https://www.jeuneafrique.com/15088/economie/maghrebpourquoi-l-arabisation-a-chou>.
Khadra, Yasmina. Les hirondelles de Kaboul. Julliard, 2002.
Maupassant, Guy de. Préface: “Le roman”. Pierre et Jean. 1888. <https://fr.wikisource.org/wiki/Pierre_et_Jean/Preface>.
Mouhssine, Ouafae. “Ambivalence du discours sur l’arabisation”. International Journal of the Sociology of Language 112 (1995): 45–62.
Nedali, Mohamed. Évelyne ou le djihad? L’Aube, 2016.
———. Grâce à Jean de La Fontaine. Fennec, 2004.
———. La bouteille au cafard. L’Aube, 2018.
———. La maison de Cicine. 2010. L’Aube, 2011.
———. Le bonheur des moineaux. 2008. L’Aube, 2009.
———. Le jardin des pleurs. L’Aube, 2014.
———. Le poète de Safi. L’Aube, 2021.
———. Morceaux de choix, les amours d’un apprenti boucher. Fennec, 2003.
———. Triste jeunesse. Fennec, 2012.
Stora, Benjamin, et Akram Ellyas. “MAKHZEN (Maroc)”. Les 100 portes du Maghreb: l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, trois voies singulières pour allier islam et modernité. L’Atelier, 1999. 218–20.
Todorov, Tzvetan. La littérature en péril. Flammarion, 2007.
Toumi, Alek Baylee. Maghreb divers: langue française, langues parlées, littératures et représentations des Maghrébins, à partir d’Albert Memmi et de Kateb Yacine. Peter Lang, 2002.
Twohig, Erin. “Satiric Literature for an Education System in Crisis: Mohamed Nedali’s Grâce à Jean de La Fontaine.” French Forum 42.2 (2017): 281–97.

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