Johns Hopkins University Press
  • Roman policier et écocritique dans Le parfum des sirènes de Gisèle Pineau

Le parfum des sirènes (2018) offre une intrigue policière dans un décor qui se transforme de jardin paradisiaque dans les années 1920 en bidonville quarante ans plus tard. Cet article montre les façons dont le livre de Gisèle Pineau met le genre du roman policier au service d’un message écologique tandis que, réciproquement, la Nature participe au développement de l’énigme de la mort de la belle Siréna. À travers une écriture tour à tour ludique, lyrique et alarmiste, l’auteure dresse le procès du rapport des hommes à leur environnement

Depuis la parution en 1993 de son premier roman, La grande drive des esprits, l’œuvre de Gisèle Pineau présente une grande diversité, avec la publication de dix romans, trois récits semi-autobiographiques (parmi lesquels L’exil selon Julia est l’un de ses livres les plus connus), sept romans pour la jeunesse, ainsi que des nouvelles, des essais et l’ouvrage de référence Femmes des Antilles (en collaboration avec Marie Abraham). La plupart des écrits de Pineau traitent des relations sociales et familiales dans le cadre de la Guadeloupe et mettent en scène les conséquences d’un traumatisme refoulé ou d’un drame familial maintenu dans le secret à travers plusieurs générations.

Ces éléments—fresque familiale couvrant plusieurs générations et tensions créées par le passé—sont présents dans Le parfum des sirènes (2018) qui se tourne plus résolument que les romans précédents vers le genre du roman policier à travers le mystère entourant la mort de Siréna Pérole. Selon Raymond Perrot, le roman policier a “quatre positions obligatoires à remplir: victime, détective, suspect, coupable” (61)1. Un survol de ces quatre personnages incontournables du roman policier rencontrés dans Le parfum des sirènes montrera dans un premier temps les façons dont ce roman se rapproche du genre policier sans toutefois adopter la structure et les caractéristiques paratextuelles de ce genre.

Le roman relève également de la “narration environnementale” ou “environmental narrative” pour reprendre une expression d’Alexa Weik von Mossner qui inclut dans ces termes “any type of narrative in any media that foregrounds ecological issues and human-nature relationships, often but not always with the openly stated intention of bringing about social change” (3). Dans Le parfum des sirènes, les allers-retours esquissés par la narration entre la disparition brutale de la jeune Siréna et la détérioration du morne Dorius, colline de la Guadeloupe située près du bourg Saint-Robert, participent au message écocritique disséminé dans ce “polar” guadeloupéen. Après un examen des éléments typiques du roman policier, notre analyse cherchera donc à montrer les parallélismes textuels établis entre la mort du personnage principal et le sort réservé à l’environnement guadeloupéen, parallélismes qui remettent en cause les concepts même de l’humain et du non-humain. [End Page 143]

Le cadre policier

Le parfum des sirènes ne se présente pas d’emblée comme un roman policier. Publié aux éditions Mercure de France, le roman ne fait pas partie de la collection dédiée aux romans policiers, “Crime parfait”, qui existe depuis 1985. Le livre ne comporte pas le paratexte de cette série policière, telle que la désignation “Crime parfait” clairement indiquée en haut et à gauche de la couverture qui est généralement très sombre. On remarque encore que les premiers mots du roman annoncent la mort de Siréna et non son meurtre, une distinction importante qui fait que la progression de la narration vers le genre du roman à énigme ne se fait que graduellement. Le roman s’ouvre cependant sur la scène de la découverte de Siréna Pérole, trouvée morte dans sa cuisine: “Elle était morte en 1980. Le 14 juillet 1980” (15). La date n’est pas anodine puisqu’elle place cette mort dans le contexte de la Fête nationale, pendant que les “fanfaronnades de la métropole tintaient, sous ces tropiques, tel un carillon délétère, une manière de détourner l’attention des nègres, pour mieux les couillonner” (20). La Guadeloupe, ancienne colonie et département d’outre-mer depuis la loi du 19 mars 1946, célèbre ainsi la date anniversaire de la Révolution française, malgré la distance physique et géographique qui sépare la métropole de “ces tropiques”.

La description négative des festivités évoque un tour de passe-passe de la métropole mettant en danger les Guadeloupéens qui se laissent distraire par les fausses apparences2. Ces célébrations expliquent par ailleurs pourquoi personne n’a rien remarqué ni rien entendu au moment de la mort de Siréna lorsque la musique couvre “les cris entêtants de Gabriel” (15), le fils d’à peine deux ans de Siréna, retrouvé assis par terre, au milieu de ses excréments et du sang de sa mère. D’un côté la mort et les cris, de l’autre la fête et la musique. À cause des festivités, les policiers débordés n’ont pas le temps de s’intéresser à la scène du crime et concluent à un “malheureux accident” (22) dès que le médecin appelé sur place signe le certificat de décès. Soulignant la négligence des policiers et l’ivresse du médecin, le texte laisse cependant planer le doute sur la mort de la jeune femme: “Pourtant, il fallait bien en convenir: un mystère planait autour de la mort de la Sirène. Les gens en savaient trop ou pas assez” (101), de sorte que Ida Chasal, cousine et voisine de la victime, ne peut s’empêcher de commenter: “On ne sait même pas si elle est morte de manière naturelle, la pauvre” (173). Siréna remplit donc parfaitement le rôle de la victime décrite par Yves Reuter comme une “contrainte structurelle du roman à énigme: elle est nécessaire à l’existence de l’enquête. Elle est à l’orée du texte, déjà tuée ou très vite tuée” (48).

Si le roman n’offre pas de policier attitré pour poursuivre une enquête jugée inutile par les autorités officielles, la cousine Ida va remplir le rôle de détective amatrice. Comme le précise Perrot: “Le roman atypique propose ce qu’il y a de plus évident: n’importe quelle personne peut jouer le rôle de l’enquêteur, soit [End Page 144] parce qu’on lui propose, soit parce qu’elle s’en sent capable” (80–81). Soutenue par ses connaissances en matière de criminalité acquises grâce à ses lectures de romans policiers et à sa passion pour les “séries policières américaines télévisées” (16), Ida ne touche d’abord à rien lorsqu’elle découvre le corps de Siréna dans la cuisine. Léonne, par contre, sœur aînée de Siréna, plus préoccupée du qu’en dirat-on que de la découverte du ou de la coupable, détruit des indices essentiels à toute enquête, en nettoyant à l’eau de Javel le sang répandu sur le sol de la cuisine, en débarrassant les assiettes du déjeuner et surtout en mettant discrètement dans sa poche une bague de fiançailles mystérieuse, éliminant de la sorte une piste potentielle. Le rôle d’Ida en tant qu’enquêtrice sera amplement mis en évidence dans la scène de la confrontation finale avec la coupable, par exemple lorsqu’elle incarne “les deux inspecteurs chargés de l’interrogatoire d’un suspect: le brutal qui vous terrorise et le doux qui vous entourloupe” (229).

Pour ce qui est des suspects, troisième élément nécessaire du roman policier, la liste est longue dans Le parfum des sirènes qui inclut à la fois les femmes du bourg Saint-Robert, jalouses de l’envoûtante Siréna et qui “avaient désiré la mort de la Sirène” (28), et les hommes de Saint-Robert poussés par le dépit, car si Siréna les attire irrésistiblement, elle ne s’attache à aucun d’eux. Deux suspects plus spécifiques sont le père du fils de Siréna, dont l’identité secrète n’est révélée qu’à la fin du roman, et Mathurin Félicité, le beau-frère de la victime, que le texte incite à considérer comme le suspect numéro un car “Qui d’autre que Mathurin pouvait être l’assassin de Sissi?” (219). Cette allégation contre Mathurin, a priori justifiée par la découverte d’une facture à son nom pour une bague de fiançailles, lance les lecteurs sur une fausse piste, autre élément familier de toute intrigue policière. Parmi les tropes les plus fréquents du genre policier trouvés dans le roman de Pineau, mentionnons encore une lettre d’accusation anonyme envoyée à Ida afin d’entraîner cette dernière à la poursuite d’un innocent.

Le dernier élément obligatoire du roman policier est le ou la coupable, typiquement révélé à la conclusion de l’enquête. Là encore, Le parfum des sirènes ne fait pas défaut au genre avec la confrontation—quelque peu parodique—qui a lieu entre Ida et la meurtrière dans le dernier chapitre: “Je te tiens et tu seras bientôt devant un tribunal. J’ai des preuves. Tes empreintes sont sur la lettre qui est déjà aux mains des experts. La police scientifique est sur ta piste” (229).

Forte de sa découverte de la vérité et de la puissance de son raisonnement, Ida se rebaptise Miss Jane Ida Marple Chasal, amalgame de noms inspiré par la protagoniste d’Agatha Christie, Miss Jane Marple, dans un geste intertextuel de reconnaissance et d’appartenance à une lignée de détectives amatrices. Ida se demande: “Qu’en aurait déduit Miss Marple?” (234). De même, elle se déclare “plus confiante qu’une Miss Jane Marple assurée de sa grande sagacité” (240). La satisfaction éprouvée par Ida à la découverte de la vérité ne saurait surprendre les amateurs de polars, dans la mesure où la fin de l’enquête “est d’ailleurs—faut-il [End Page 145] s’en étonner?—souvent le lieu d’une jouissance intellectuelle pour l’enquêteur, le moment où il montre au coupable qu’il est plus fort que lui” (Reuter 50). Outre plusieurs références intertextuelles à Agatha Christie et des dialogues apparemment inspirés d’un des feuilletons de la série CSI, le roman de Pineau mentionne également des séries télévisées américaines, dont Columbo et Cold Case3.

Le rôle de la nature

L’une des références intertextuelles ou intermédiatiques trouvées dans le roman concerne la série télévisée Cold Case dans laquelle un crime n’est résolu que de nombreuses années après avoir été commis. Selon Ida, “Cette série-là était exceptionnelle. [...] Les affaires étaient semblables à ces laves [sic] qui grossissent sans un bruit dans le ventre de la terre. Un jour, inexorablement, elles remontent à la surface” (152). L’image des larves et d’une terre qui enfante la vérité crée un lien explicite entre la nature et son rôle de révélatrice, un lien que l’on retrouve dans de nombreuses métaphores tout au long du roman, telles que la graine qui pointe ses feuilles pour révéler la vérité (18), le scolopendre qui mord les coupables (241) ou le soleil qui perce un jour “la chape de grisaille” (30) afin que la vérité puisse s’imposer4.

La nature dans ce rôle de révélatrice se joint à Ida pour résoudre le mystère de la mort de Siréna, trente-six ans après le 14 juillet fatidique. Le titre du roman, qui évoque le parfum plutôt que le traditionnel chant des sirènes, provoque d’emblée la curiosité des lecteurs. En déstabilisant l’association quasi systématique “chant” et “sirène” remplacée par “parfum” et “sirène”, le titre soulève la question de savoir depuis quand les sirènes ont un parfum. Si Siréna “offrait parfois à humer ses cheveux aux fragrances d’eau marine” (29), l’une des protagonistes du roman affirme par contre qu’une sirène “ça pue le poisson” (176). Le parfum générique du titre du roman se fait plus précis dans le nom des sept parties qui le composent: la première partie s’intitule en effet “Héliotrope blanc”, la seconde “Patchouli”, la troisième “Frangipanier”, suivie de “Figuier maudit”, “Jasmin café”, “Mangue Julie” et finalement “Oiseaux du Paradis”.

Bien visibles sur la page-annonce au début de chaque nouvelle partie, les noms de plantes qui structurent le roman se trouvent de plus discrètement disséminés à l’intérieur du texte de la partie qu’ils intitulent. Par exemple, “Héliotrope blanc” est mentionné à la page 20, lorsque la cousine Ida repense à la scène initiale de la découverte du corps de la victime: “La hantaient aussi ces parfums: héliotrope blanc et jasmin mélangés, ces autres relents marécageux qu’elle avait perçus dans l’air et ramenés dans sa chambre. Impression d’étrangeté, de déjà-vu, soupçon de faux-semblant” (19–20). À partir des références discrètes aux plantes et aux parfums à l’intérieur du texte, il appartient au lecteur d’exercer une lecture [End Page 146] attentive afin de dépister leur présence peut-être significative pour la résolution de l’intrigue. S’engage alors un travail de détection, comme il est typique des romans policiers et en particulier des romans à énigme: “Pour découvrir la solution, le lecteur doit être attentif aux indices disséminés dans le texte et ne pas se contenter de le ‘survoler’ en suivant, ‘en gros’, l’intrigue. Dans les romans les plus sophistiqués, ces indices peuvent se glisser dans des lapsus, des implicites, des parallélismes textuels, des jeux du signifiant” (Reuter 109)5.

Un travail de lecture attentive s’avère d’autant plus utile que les parfums, associés dès les premières pages à une “impression d’étrangeté” (20), à “un soupçon” (20) et à du “faux-semblant” (20), détiennent effectivement la clé du mystère puisque la coupable sera finalement démasquée grâce à son parfum: “son parfum, Héliotrope blanc de Louis-Toussaint Piver, repéré le soir de l’homicide, le 14 juillet; et puis retrouvé en ouvrant la lettre anonyme; enfin reconnu dans la chambre de la vieille Sainglas” (239). Alors que le roman policier insiste généralement sur l’œil “d’une acuité exemplaire” (Perrot 132) du détective qui remarque tout, dans Le parfum des sirènes, c’est le nez d’Ida Chasal qui fait les rapprochements nécessaires et qui résout l’énigme de la mort de Siréna/Sissi aux mains de son amie Louisette: “Un jour, Sissi avait offert un flacon à Louisette. Sur l’étiquette, il y avait écrit: À la reine des fleurs. Héliotrope blanc. LOTION. L.T. PIVER. 3, rue de La Boétie - 75008 Paris France. Lotion parfumée” (236–37). Les informations factuelles et précises sur le parfum, d’apparence officielle, se lisent comme le rapport de police qui n’a pas été écrit par les policiers occupés aux célébrations du 14 juillet, et renvoient à la participation indirecte de la France dans la mort de Siréna ou du moins à l’absence d’une justice poursuivie après sa mort.

La coupable porte un parfum importé de la capitale française, un parfum créé à l’origine par Louis-Toussaint Piver, parfumeur de la Cour de France sous Louis XVI, puis de la famille Bonaparte. Les noms Louisette Sainglas, Louis-Toussaint Piver évoquent par ailleurs la dynastie royale française, la présence de la France dans la région caribéenne, l’histoire de la colonisation, de l’esclavage et de la révolution haïtienne menée par Toussaint Louverture. La référence à “la reine des fleurs”, inspirée par le nom de la parfumerie lors de sa création par Michel Adam en 1774 et par le surnom affectueux de Siréna à Louisette, place cette dernière aux côtés du roi, c’est-à-dire du côté de la France et de l’impérialisme. Soulignant plus encore une opposition entre la France et la Guadeloupe, Louisette porte un parfum synthétique, mis en bouteille et importé de France alors que Siréna sent naturellement bon: “De Siréna émanaient naturellement des senteurs florales et ambrées, délice de jasmin et frangipanier” (51). Louisette évoque la métropole, l’impérialisme, la mort et la culpabilité, alors que Siréna incarne de bien des façons la nature guadeloupéenne, l’innocence et le statut de victime. [End Page 147]

Le morne Dorius et au-delà

Siréna Félicité et sa famille vivent depuis trois générations sur le morne Dorius, colline située près du bourg Saint-Robert. Le morne Dorius, du nom de l’ancêtre Stanislas Dorius qui développa cette terre en y plantant quantité de légumes et d’arbres fruitiers en 1913, présentait dans la première moitié du vingtième siècle tous les attributs d’un jardin paradisiaque, “propriété radieuse et boisée d’antan où les fruits dégringolaient des branches telle une manne tombée du ciel” (124)6. Le texte de Pineau insiste sur l’abondance, la fertilité des plantes et des arbres et sur la beauté et le parfum des fleurs dans un environnement idyllique où même les dégâts causés par la violence des ouragans restent limités7. Les descriptions souvent lyriques de la propriété des Dorius utilisent une terminologie précise et inventorient un grand nombre de fleurs dont les noms paraissent issus de livres d’horticulture, mentionnant par exemple “les hibiscus piments, les Broméliacés, le jasmin café, ou encore les Euphorbiacées” (161), ainsi que “les alpinias rouges et blancs, [...] de charmants bosquets d’allamandas, ixoras orangés et hibiscus royaux” (223). Utilisant un lexique précis, le texte de Pineau ne présente pas la nature guadeloupéenne comme une masse floue et indistincte mais révèle au contraire une connaissance étendue de la flore locale et évite ce que Randy Laist dénomme “plant blindness” (14). Les listes constituent de plus une forme de réappropriation de la terre et de ses produits dans la mesure où l’acte de nommer qui proclame une grande familiarité avec les lieux signale ainsi une prise de possession8.

Les multiples inventaires et en particulier l’image du jardin paradisiaque évoquée par ces inventaires sont lourds de sens dans le contexte de la région caribéenne où la fertilité des îles évoque inévitablement l’installation des colonisateurs européens, puis l’exploitation de la terre et le système plantationnaire basés sur l’esclavage. Pineau contourne cependant les tensions associées au rapport ambivalent à la terre en soulignant les bénéfices à tirer d’une réappropriation du morne, historiquement le territoire de survie et de résistance des esclaves marrons échappés du système plantationnaire. L’achat du morne entraîne un renversement notable dans la position sociale des époux Dorius: de coupeur de cannes au service d’un Blanc et de servante pour une Mme Desfontaines, Stanislas et Léonne deviennent propriétaires d’un terrain acheté à un “Blanc-pays” (52) croulant sous les dettes de jeux. Par la suite, la vision et le courage de Stanislas alliés à la générosité de la nature permettent au couple de devenir financièrement indépendant. Lors d’un entretien en 2011, Pineau énumère les aspects positifs pratiques, esthétiques et psychologiques du jardin créole:

Le champ est pour moi un lieu de résistance, il s’agit de la terre comme lieu de plantation, ou comme lieu de jardin. [...] Le jardin créole qui n’est pas le [End Page 148] jardin d’Éden mais qui renferme quand même une part de dignité aussi. Le jardin parce qu’on est dans l’autosuffisance: on peut nourrir les enfants avec son jardin. Et puis j’aime la beauté du jardin, avec les fleurs. C’est s’offrir quelque chose qui n’a pas de prix, la beauté des fleurs de toutes ces espèces, et c’est aussi la nourriture, le manger...

Illustrant les paroles de l’auteure, de nombreuses descriptions trouvées dans Le parfum des sirènes se lisent comme autant d’éloges du jardin créole, de la nature et de ses bienfaits.

Générosité et fertilité de la terre ne sont cependant pas synonymes d’invincibilité, et le texte évoque également la vulnérabilité de la nature soumise à la domination des hommes. DeLoughrey, Gosson et Handley insistent sur la précarité de la diversité de la flore et de la faune dans la région caribéenne: “For even while tropical landscapes represent the most diverse flora and fauna on the planet, their diversity is all the more threatened. In fact, more Caribbean faunal species have disappeared in the last century than in any other habitable environment on earth” (19). Dans le roman de Pineau, l’installation à partir des années 1960 de quelques dizaines de squatteurs attirés par la profusion des fruits du verger du morne Dorius va progressivement détruire cet environnement idyllique, de sorte qu’en 1980, au moment de la mort de Siréna, “le morne Dorius était devenu le bidonville de Saint-Robert” (233). Au fil des années, le paradis de Stanislas s’est recouvert d’immondices et s’est fait “purgatoire” (86) et “enfer” (74), lieu de “trois décharges sauvages” (74), devenu paysage repoussant dans lequel les eaux usées:

débouchaient sur la rivière. Emplissaient d’une soupe grasse et verdâtre les creux nichés entre les grosses roches limoneuses. Se déversaient sans discontinuer dans des mares glauques où grouillaient des milliers de larves. Là, flottaient aussi: insectes et écrevisses morts, gobelets et bouteilles en plastique, et puis sachets et préservatifs [...]. Et ce bouillon fétide débordait en continu pour se transvaser dans les eaux claires de la rivière qui passait fière, sûre de son éternité. [...] Elle brassait les eaux sales et ramassait ce qu’elle pouvait. Elle chantait, éblouie d’elle-même, joyeuse, charriant ce répugnant dégueulis jusqu’à la mer.

(123)

Cette description fait appel à l’émotion des lecteurs devant le traitement subi par la rivière dont l’innocence et la pureté contrastent avec la laideur de tout ce que les humains y déversent. En sollicitant différents sens—en particulier la vue à travers les couleurs verdâtre et glauque, la clarté et la saleté de l’eau, mais aussi l’odorat avec l’adjectif “fétide”, l’ouïe dans le chant de la rivière et le goût évoqué par la “soupe” et le “bouillon”—le texte matérialise la rivière, la rend plus présente [End Page 149] dans l’imagination des lecteurs tandis que les références à la “soupe verdâtre”, au “bouillon fétide” et au “dégueulis” rappellent en négatif l’aspect nourricier du paradis perdu. La nature décrite dans Le parfum des sirènes est spécifique à la région caribéenne, comme l’indiquent les références aux fleurs, aux plantes et aux fruits caribéens trouvées tout au long du roman. Les considérations écologiques de l’auteure, cependant, ne s’arrêtent ni à la Guadeloupe ni à la région caribéenne mais ouvrent sur le reste de la planète. Le cours de la rivière du morne Dorius s’achève dans la mer où elle va déverser son “répugnant dégueulis” et bientôt exporter sa pollution au gré des courants marins. Les effets de la pollution initialement localisée sur le morne prennent une dimension globale.

En effet, les phénomènes écologiques ne sauraient être contenus dans le local mais s’étendent au-delà de l’île guadeloupéenne, allant “au-delà de l’ici et du maintenant” pour reprendre une expression d’Alain Suberchicot, pour qui “L’imagination environnementale est glocale, dans le sens où l’ici est comme traversé d’un ailleurs général qu’on ne devinait pas en lui” (34). Non seulement le “ici” s’étend-il vers l’au-delà, mais il se répète dans d’autres “ici”. Pineau souligne la façon dont les problèmes environnementaux du morne Dorius se reproduisent en de nombreux autres lieux, par exemple lorsque le narrateur remarque que les arbres du morne Dorius “comme ailleurs sur la planète Terre, [...] avaient dû subir le pire des périls: la main de l’homme et son allant frénétique à survivre’” (115). L’utilisation de la majuscule de la “Terre” dans cette citation signale la dimension globale des phénomènes locaux nocifs à l’environnement, comme l’exprime par ailleurs la formule de Michel Serres pour qui “la terre devient la Terre, non seulement dans nos pensées mais enfin dans nos actes et nos inquiétudes” (Retour 17).

L’humain et le non-humain

Dans sa dénonciation de la destruction de la nature sur le morne Dorius, le roman de Pineau présente une certaine ambivalence dans la mesure où les actions destructrices des hommes résultent de la nécessité de survivre. Si l’impulsion à survivre est perçue comme excessive—ou “frénétique” (115)—les squatteurs qui polluent et détruisent peu à peu l’environnement sont des indigents qui, n’ayant nulle part où aller, s’installent là pour pouvoir manger les fruits et légumes du jardin vivrier. Lorsqu’au début des années 2000, Rénata, la fille des propriétaires du morne, décide de remettre en valeur l’ancien paradis de Stanislas Dorius, l’assainissement du terrain débute avec l’expulsion des squatteurs qui doivent alors se disperser et s’enfuir devant le “débarquement des soldats des services sanitaire, administratif et judiciaire” (123). Les indigents les plus âgés, placés en EHPAD (Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes), meurent peu après leur déménagement forcé. Le parfum des sirènes soulève sans [End Page 150] y répondre la question glissantienne de l’“esthétique de la terre”9, et montre que la défense de l’environnement se fait parfois au détriment des pauvres.

Rénata, ayant la loi de son côté, mène une guerre contre les squatteurs du morne, leur livre “un combat [...]. Oui, un sacré combat et au bout du compte une grande victoire” (120–21), comme l’avait déjà indiqué la référence au “débarquement des soldats” de différents services. Rénata refuse d’écouter les supplications des indigents et concentre ses efforts sur l’assainissement de la propriété familiale sans s’inquiéter des effets de son action pour des dizaines de malheureux. Son attitude relève de ce que Suberchicot exprime avec l’acronyme américain NIMBY —“not in my backyard” c’est-à-dire “pas dans ma cour” ou plus généralement “pas chez moi”—et révèle dans cette approche individualiste et exclusive une faiblesse du message écologique du roman de Pineau. Suberchicot met en garde contre une telle approche, poursuivant ce qu’il dénomme encore la “stratégie du pont-levis” (209):

Le texte de témoignage environnemental ne veut pas être NIMBY afin de ne pas être accusé de nombrilisme. Est réputée NIMBY, acronyme signifiant not in my backyard, pas dans mon arrière-cour, toute lutte écologique qui propose, au lieu de résoudre de façon générale une question, de la résoudre localement, et surtout de faire en sorte que la difficulté environnementale présente soit renvoyée dans l’arrière-cour du voisin, afin de la transposer ailleurs et de couler des jours heureux.

(35)

La remise en valeur de la propriété Dorius s’accompagne d’un coût humain et se situe dans un espace conflictuel dont l’ambivalence est contenue dans les points de suspension qui ponctuent la “grande victoire” (121) de Rénata. C’est dans cet espace ambivalent que les études postcoloniales centrées sur les besoins des hommes et les études écocritiques orientées vers une défense de l’environnement ont historiquement le plus de difficultés à trouver un terrain d’entente. Ursula Heise distingue l’écologie “sociale” et “profonde” selon les critères suivants: “‘Social ecology’ generally insists that it is ultimately human needs and societal well-being which must determine our approach to nature, whereas ‘deep ecology’ emphasizes on the contrary that nature has value in and of itself, independently of its functions for human society.”

Sans offrir de solution à ces tensions, le texte de Pineau préconise cependant une approche utile en rejetant les hiérarchies établies entre les hommes, les animaux et les plantes, au nom d’une réciprocité entre les espèces. Les multiples rapprochements entre la rivière et Siréna, par exemple, accentuent les similitudes qui existent entre la femme et la nature: “[la rivière] chantait furieusement sans savoir pourquoi, comme autrefois, comme Siréna” (123). Siréna et la rivière sont toutes deux odorantes sous les fleurs de frangipanier, chantantes, innocentes, [End Page 151] marines, elles appartiennent à un monde mythique, elles sont détruites par la convoitise des hommes et enfin elles sont toutes deux en mal de justice. Le motif récurrent de la sirène évoqué par le prénom de Siréna souligne encore les liens indissolubles entre le local et le global dans la mesure où ce personnage mythique se présente dans la région caribéenne francophone sous les traits de Manman Dlo et au-delà sous ceux de Mami Wata ou de Mermaid, car des sirènes “il y en a dans toutes les mers du monde [...] Mami Wata, Mermaid, Manman Dlo... Elles portent des noms différents et vivent dans les mares et les rivières. Elles ont une longue queue de poisson et parfois même des ailes” (103). Si l’hybridité de la sirène Siréna suggère la possibilité d’ignorer les catégories humaine et non-humaine, sa mort tend cependant à indiquer qu’une telle créature “mi-femme, mi-poisson, peut-être oiseau puisque dotée d’ailes” (190) ne saurait être viable.

Les arbres et les plantes se trouvent sans cesse anthropomorphisés dans Le parfum des sirènes: ils se souviennent de leur enfance, ils sont “vivant[s] et bien debout” (111) ou au contraire connaissent l’agonie, ils luttent et vocifèrent (78), leurs branches peuvent être “salement amputées” (79) et ils leur arrivent de mourir de chagrin et de mélancolie. Les descriptions de la pollution et de la déforestation du morne Dorius évoquent une mise à mort, un assassinat puisqu’il est question tout au long du roman de “l’abattage sauvage” (116), de l’hécatombe (116, 120) et d’un “démembrement sauvage” (64), dans une remise en cause des distinctions traditionnelles entre la civilisation et la sauvagerie. Les arbres, témoins silencieux et fidèles, et la rivière innocente sont présentés comme les victimes d’un écocide, au même titre que Siréna est victime d’un homicide. La personnification de la nature cherche à toucher les lecteurs à un niveau affectif, à créer un sentiment d’empathie envers une nature qui éprouve des sentiments et des souffrances physiques aisément identifiables.

Une telle personnification de la nature peut certes dénoter une attitude anthropocentrique à travers son utilisation de la catégorie humaine comme référence à laquelle la nature est censée se comparer, voire se rapprocher. Cependant, le mouvement qui “humanise” la nature trouve un contrepoint dans le mouvement qui assimile les humains au monde végétal. Alors que les arbres “tendent leurs bras au ciel” (53) et exposent des “bras nus dans le vent” (115), les bras de Léonne deviennent “deux bois morts agrippés aux deux bras cassés de la berceuse” (107) et Mme Sainglas prend “la lumière du soleil”, “[p]osée telle une plante d’ornement décrépite devant sa fenêtre” (224). Le visage de Mathurin “avait la couleur terne des troncs d’arbres qui se meurent en silence” (138), tandis que les enfants de Léonne ploient “sous son autorité, comme de jeunes arbres dans le vent” (119) et que les touristes se promènent dans le bourg en “examinant les gens comme les plantes exotiques d’un cabinet de curiosités” (199). Les circulations effectuées entre les arbres anthropomorphiques et les hommes arborimorphiques éliminent les polarités, annulent les distances d’une classification évacuée et créent un lien [End Page 152] de parenté. Cette parenté se trouve accentuée encore par un sort commun devant la mort, puisque: “Tels leurs frères les hommes, les arbres meurent de vieillesse et de maladie” (115). La hiérarchie entre l’humain et le non-humain, fondée sur un anthropocentrisme destructeur, se trouve éliminée lorsque toutes les espèces sont soumises aux mêmes restrictions, interdépendantes surtout, vivant et mourant ensemble. Le message de Pineau rejoint ici les préoccupations des études sur l’environnement:

Within many cultures—and not just Western ones—anthropocentrism has long been naturalized. The absolute prioritization of one’s own species’ interests over those of the silenced majority is still regarded as being ‘only natural’. Ironically, it is precisely through such appeals to nature that other animals and the environment are often excluded from the privileged ranks of the human, rendering them available for exploitation. [...] yet the need to examine these interfaces between nature and culture, animal and human, is urgent and never more pertinent than it is today.

En donnant une place privilégiée aux parfums des fleurs et au cadre naturel de la Guadeloupe dans la résolution de l’énigme de la mort de Siréna, le roman de Pineau dénonce l’effet dévastateur des relations qui perpétuent un rapport de force entre l’humain et le non-humain et expose les avantages d’une relation faite d’échanges et de compréhension. À une époque que certains désignent comme l’âge anthropocène, c’est-à-dire un âge où l’influence de l’homme affecte tangiblement la planète, entre autres au niveau de l’environnement et du climat, le message écologique de Pineau fait écho aux recommandations de Serres qui préconisait dès 1990 dans Le contrat naturel:

Retour donc à la nature! Cela signifie: au contrat exclusivement social ajouter la passation d’un contrat naturel de symbiose et de réciprocité où notre rapport aux choses laisserait maîtrise et possession pour l’écoute admirative, la réciprocité, la contemplation et le respect, où la connaissance ne supposerait plus la propriété, ni l’action la maîtrise [...]. Contrat d’armistice dans la guerre objective, contrat de symbiose: le symbiose admet le droit de l’hôte, alors que le parasite—notre statut actuel—condamne à mort celui qu’il pille et qu’il habite sans prendre conscience qu’à terme, il se condamne lui-même à disparaître.

(67)10

À travers le déclin du jardin du morne Dorius et en parallèle avec la mort de la jeune Siréna, le roman policier écocritique de Pineau promeut un tel contrat symbiotique avec la nature, un contrat entre l’humain et le non-humain qui stipulerait de vivre dans le respect et la réciprocité afin d’éviter une mort mutuelle. [End Page 153]

Comment “parler nature”?

Dans leur introduction du numéro 60 de Multitudes, intitulé “Parler nature”, Nathalie Blanc et David Christoffel discutent des questions de représentation de la nature face aux enjeux écologiques actuels:

Du fait de l’urgence environnementale, l’introduction de la nature dans le débat ne peut plus simplement se faire sur le mode de la représentation, mais doit se réaliser sur le mode de l’efficace: que fait-on à la nature qui pose problème? Que lui fait-on en (ne) parlant (pas) d’elle d’une certaine façon? Comment s’impose-t-elle à nous, et comment prendre acte de son irruption? Il s’agit de comprendre la manière dont on en parle, dont on la fait intervenir, dont ce tiers ‘nature’ figure tantôt un alter ego, tantôt un ordre spécifique réductible à des grilles d’analyse universalisantes.

La question du genre ou de l’approche narrative la plus efficace pour disséminer un message écocritique se trouve de fait au centre de nombreuses discussions s’intéressant à la réception et à l’influence de la littérature et des médias11. Ces questions sur les modes de représentation de la nature paraissent particulièrement pertinentes lorsqu’on considère les choix de Pineau dans l’écriture de Le parfum des sirènes. En effet, ce roman ne se situe ni tout à fait dans le genre du roman policier ni tout à fait dans celui du plaidoyer, du manifeste ou de la littérature de contestation. De nature hybride, il présente des aspects appartenant de façon très libre à chacun de ces genres littéraires. De quelles façons les éléments relevant du policier et de l’écocritique s’éclairent-ils les uns par les autres? Que s’apportentils? Le genre du roman à énigme offre à Pineau la possibilité d’atteindre un grand public grâce à la popularité du genre policier “en état d’expansion épidémique” (1) selon André Vanoncini12. Le parfum des sirènes utilise la structure du genre policier comme support narratif pour créer le suspense et développer un sentiment de complicité avec les lecteurs qui s’investissent dans la résolution de l’énigme entourant la mort de Siréna.

De plus, parallèlement à l’histoire de Siréna, le récit des tribulations de la rivière et du sort des arbres du morne Dorius maintiennent les catégories de “victime” et de “coupable” au centre de la narration et permettent ainsi de situer la réflexion dans le domaine de l’éthique. Dans le cadre mis en place par les divers éléments du roman policier, le message écocritique ne se veut pas d’emblée pédagogique ou didactique, voire rébarbatif, comme cela est souvent un risque dans le cas des manifestes ou des textes scientifiques traitant des problèmes environnementaux. Si l’intrigue policière ne fait pas appel à une série d’actions spécifiques de la part du lectorat—comme c’était le cas pour A Silent Spring écrit par Rachel Carson dans les années 1960 ou L’humanité en péril de Fred Vargas [End Page 154] plus récemment—elle met cependant en scène des crimes qui suscitent de fortes réactions et demandent justice et réparations. Cette œuvre de Pineau ajoute à la réflexion liée aux crises écologiques, elle participe aux efforts qui tendent vers une meilleure compréhension des rapports humain et non-humain et souligne l’urgence d’un nouveau rapport à la nature.

En se tournant vers le genre policier pour dénoncer les effets d’une hiérarchie destructrice entre l’humain et le non-humain, dans le contexte de la Guadeloupe mais aussi à l’échelle globale, Pineau montre que le plaisir de la lecture et la mise en garde peuvent coexister et se compléter. Le message écologique développé dans Le parfum des sirènes apporte au roman une pertinence par rapport aux problèmes contemporains et globaux que sont la déforestation et la pollution. Réciproquement, Pineau tire parti du genre hypercodifié du roman policier pour atteindre un grand public, et toucher les consciences à travers les histoires tragiques de la belle Siréna et de la rivière chantante, personnages qui feront désormais partie d’une écocritique française qui, comme le souligne Stéphanie Posthumus, “partira du contrat naturel comme concept général d’une grande valeur éthique pour aller vers des représentations spécifiques du rapport entre l’être humain et la terre dans la littérature française. Ainsi, nous continuerons l’histoire du contrat naturel en y ajoutant d’autres personnages, d’autres intrigues, d’autres descriptions, pour qu’un jour cette histoire devienne réalité” (97).

Véronique Maisier
Southern Illinois University

Notes

1. Perrot offre ici une description schématique d’un genre fluide et capable de nombreuses permutations. Voir à ce sujet Todorov.

2. Pineau décrivait en 2003 les rapports de la Guadeloupe à la métropole française comme une situation douloureuse: “C’est une douleur de se dire qu’on n’est pas un peuple autonome, qu’on doit toujours passer par la France, qu’on ne peut pas prendre une décision comme Sainte-Lucie pour les eaux territoriales. Demander la permission, c’est une situation où on se sent toujours plutôt infantilisé” (Makward 1210).

3. De même, Cent vies et des poussières de Pineau contient de multiples références aux séries policières américaines, telles que Cold Case, Les experts: Miami ou encore “Les New York Police Blues et compagnie... Les 24 heures chrono, New York 911, FBI: portés disparus... et consorts, les Columbo, Monk, Perry Mason...” (130).

4. Comme le note Licops, “les images naturelles restent un fil conducteur dans l’œuvre de Pineau” (91). Voir Licops pour une discussion des métaphores de la nature et, par exemple, de la place du cyclone dans L’espérance-macadam de Pineau.

5. Reuter différencie le roman à énigme, le roman noir et le roman à suspense à partir des distinctions suivantes: “Le roman policier peut être caractérisé par sa focalisation sur un délit grave, juridiquement répréhensible (ou qui devrait l’être). Son enjeu est, selon les cas, de savoir qui a commis ce délit et comment (roman à énigme), d’y mettre fin et/ou de triompher de celui qui le commet (roman noir), de l’éviter (roman à suspense)” (12–13).

6. Selon Kullberg, “s’il y a un élément naturel qui hante la littérature antillaise, c’est l’arbre et, par extension, la forêt” (6).

7. Pour l’importance du jardin dans l’œuvre de Pineau, voir: Phillips Casteel; Andrews; Ziethen.

8. Les listes de noms de plantes offrent de plus un hommage à la grand-mère Julia qui initia Pineau à la flore locale lorsque cette dernière, qui a grandi dans la région parisienne, est arrivée en Guadeloupe en 1970: “On ne connaissait pas les noms des arbres, des fleurs, des plantes, des fruits! On ne connaissait rien, et c’était un autre alphabet” (Makward 1212–13). L’auteure utilise l’alphabet de sa grand-mère—qui était analphabète—pour écrire de nombreux passages de Le parfum des sirènes.

9. “Esthétique de la terre? Dans la poussière famélique des Afriques? Dans la boue des Asies inondées? Dans les épidémies, les exploitations occultées, les mouches bombillant sur les peaux en squelette des enfants? [...] Dans l’ivresse des consommations aveugles? Dans l’étau? La cabane? La nuit sans lumignon?” (Glissant, 4e de couverture).

10. Le philosophe revient sur cette notion de réciprocité dans Retour au ‘Contrat naturel’, publié dix ans plus tard: “Par nos techniques et leurs effluents, nous agissons sur la Terre entière, son climat et son réchauffement. Dès que nous agissons sur elle, elle change et nous changeons, nous ne vivons plus de la même façon. Nous ne pouvons que parier sur les conséquences pour notre survie” (16). Pour une critique de la notion du contrat naturel proposée par Serres, jugée “intéressante mais frappée de naïveté” (214), voir Suberchicot, chapitre 5.

11. “There tends to be more ambiguity and disagreement when it comes to the question of what genres of fiction in literature and film are most effective in changing our perceptions of and attitudes towards nonhuman nature and to the issue of whether works of art should be expected to do that at all” (Weik von Mossner 8–9).

12. “Le roman policier [...] s’empare de tous les sujets, de toutes les époques, de tous les pays, de tous les supports narratifs. Il s’infiltre dans les répertoires thématiques et formels de la littérature non policière dont il se fait phagocyter à son tour” (Vanoncini 1).

Références

Andrews, Mark. “Sarclages identitaires: l’imaginaire du jardin chez Gisèle Pineau”. Nouvelles Études francophones 27.2 (2012): 45–58.
Blanc, Nathalie, et David Christoffel. “Introduction”. Multitudes 60 (2015). <https://www.multitudes.net/introduction-4>.
Carson, Rachel. A Silent Spring. Houghton Mifflin, 1962.
DeLoughrey, Elizabeth, Renée K. Gosson, and George B. Handley, eds. “Introduction.” Caribbean Literature and the Environment: Between Nature and Culture. UP of Virginia, 2005. 1–30.
Heise, Ursula. “Science and Ecocriticism”. Mots pluriels 11 (1999). <https://motspluriels.arts.uwa.edu.au/MP1199ukh.html>.
Huggan, Graham, and Helen Tiffin, eds. “Introduction”. Postcolonial Ecocriticism: Literature, Animals, Environment. Routledge, 2010. 1–24.
Glissant, Édouard. Poétique de la relation: poétique III. Gallimard, 1990.
Kullberg, Christina. “L’écriture arborescente de la Caraïbe: esquisse d’une écopoétique en situation”. Revue critique de fixxion française contemporaine 11 (2015): 6–15.
Laist, Randy, ed. “Introduction”. Plants and Literature: Essays in Critical Plant Studies. Rodopi, 2013. 9–18.
Licops, Dominique. “Métaphores naturelles et identité culturelle dans l’œuvre de Gisèle Pineau”. Nouvelles Études francophones 27.2 (2012): 90–106.
Makward, Christiane. “Entretien avec Gisèle Pineau”. French Review 76.6 (2003): 1202–15.
Perrot, Raymond. Mots et clichés du roman policier. Octavo, 2003.
Phillips Casteel, Sarah. “New World Pastoral: The Caribbean Garden and Emplacement in Gisèle Pineau and Shani Mootoo”. Interventions 5.1 (2003): 12–28.
Pineau, Gisèle. Cent vies et des poussières. Mercure de France, 2012.
———. La grande drive des esprits. Serpent à Plumes, 1993.
———. Le parfum des sirènes. Mercure de France, 2018.
———. L’espérance-macadam. Stock, 1995.
———. L’exil selon Julia. Stock, 1996.
Pineau, Gisèle, et Marie Abraham. Femmes des Antilles: traces et voix cent cinquante ans après l’abolition de l’esclavage. Stock, 1998.
Posthumus, Stéphanie. “Vers une écocritique française: le contrat naturel de Michel Serres”. Mosaic 44.2 (2011): 85–100.
Ramond Jurney, Florence. “Entretien avec Gisèle Pineau: réflexions sur une œuvre ancrée dans une société mondialisée”. Nouvelles Études francophones 27.2 (2012): 107–20.
Reuter, Yves. Le roman policier. Armand Colin, 2009.
Serres, Michel. Le contrat naturel. François Bourin, 1990.
———. Retour au ‘Contrat naturel’. BnF, 2000.
Suberchicot, Alain. Littérature et environnement: pour une écocritique comparée. Champion, 2012.
Todorov, Tzvetan. “Typologie du roman policier”. Poétique de la prose. Seuil, 1971. 9–19.
Vanoncini, André. “Présentation”. Revue critique de fixxion française contemporaine 10 (2015): 1–3.
Vargas, Fred. L’humanité en péril: virons de bord, toute! Flammarion, 2019.
Weik von Mossner, Alexa. Affective Ecologies: Empathy, Emotion, and Environmental Narrative. Ohio State UP, 2017.
Ziethen, Antje. “D’eutopie en dystopie: la poétique de l’espace antillais dans Morne Câpresse de Gisèle Pineau”. Nouvelles Études Francophones 27.2 (2012): 59–73.

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