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  • Penser l'autonomie du corps dans les récits d'amours transgressifs
  • Anna Krykun

« CHER AVEUGLE QUI ME PORTES et que je conduis, cher taciturne sans intelligence et pourtant plein de déconcertante sagesse ! Que notre commerce a été charmant et facile1 ! » Une telle entente profonde entre l'esprit et le corps, un tel ménage paisible, respectueux et amical, sont inconnus aux protagonistes de cet article, pour qui, au contraire, « mon corps et moi », pour reprendre le titre de l'ouvrage de René Crevel, sont des frères ennemis dont l'histoire commune est parsemée de féroces batailles. En effet, dans le meilleur des cas, il s'agit pour ces écrivains d'un corps simplement déserté par l'esprit, lorsque, comme le rapporte Maurice Sachs, « [p]arfois, je me regarde dans la glace, et je vois, à mes yeux, que mon âme est de sortie, que je lui déplaisais trop, qu'elle est allée respirer l'air2 » ; dans d'autres cas, le corps semble se venger de l'esprit avec une telle cruauté que l'on ne peut que s'interroger sur la source de cette détestation sourde et aveugle : « Esprit, mon beau mystère, pourquoi mon corps, ce poids de chair, me force-t-il à retomber au fond de l'abîme, comme les semelles de plomb, le scaphandrier3? »

Rendre compte de cette singulière présence du corps émancipé de l'esprit, voilà une tâche qui se révèle particulièrement difficile à accomplir dans la langue normative des bons sujets qui pose comme idéal à la fois esthétique et moral l'unité « corps et âme ». En effet, comme le rappelle un des moralistes du siècle dernier, « le langage du dévouement, le plus central de tous, a fond dans une expression indissociable de ces deux termes dont les psychologies formelles ne gardaient que deux abstractions stériles. Corps et âme, c'est ainsi que l'homme complet avance chaque geste et chaque pensée4 ». Dans le paradigme normatif dominant, la dualité « corps—esprit » implique ainsi moins la différence et l'autonomie de ces deux instances que la subordination parfaite de l'une à l'autre qui rend quasiment impensable la vie propre du corps. Aussi n'est-il pas étonnant que, considéré séparément de l'esprit, le corps soit toujours suspect, et que les discours naturaliste, médical ou psychiatrique, chargés de décrire la vie du corps, s'évertuent à le rendre inoffensif en traçant la frontière entre la norme et ses déviations multiples.

Cette prolifération des langages normatifs semble laisser très peu de place à la parole, supposément plus libre, de la littérature car: [End Page 13]

[l]'écrivain qui cherche à traiter avec honnêteté de [cette problématique], éliminant de son langage les formules supposées bienséantes, mais en réalité à demi effarouchées ou à demi grivoises qui sont celles de la littérature facile, n'a guère le choix qu'entre deux ou trois procédés d'expression plus ou moins défectueux et parfois inacceptables5.

Envisager l'hétérogénéité du sujet là où il serait davantage de bon ton de citer la fameuse maxime de Ludwig Klages—« L'âme est le sens du corps ; l'image du corps est la manifestation de l'âme6 »—ne semble dès lors possible qu'à travers un scandale de la mise en scène de l'autonomie du corps. Celle-ci apparaît dans tout son éclat dans les récits d'amours transgressifs (homo-sexuels, incestueux, pédophiles, sadiques ou pervers) où les choix du corps viennent s'opposer aux résolutions de l'esprit. Comme l'explique Shoshana Felman:

Dénommée, la vérité est toujours, fatalement, une illusion : le discours de séduction d'un pouvoir ou d'un intérêt qui savent, par leur pathos discursif, se faire aimer, c'est-à-dire, faire que l'on croie en eux. Par opposition à la vérité en dénomination, la vérité en acte, loin de provenir du procès de la...

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Additional Information

ISSN
1931-0234
Print ISSN
0014-0767
Pages
pp. 13-25
Launched on MUSE
2020-06-20
Open Access
No
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