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  • Les Frontières racialisées de la littérature française. Contrôle au faciès et stratégies de passage by Sarah Burnautzki
Burnautzki, Sarah. Les Frontières racialisées de la littérature française. Contrôle au faciès et stratégies de passage. Paris, Honoré Champion, 2017. ISBN 9782745333469. 443 p.

Découlant directement d'une thèse soutenue en littérature française et en anthropologie sociale, le présent ouvrage propose l'étude de deux cas littéraires—celui de l'écrivain malien Yambo Ouologuem (1940–2017) et celui de l'écrivaine Marie NDiaye, née en 1967 à Pithiviers et ouvertement rétive à la qualification de "romancière francophone." Une troisième auteure, Bill Kouélany, née à Brazzaville en 1965, est annoncée dans les premières pages (25), mais disparaît ensuite complètement de l'essai.

À la fois chronologiquement distendu et relativement réduit, puisque l'analyse se concentre pour l'essentiel sur quatre titres: Le Devoir de Violence (1968), En famille (1991), Rosie Carpe (2001) et Trois femmes puissantes (2009), le corpus paraît se justifier par le souci accordé à la "posture" des auteurs, au sens où ce dernier terme est défini par Jérôme Meizoz (149), ainsi qu'à leur positionnement dans le champ littéraire français et francophone. L'un comme l'autre ont, en effet, vu leurs œuvres couronnées par de prestigieux prix littéraires: Le Devoir de Violence reçoit ainsi le prix Renaudot avant d'être entaché par le scandale d'une accusation de plagiat, tandis que Rosie Carpe et Trois femmes puissantes sont respectivement récompensés par le prix Femina et le prix Goncourt. On ajoutera que l'un et l'autre auteur suscitent un intérêt qui s'attache aussi bien à leur production romanesque qu'à leurs destinées personnelles. Comme le signale Sarah Burnautzki, l'écrivain africain n'a pas connu la fameuse "mort de l'auteur" (148) et il nourrit en l'occurrence une littérature d'autant plus prolixe qu'il se dérobe à la connaissance publique: par son retrait spectaculaire du champ littéraire et par le reniement de ses œuvres antérieures, Yambo Ouologuem se transforme ainsi en un "personnage mythique postcolonial" (115), tandis que Marie NDiaye déjoue les "réflexes de classification" (132) en pratiquant une "poétique du flou" (133).

Le travail de Sarah Burnautzki se présente dès lors comme une enquête de so- ciologie [End Page 236] littéraire, dont l'objectif serait de déterminer comment chacun des deux auteurs accède à une intégration plus ou moins pérenne dans un champ littéraire français caractérisé par la tension entre universalisme et valorisation des singularités postcoloniales. Les quelques pages d'introduction, consacrées aux conditions anthropologiques de cette enquête, conduisent cependant d'emblée à en relativiser l'assise documentaire: là où les récents travaux consacrés aux littératures africaines envisagées dans une perspective sociologique se distinguent par leur recours abondant à l'entretien et aux données statistiques (voir notamment les travaux de Claire Ducournau en 2017 et de Tristan Leperlier en 2018), Sarah Burnautzki prend, quant à elle, acte d'une "récurrente inaccessibilité de l'auteur(e)" (24). Elle évoque longuement la déconfiture que constitua son voyage au Mali pour rencontrer Yambo Ouologuem en 2011 et regrette plus laconiquement la réponse négative que Marie NDiaye aurait donnée à ses sollicitations. L'enquête sur les "stratégies de passage" déployées par chacun des deux écrivains se trouve donc menéein absentia, ce qui n'est pas sans nourrir un certain dépit chez la jeune chercheuse, qu'un autoportrait liminaire dépeint dans les affres, souffrant d'"un état de confusion, vécu comme intellectuellement paralysant" (35). Faute d'un véritable dialogue avec les auteurs, l'ouvrage apparaît d'abord comme un ensemble de suppositions: certes, on ne saurait exiger de la critique littéraire un régime scientifique de la preuve et il n'y aurait là rien de problématique, si ces hypothèses de lecture ne prenaient l'allure d'autant de chefs d'accusation. Le verdict tombe ainsi dans des termes quasi-identiques, quelles que soient les évidentes différences stylistiques et structurelles qui distinguent les œuvres de Yambo Ouologuem et de Marie NDiaye: si les auteurs accèdent à la reconnaissance, c'est immanquablement en raison d'une compromission qui les aurait conduits à sacrifier, bon gré mal gré, ce qui faisait le "potentiel de signification subversive" (344) de leurs œuvres.

Dans le cas de Yambo Ouologuem, l'analyse se fonde sur le dépouillement des archives conservées à l'IMEC (Institut Mémoires de l'édition contemporaine), et en particulier sur la consultation des fiches de lecture qui ont permis l'évaluation des manuscrits successifs soumis par l'auteur aux Éditions du Seuil à compter de 1963. L'exhumation de ces rapports, dont Sarah Burnautzki cite des extraits substantiels (155–71), constitue indubitablement l'un des apports majeurs de cette étude, qui rend accessibles des documents longtemps soustraits à la curiosité des chercheurs, notamment généticiens. Comme le souligne à juste titre Jean-Pierre Orban à l'occasion d'un colloque organisé en 2018 à l'Université de Lausanne, l'interprétation que Sarah Burnautzki donne de ces textes est néanmoins contestable, visant avant tout à étayer l'hypothèse d'une racialisation du processus éditorial. Les conseils prodigués à Ouologuem se voient systématiquement interprétés dans le sens d'une "africanisation" forcée du texte et on ne peut que regretter qu'ils ne soient pas comparés aux instructions que recevaient d'autres auteurs, que leurs origines situaient pourtant "du bon côté" de la frontière racialisée du champ littéraire. [End Page 237] Sans doute eût-il été instructif de confronter, par exemple, les rapports de lecture consacrés au Devoir de violence à ceux qui traitaient des romans touffus de Patrick Grainville, autre écrivain aux Éditions du Seuil distingué à vingt-neuf ans par un prix littéraire prestigieux. À en croire Sarah Burnautzki, Ouologuem demeure pourtant confronté à la réalité d'un "contrôle au faciès" et se voit contraint de recourir à des stratégies de contournement variées, qui peuvent aller du collage littéraire—aussitôt interprété, sans égard pour les considérations esthétiques formulées par l'auteur, comme "une forme de révolte contre l'exigence d'authenticité" (168)—à l'écriture de romans à l'eau de rose sous couvert de pseudonymes à consonances européennes (Nelly Brigitta pour Le Secret des Orchidées et Les Moissons de l'Amour, Utto Rodolph pour les pornographiques Mille et une Bibles du sexe ). Encore cela ne suffit-il pas à l'absoudre de tout soupçon: Sarah Burnautzki lui reproche ainsi âprement de développer un "avant-gardisme douteux" (223) car peu sensible aux questions inhérentes à la représentation du genre ou de la subjectivité queer. Il n'en faut pas plus pour que le label de la "subversion" lui soit finalement refusé.

Le traitement des textes de Marie NDiaye se révèle tout aussi partial. Des analyses conséquentes sont dans un premier temps consacrées aux deux ouvrages publiés aux Éditions de Minuit, qui font l'un et l'autre l'objet d'une évaluation dans l'ensemble positive. Accordant une attention particulière aux jeux de références et d'intertextualité (établissant des liens avec La Belle au bois dormant, Sans famille d'Hector Malot, Le Disparu de Kafk a, mais aussi avec les films de Roman Polanski, en particulier Rosemary's Baby, présenté comme une émanation de la popculture ), Sarah Burnautzki reconnaît à ces œuvres un réel potentiel de subversion, fondé sur l'emploi de "techniques de distanciation esthétique qui [ … ] permettent de défaire les schèmes de perception hégémonique de la racialisation tout en évoquant entre les lignes la violence symbolique qui leur est inhérente" (233). Cet éloge ne fait cependant que préparer le procès intenté à Marie NDiaye pour son texte primé au Goncourt, paru aux éditions Gallimard: à en croire Sarah Burnautzki, l'auteure, cédant enfin aux "appels tacites à l'autoexotisation" (135), renoncerait là aux procédés de mise à distance qui caractérisaient sa prose pour présenter l'expérience de l'oppression "sans précautions éthiques et esthétiques anti-illusoires particulières" (373). Elle s'inscrirait, ce faisant, au cœur du "discours symbolique de domination" au point de fournir, avec le récit consacré à Khady Demba, un "mythe légitimateur de la politique raciste d'immigration de l'Union Européenne" (391). C'est là faire bien peu de cas de la sagacité du lecteur et de l'engagement d'une auteure dont les prises de position au sujet de la France de Nicolas Sarkozy avaient suscité, à la suite de la réception du prix Goncourt, une vive réaction du député UMP Éric Raoult (la polémique est succinctement évoquée des pages 199 à 202).

Au-delà de ces remarques ponctuelles, on notera enfin qu'il paraît bien ambitieux, et somme toute déraisonnable, de déduire l'existence de "frontières racialisées de la littérature française" de la lecture, au demeurant lacunaire, de [End Page 238] quatre romans. L'étude de Sarah Burnautzki se présente avant tout comme un essai fondamentalement idéologique, réservant aux auteurs autant qu'à leurs lecteurs—éditeurs, critiques et autres journalistes—un traitement acerbe et souvent infondé. On lui reconnaîtra néanmoins le mérite d'inscrire les œuvres étudiées dans la continuité d'une histoire littéraire française autant que francophone, marquée entre autres par la figure d'Alain Robbe-Grillet, auteur des éditions de Minuit comme Marie NDiaye et pornographe à ses heures comme Yambo Ouologuem (226 et sq.). L'histoire littéraire ainsi représentée demeure néanmoins traditionnelle et fondamentalement linéaire, lancée dans la fuite en avant d'une "subversion" dont les contours demeurent indécis. Des projets des Nouveaux Romanciers, c'est finalement surtout "l'ère du soupçon," devenue aujourd'hui postcoloniale, que Sarah Burnautzki retient et reconduit.

Ninon Chavoz
Johannes Gutenberg-Universität, Mayence, Allemagne

Ouvrages cités

Ducournau, Claire. La Fabrique des classiques africains. Écrivains d'Afrique subsaharienne francophone. Paris, CNRS Éditions, 2017.
Leperlier, Tristan. Algérie, les écrivains dans la décennie noire. Paris, CNRS Éditions, 2018. Orban, Jean-Pierre. "Contre, sans et après Ouologuem: Le paradoxe des (ré)éditions et des études de son œuvre." Fabula / Les colloques, L'œuvre de Yambo Ouologuem. Un carrefour d'écritures (1968–2018), www.fabula.org/colloques/document6003.php.

Additional Information

ISSN
2156-9428
Print ISSN
1552-3152
Pages
236-239
Launched on MUSE
2020-03-18
Open Access
No
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