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Nguyen, Giang-Huong. La Littérature vietnamienne francophone (1913–1986). Paris, Classiques Garnier, 2018. Collection Bibliothèques francophones, no. 6. ISBN 9782406081623. 271 p.1

Giang-Huong Nguyen est chargée de collections en langues et littératures d'Asie du Sud-Est à la Bibliothèque nationale de France, et titulaire d'une thèse intitulée La Poétique du sujet multiculturel dans le roman vietnamien francophone de l'époque coloniale, soutenue sous la direction de Jean-Marc Moura en 2015. Elle propose ici, dans le prolongement de ses travaux, un remarquable et éclairant ouvrage. Celuici rend enfin accessible un "lieu d'oubli" (Moura) de la littérature et de la culture francophones. Nous associons, en effet, généralement le Vietnam à des auteures contemporaines vivant hors de ses frontières, telles Kim Lefèvre, Anna Moï, Linda Lê, Kim Thúy, qui ont inspiré de nombreux travaux universitaires. En revanche, le Vietnam de la période coloniale, de la guerre d'indépendance et de l'immédiate période postcoloniale reste un continent littéraire méconnu et l'auteure en explique les raisons. Citons, parmi d'autres, la déconfiture de la langue française après l'exil des francophones vers des pays anglophones suite à la chute de Saigon en 1975 ou "la déstructuration de la communauté des écrivains et du public potentiel" (Guillemin 271).

Quelques articles ou travaux d'envergure, au demeurant trop peu nombreux, ont été consacrés à cette littérature comme ceux de Ching Selao, Karl Ashoka Britto ou Jack Andrew Yeager. Ce dernier signe d'ailleurs la préface de cet ouvrage. S'appuyant ainsi sur ses prédécesseurs et sachant en même temps s'en distinguer, Giang-Huong Nguyen axe sa recherche sur douze romans représentatifs de l'ensemble des vingtcinq [End Page 205] romans francophones publiés entre 1913 et 1986. Elle se consacre à des auteurs "ayant vécu dans le contexte des confrontations culturelles à l'époque coloniale au Vietnam" (21). Son objectif, à travers cette étude, est de dégager l'"ethos déstabilisé, associé à une voix énonciative en tension" (16) par lequel se présentent les écrivains, d'observer la scénographie des œuvres et de s'arrêter sur leur lieu d'énonciation afin de mesurer combien la littérature et la culture vietnamiennes ont été bouleversées par la colonisation française, par l'attraction et la répulsion qu'elle a engendrées. Elle montre ainsi comment, face aux valeurs et à la langue que la France a tenté d'imposer, la littérature vietnamienne a cherché de nouveaux positionnements. Pour cela, le choix du roman s'impose en ce qu'il constitue un genre moderne au Vietnam et intimement lié à la colonisation, manifestant ainsi en soi toutes les problématiques de l'altérité et de l'hybridité culturelle.

Dans les pages limpides et synthétiques de sa première partie, "Littérature francophone au Vietnam" (25–75), elle expose le contexte linguistique et scolaire, induit par la colonisation, qui détermine les mutations de l'identité littéraire vietnamienne et la naissance de la production francophone. L'auteure montre l'implantation difficilede la langue française à partir de 1862, année de l'installation des Français en Indochine. Le français se confronte à plusieurs formes de langues écrites en sinogrammes comme le nôm, écriture du peuple, ou le hán, écriture chinoise classique des lettrés (32). La langue française ne parviendra jamais totalement à soutenir la politique d'assimilation coloniale en raison, également, de la disparité des enseignements et des systèmes scolaires. La langue française restera finalement peu maîtrisée (50), et disparaîtra au profit du quốc ngữ. Cette romanisation de la langue idéogrammatique, le quốc ngữ, a été proposée par les Jésuites occidentaux et formalisée au dix-septième siècle. Elle quitte la sphère catholique au vingtième siècle pour devenir langue d'un enseignement souvent bilingue voire trilingue avant de s'imposer comme langue nationaliste, supplantant l'enseignement du français au moment de la proclamation de l'indépendance, en 1945. Par le biais du quốc ngữ sont traduites en vietnamien de nombreuses œuvres françaises. Parallèlement naît en 1897, avec Paris, capitale de la France, recueil poétique de Nguyễn-Trong-Hiệp, dit Kim Giang (17), une littérature francophone qui prend son essor vers 1913. Ceci entraîne de profonds bouleversements dans la production littéraire, tant en vietnamien qu'en français. Notons-en trois majeurs qui concernent les genres (le roman s'impose ainsi que la nouvelle ou le théâtre "à l'occidentale"), les formes (l'esthétique romantique connaît un grand succès aux dépens des formes chinoises), le rapport au sujet (une expression de l'intime, jusque-là largement minoré par la pensée confucéenne, est mise en avant). Dans un pays de lettrés, déjà colonisé durablement par la Chine entre le premier et le dixième siècle, la littérature, orale comme écrite, de langue vietnamienne s'était constituée comme espace de négociation mais surtout de résistance culturelle. L'intrusion d'une nouvelle colonisation va tout à la fois produire de nouvelles conduites mimétiques et contraindre les auteurs à se positionner [End Page 206] à l'égard de ces nouvelles influences. La littérature francophone et le français sont considérés comme signes de la modernité, de l'émancipation et du renouvellement de la création. Toutefois, l'ethos discursif renvoyant à la figure de l'auteur évolue en fonction de sa plus ou moins grande distance à l'égard de la présence française. Giang-Huong Nguyen a dégagé, à la lumière de son corpus, trois grandes attitudes: le sujet fasciné par l'autre, le sujet déchiré entre deux mondes, le sujet multiculturel, qui constituent les intitulés des trois chapitres de sa deuxième partie, "Les représentations du sujet vietnamien multiculturel" (81–170).

Sa proposition de catégorisation des œuvres en fonction de cette évolution des relations du sujet à la situation multiculturelle du Vietnam, donne lieu à des déclinaisons thématiques qui permettent des coupes transversales entre les œuvres de chaque chapitre. Ce type de découpage est évidemment toujours discutable en ce qu'il fige et cloisonne inévitablement des textes qui auraient pu être liés. Il rend ainsi parfois difficilement perceptible l'évolution de la production d'un même écrivain, comme on le voit avec Phạm Văn Ký par exemple. Cette démarche a également tendance à gommer une part de la complexité des œuvres: pour privilégier ces thématiques, leurs dimensions poétiques et formelles sont finalement peu vues et sont plutôt laissées à deviner à travers les extraits proposés. Du coup, si l'auteure évoque la notion de littérature postcoloniale, c'est l'acception temporelle du terme qui prime pour désigner ainsi la période qui suit les accords de Genève de 1954 marquant la fin de la guerre d'Indochine. Si elle cite certains théoriciens comme Bhabha, et reprend la notion d'entre-deux ou d'hybridité, c'est plus pour décrire une situation d'écartèlement que pour montrer, dans la textualité même, les résistances et le travail de réélaboration du sens. Lorsqu'elle le fait, ses pages sont remarquables et c'est particulièrement le cas dans la troisième partie.

Mais la critique est aisée, et l'art de rendre compte de manière synthétique d'une production diversifiée qui court sur plusieurs décennies, particulièrement difficile. On ne peut, de ce fait, que saluer les qualités pédagogiques de l'auteure. Le choix de sa démarche est en effet ce qui permet à des lecteurs novices de mieux cerner cet espace littéraire et de mieux appréhender les grands champs de tension qui le traversent. Elle aboutit donc à une "périodisation [qui] correspond à différentes attitudes de l'ethos qui évoluent sous l'emprise du contexte historique" (228). Durant les années 1920–1930, soit durant l'essor du système colonial, les romans "témoignent d'une attitude collaboratrice fondée sur une grande admiration pour la culture française" qui se traduit par de l'exotisme à double sens et par une fascination pour la "féerie occidentale" (86) et le romantisme comme dans Le Roman de Mademoiselle Lys de Nguyễn-Phan-Long (1921). À la veille de la décolonisation et durant la guerre, entre 1940 et 1954, années de remise en cause du pouvoir français et d'affaiblissement économique (228), apparaît la revendication d'une identité nationale. Se manifestent alors les déchirements de l'entre-deux culturel chez les écrivains comme chez leurs protagonistes, en proie à des conflits de légitimité entre [End Page 207] les cultures, les générations ou bien entre les genres. L'auteure le montre particulièrement bien dans son analyse de Frères de sang de Phạm Văn Ký (1947) et Le Fils de la baleine de Cung Giũ Nguyên (1956). Enfin, au lendemain de la colonisation, pour pallier l'exil et la guerre, les romans semblent rêver d'une réconciliation entre les mondes et d'"une recherche des valeurs universelles qui permettent une fusion des cultures" (228), qui culminent dans Des femmes assises çà et là de Phạm Văn Ký (1964).

Les francophonistes retrouvent dans cette histoire de la littérature vietnamienne des modes de périodisation et des questionnements qu'ils connaissent bien dans d'autres champs littéraires (par exemple, la difficulté des amours mixtes, l'incompréhension interculturelle, le conflit "tradition-modernité"). Toutefois, l'une des particularités de ce que Giang-Huong Nguyen expose tient aux formes du nationalisme exprimées par les écrivains. Très peu d'entre eux revendiquent une lutte violente ou vouent un ressentiment brutal à la France. La littérature francophone semble certes guidée par un profond attachement à la résistance et à la perpétuation d'une culture vietnamienne mais également par une recherche de formes de conciliation, et ce, que les auteurs affichent ou non une sympathie pour le Việt Minh.

La troisième partie, "L'espace de la coexistence des cultures" (175–226), affine la question de l'entre-deux à partir d'une analyse de l'espace comme lieu d'énonciation. Giang-Huong Nguyen distingue le village, qui, comme dans de nombreuses littératures francophones, est montré comme le lieu des valeurs communautaires ancestrales, ce qui engendre une écriture qui se fait souvent ethnographique. Mais le village, jusqu'au cœur même des maisons, peut être lui aussi infiltré par l'importation de valeurs occidentales qui le rendent confus aux yeux du protagoniste, comme dans Frères de sang, et qui n'en font pas toujours un espace rassérénant de réconciliation identitaire. Face au village, les deux villes de Saigon et d'Hanoi constituent des espaces d'énonciation très différents. Toutes les deux habitées par la présence occidentale, elles ne se laissent pas reconfigurer de la même manière par la France. Hanoi, dont le centre est occidentalisé, offre à la bourgeoisie vietnamienne, en particulier aux femmes, un mode de vie nouveau et émancipateur. Toutefois, le paysage reste jalonné de vestiges impériaux qui la font demeurer la capitale des lettrés asiatiques, ce dont témoigne la présence du Temple de la littérature. Hanoi apparaît ainsi comme la ville hybride par excellence, dont les ruines savent faire dissoner et savent infiltrer en retour l'espace francisé. Saigon, en revanche, conçue par les colons à l'image d'un "Petit Paris de l'Extrême-Orient" (201), est perçue comme une ville étrangère par les Vietnamiens eux-mêmes, ce qui explique qu'elle sera au cœur des récits qui évoqueront la guerre comme Printemps inachevé de Lý Thu Hồ (1962). Enfin, le dernier espace qu'observe Nguyen avec brio est Paris, ville féminisée par son association avec les amours estudiantines des protagonistes. La description de Paris, perçue par Phạm Văn Ký dans Des femmes assises çà et là selon une perspective tantôt taoïste tantôt confucéenne, fait l'objet de pages particulièrement éclairantes [End Page 208] et réussies (222–26). Nguyen montre que c'est depuis Paris que se met en place une énonciation qui s'affirme comme vietnamienne et qui décentre ainsi le cœur de l'ancien empire colonial et de la langue française.

Pour parachever son volume, Giang-Huong Nguyen accompagne ses études d'un glossaire fort utile et d'une bibliographie comportant une liste complète des œuvres vietnamiennes francophones, ce qui ne peut qu'inspirer de nouvelles pistes de recherche. C'est la générosité qui qualifie cet ouvrage important, dans son souci de transmission et de partage du savoir sur un pan entier d'une littérature trop ignorée. Il a été récompensé, en décembre 2019, du prix "La Renaissance Française" de l'Académie des Sciences d'Outre-mer.

Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo
Université de La Réunion

Ouvrages cités

Britto, Karl Ashoka. Disorientation: France, Vietnam and the Ambivalence of Interculturality. Hong Kong, Hong Kong UP, 2004.
Guillemin, Alain. "La Littérature vietnamienne francophone entre colonialisme et nationalisme." Littératures et temps colonial: Métamorphoses du regard sur la Méditerranée et l'Afrique. Coordonné par Jean-Robert Henry et Lucienne Martini. Aixen-Provence, Edisud, 1999, pp. 267–79.
Moura, Jean-Marc. "D'un lieu d'oubli: Les littératures francophones d'Indochine." Les Lieux d'oubli de la francophonie. Coordonné par Danielle Dumontet, Véronique Porra, Kerstin Kloster, et Thorsten Schüller. Hildesheim, Olms, 2015, pp. 27–41.
Selao, Ching. Le Roman vietnamien francophone. Orientalisme, occidentalisme et hybridité. Montréal, P de l'U de Montréal, 2011.
Yeager, Jack Andrew. The Vietnamese Novel in French: A Response to Colonialism. Hanover (NH), P of New England, 1987.

Additional Information

ISSN
2156-9428
Print ISSN
1552-3152
Pages
205-209
Launched on MUSE
2020-03-18
Open Access
No
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