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  • Un miroir aux alouettes? Des matchs de foot télévisés à la migration africaine en EuropeLe Ventre de l'Atlantique de Fatou Diome

À travers la métaphore du miroir aux alouettes, cet article examine le double mythe du football et de l'Eldorado européen comme facteur déterminant dans l'émigration africaine vers l'Europe dans Le Ventre de l'Atlantique de Fatou Diome. Au village sénégalais de Niodior, c'est ce rêve de mobilité sociale et géographique que vendraient aux jeunes les médias, comme la télévision du village et son propriétaire, l'homme de Barbès, un ancien émigré. Désenchantés par leur terre natale, le Sénégal, ces jeunes n'ont plus qu'une obsession: partir pour l'Eldorado européen et réussir grâce au foot. C'est à cette illusion que s'attaque Salie (la narratrice) qui, bien qu'émigrée en France, voit dans la fascination de son frère, Madické, le symptôme d'un "syndrome postcolonial" (Diome) auquel elle entend bien trouver remède. Nous nous intéresserons donc à ce processus de remédiation essentiellement littéraire proposé par l'auteure, visant à briser le miroir, démystifier les imaginaires, et à proposer une alternative aux mythes, plus réaliste et pragmatique.

Mots-clés

Fatou Diome, miroir aux alouettes, football, télévision, émigration, Sénégal, Europe, remédiation

Un miroir aux alouettes est un outil de chasse fascinant et efficace. Fait de bois et de petits morceaux de miroir, il sert à piéger de petits oiseaux, comme les alouettes, qu'il attire par la lumière qu'il reflète. C'est un piège qui, pour leurrer certains oiseaux, se sert de l'attraction qu'exercent sur eux les rayons de lumière. Selon le dictionnaire Larousse, l'expression "miroir aux alouettes" désignerait aussi, dans la culture populaire, "ce qui fascine par une apparence trompeuse." L'efficacité du miroir aux alouettes résiderait alors dans la dangereuse illusion créée par le jeu de miroir et de lumière, et donc dans sa capacité à duper sa victime en l'aveuglant et en l'empêchant ainsi de voir clairement la différence entre le mirage produit (la copie) et la réalité (l'original).

À y réfléchir, la force magnétique de cet objet, son effet quasi envoûtant, serait dans une certaine mesure comparable à l'attraction qu'exerce l'Europe sur des milliers de jeunes Africains qui, comme des alouettes captivées par ses "lumières" n'ont [End Page 138] qu'un rêve, celui d'y aller coûte que coûte, même au péril de leur vie.1 Il faut dire que l'Europe, et plus largement l'Occident, fascinent et font l'objet de nombreux fantasmes, mythes et autres idées reçues qui, très souvent, trouvent leurs origines dans l'imaginaire des sociétés dont sont issus ces candidats à l'émigration.

En effet, comme le souligne Carla Calargé, dans l'imaginaire des immigrés, et notamment celui des immigrés clandestins qu'elle compare à des "conquistadors"/des conquérants,2 "Europe is synonymous with paradise and on a par with Eden or El Dorado."3 L'Europe serait donc perçue et imaginée comme un lieu mythique paradisiaque, une terre d'abondance où l'argent coulerait à flots et où la vie serait facile.

Cette vision chimérique ainsi que cette soif ou ce "désir de l'Occident"4 qu'elle engendre peuvent paraître étonnantes pour certains, compte tenu de la crise économique et sociale à laquelle sont confrontés de nombreux pays européens comme la France qui, loin d'être un paradis, doit faire face à une économie en déclin et à de forts taux de chômage. De plus, il s'agit là de problèmes—et d'une réalité—décrits régulièrement sur Internet, dans la presse écrite ou dans les journaux télévisés à travers le monde, et donc techniquement impossibles à ignorer. Pourtant, en dépit d'une conjoncture peu idyllique, la grande illusion persiste: l'Europe continue d'exercer son attraction au point que, dans ce contexte migratoire globalisé, ce seraient quelque 80 millions de migrants venant du Sud qui auraient déjà rejoint les pays du Nord, selon la sociologue Catherine de Wihtol de Wenden (2).5 Comment comprendre les raisons de la persistance du mythe? Il ne fait nul doute que les raisons sont nombreuses et complexes et ont pour la plupart des origines politiques, économiques, culturelles et humaines; le manque d'éducation et d'information sur la réalité de l'immigration dans des pays peu enclins à les recevoir en fait partie. Mais, on ne saurait non plus ignorer le rôle joué par les médias africains et internationaux qui, en bons miroirs aux alouettes, continuent de vendre le mythe de l'Europe qu'ils prétendent décrier. [End Page 139]

Captivés par les images spectaculaires et les success stories venues d'ailleurs (Europe et Occident) que relayent des écrans en tout genre6 ou certains compatriotes émigrés, rêvant de réussite et désireux de sortir de la pauvreté chronique affligeant leurs familles et leurs communautés, nombre d'Africains tombent dans le piège. Il faut dire, en effet, que face à l'image utopique de l'Europe, celle de l'Afrique semble souvent dystopique, le continent africain apparaissant davantage comme une terre maudite que comme une terre de promesses d'avenir dans l'imaginaire occidental aussi bien qu'africain (Calargé 5). Cette vision manichéenne et fantasmée du monde (en particulier en ce qui concerne les rapports Afrique-Europe) et, plus précisément, la corrélation entre la fascination pour l'Europe, l'obsession du départ, le legs colonial, les effets de la mondialisation sur les cultures et les économies locales et le rôle joué par la société et ses médias de masse dans l'élaboration de projets migratoires constituent des thèmes récurrents dans la littérature africaine francophone. C'est précisément le cas du célèbre roman de Fatou Diome, Le Ventre de l'Atlantique (2003), dans lequel on retrouve ces différentes problématiques sociétales que l'écrivaine choisit d'aborder par le biais du thème des médias de masse et de celui du football, sport-spectacle par excellence, phénomène mondialisé et facteur important dans la dynamique des flux migratoires vers le nord.

Œuvre d'inspiration autobiographique,7 ce roman fait brillamment fonctionner un jeu de miroir en mélangeant réalité factuelle et fiction. Il met face à face deux espaces symboliques, la France et l'Afrique, et donc deux visions du monde, à travers le prisme de la migration sportive. Situé dans un contexte postcolonial et transnational marqué par une double temporalité et une double spatialité (Strasbourg, France et Niodior, Sénégal), le récit se caractérise par un constant va-et-vient entre ce que Dominic Thomas appelle "[ … ] the symbiotically related spaces that are sub-Saharan Africa and France" (185).8 Ce lien est rendu possible non seulement par la série de conversations téléphoniques entre les deux personnages principaux, Salie, la narratrice qui vit à Strasbourg, et son jeune frère, Madické, resté au pays dans leur petit village sénégalais de Niodior, mais aussi par leur passion pour le foot que leur permet d'assouvir simultanément (ou symbiotiquement) la (re)diffusion de [End Page 140] matchs à la télévision. Cependant, et bien qu'il soit un facteur de rapprochement, le football est aussi source de dissensions entre Salie et son frère, dont l'amour du foot alimente à la fois le rêve d'émigration en France et les tensions avec son aînée qui, forte de son expérience d'immigrée, tente de l'en dissuader.

Il ne fait nul doute que c'est au phénomène du "muscle drain" ("la fuite des muscles") (Poli), c'est-à-dire à la migration sportive et spécifiquement au mythe du football—autre miroir aux alouettes—et à ses enjeux pour la société africaine que s'attaque Diome dans ce roman. Car, si dans cette œuvre, l'Europe est un Eldorado, un paradis terrestre, le football en est la clé, grâce aux nombreux transferts et migrations entre les deux espaces. C'est en tout cas le rêve ou l'illusion que vendent, par la diffusion d'images et de programmes, les médias de masse. La télévision joue d'ailleurs un rôle aussi important que les personnages humains qui, à l'instar de l'homme de Barbès (le détenteur de la seule télévision du village) ou de Wagane (un chef d'entreprise), sont des pourvoyeurs du mythe eldoradien. Usant de la métaphore du miroir aux alouettes, cet article portera donc sur ce double mythe médiatique—le mythe footballistique et européen—comme facteur déterminant dans la migration africaine vers l'Europe. Plus précisément, il a pour double but d'analyser la prise de position de Diome quant à la relation causale entre le football, les médias de masse et l'obsession du départ vers l'Europe ainsi que le processus de remédiation de ce double mythe mis en place par l'auteure afin d'exposer ses mécanismes et de remédier à ses effets. Nous nous appuierons en partie sur le concept de "remédiation," développé par Jay D. Bolter et Richard Grusin (1999) dans Remediation et défini, entre autres, comme la "mediation of a mediation" (55),9 ainsi que sur l'étymologie du mot (du latin remediare: apporter remède). Nous montrerons comment, au-delà de la simple dénonciation du mythe européen ou du phénomène migratoire sportif, Diome, grâce à la remédiation littéraire, entend briser le miroir et proposer à travers ce roman (un autre média) une alternative à ce double mythe et donc, en démystifiant les imaginaires, comment elle offre un remède à ce mal affligeant les forces vives du pays et qu'elle nomme le "syndrome postcolonial" (221).

Le football est indubitablement un thème majeur dans Le Ventre de l'Atlantique ; il constitue, pour ainsi dire, la matrice même de son intrigue, faisant de ce roman une œuvre originale et moderne et de son auteure, une artiste à l'écoute de son temps et de son pays. Choisir le thème de l'amour pour le ballon rond afin d'évoquer certains problèmes africains est, en effet, un choix judicieux puisque, comme le souligne Jean-Pierre Augustin, les cultures sportives sont des "moyens de compréhension des sociétés" dont on ne doit ignorer le rôle ni au niveau social ni au niveau politique ou idéologique. Sport-spectacle, le football, cet "idiome mondial" (Augustin 169), est un de ces sports dont la magie du moment fait montre d'un [End Page 141] pouvoir fédérateur et catalyseur. Plus précisément, il s'agit d'un pouvoir qui, grâce à la magie des médias de masse, peut créer instantanément chez tout un chacun un sentiment d'expérience partagée et donc la croyance, même illusoire, de faire partie d'une communauté imaginée, qui défierait toutes les frontières, géographiques, politiques, linguistiques, réelles ou imaginaires. En effet, comme le note Augustin, "[ … ] les pratiques sportives autour de l'athlétisme et du football scellent un trait d'union, mais le ballon rond, devenu le sport préféré des Africains, est un universel qui rassemble, au-delà de l'histoire et de la géographie, quelques espoirs du continent" (167). Ces instants de symbiose ne sont que trop courants à travers le continent africain, où la pratique du foot fait presque office de religion et constitue une composante importante des cultures populaires locales. Les scènes de liesse dans des stades ou autour de l'unique télévision du village lors de la diffusion d'un match témoignent de cette folie du football à laquelle fait écho le roman de Diome. La popularité de grands tournois comme la Coupe d'Afrique des nations (CAN) ou la Coupe du monde de football est un bon exemple de cette fièvre footballistique. Le succès de la Coupe du monde de football de 2010 en Afrique du Sud et le pouvoir de ce sport ont d'ailleurs permis, au-delà des retombées économiques, de revaloriser l'image de ce berceau de l'humanité en faisant découvrir au monde une image plus positive du continent que celle à laquelle nous ont habitués les médias (Augustin; Poli).10 À cet effet, le rôle des joueurs africains, et spécialement de ceux qui évoluent à l'international, n'est pas négligeable, dans la mesure où leur succès fait d'eux des ambassadeurs idéals de leurs nations respectives. Face à cette réalité qui ne concerne pourtant qu'un petit cercle d'élus, il n'est donc pas étonnant que chez nombre de jeunes garçons, le rêve d'être sélectionné un jour par un club local, national ou international et de devenir footballeur professionnel est des plus tenaces. Ce rêve est aussi à l'origine, comme nous le verrons, de nombreux projets migratoires. En effet, les migrations sportives sont une réalité qui touche l'ensemble du continent africain. Selon les spécialistes (Augustin; Raffaele Poli), depuis les deux dernières décennies, cette fièvre footballistique a créé un nouveau problème, dans la mesure où l'Afrique est victime, non seulement d'une fuite des cerveaux, mais également d'une "fuite des muscles" et dans ce cas précis, d'une fuite des jambes, c'est-à-dire le transfert de "'sportsmen from poor countries to the clubs of rich ones,"11 situés le plus souvent en Europe. Il est vrai qu'en plus des matières premières, l'Afrique est l'un des plus grands fournisseurs de matières humaines—de la main-d'œuvre bon marché en général—dont bénéficient différents secteurs [End Page 142] de l'économie mondiale. Le milieu du football professionnel n'est pas en reste puisqu'il traite les joueurs comme de simples marchandises en permettant leur achat ou leur vente par des clubs internationaux, à des prix parfois exorbitants, sans pour autant leur garantir la réussite professionnelle (Poli 404).12 Dans un continent où le football est plus qu'un sport, étant profondément ancré dans la culture locale et considéré comme un noble moyen de subsistance (un vrai travail), la "traite du footeux" (Diome 243)13 est aussi et avant tout un business avec d'importantes ramifications à l'échelle mondiale aussi bien que nationale. Au Sénégal, comme dans de nombreux pays, le football est aujourd'hui synonyme d'ascension sociale et économique (Poli; Augustin; Niang). Symbole de méritocratie, être footballeur serait aussi noble qu'être ministre ou avocat et donc représenterait l'épitomé du succès professionnel. Ce rêve de gloire et de réussite à l'étranger pousse certains à tenter l'aventure, c'est-à-dire à partir pour l'Europe en empruntant des voies régulières ou clandestines.

Dans son roman, Diome réussit particulièrement bien à mettre en lumière les enjeux économiques et sociaux de la fièvre du football et de l'obsession du départ chez ses compatriotes. En effet, l'écrivaine inscrit son récit dans le cadre historique et transnational de deux grandes compétitions de football: la Coupe d'Europe de 2000 et la Coupe du monde de 2002. Dès la première scène, le lecteur (signalé par le recours aux pronoms de la deuxième personne) est immédiatement plongé dans cet univers footballistique, grâce notamment à la retranscription de matchs vus en direct par Salie.

Le foot est d'ailleurs le prétexte à la série d'appels téléphoniques entre la narratrice et son frère, Madické. Après chaque match regardé "ensemble," en direct ou en différé, c'est une nouvelle connexion qui s'établit entre eux. Grâce au football et à l'action conjointe de la télévision et du téléphone ainsi qu'à la médiation de Salie (et de son imagination), une sorte de passerelle virtuelle s'installe, un point de "connexion," d'après Diome, permettant la rencontre des deux personnages mais aussi de deux espaces, la France, lieu d'exil de Salie, et le Sénégal, sa terre natale, ainsi que de "deux cultures" (Diome citée par Njoya 164). Toutefois, il est important de noter que, bien que le foot et en particulier la télévision aient la capacité de créer ce que Paul Adams appelle "a gathering place" (119)14 ou de jouer un rôle social fédérateur (Diome), ils génèrent aussi un espace de disjonction mis en évidence dans la configuration discursive en miroir du récit. Cela est corroboré par la dichotomie entre les deux espaces (France et Sénégal), mais aussi par la différence entre les deux visions du monde que portent respectivement Madické et Salie: la première étant fantasmée et l'autre réaliste, surtout en ce qui concerne les projets migratoires du [End Page 143] jeune homme. Ainsi, alors que Salie voit en Maldini un simple joueur, Madické, lui, l'idolâtre et voit en lui un modèle auquel s'identifier. Maldini est la raison pour laquelle le jeune homme rêve de quitter Niodior pour la France.

Pour Madické, le football n'est pas une simple passion; il représente aussi une voie directe vers la France, le seul endroit où il veut vivre: "Pour eux, il n'y avait plus de mystère, la France, ils se devaient d'y aller. Mais, pour des petits prolétaires analphabètes comme eux, il n'y avait pas trente-six chemins possibles. Le seul qui pouvait les y mener commençait indéniablement, pensaient-ils, au terrain de football [ … ]" (91). Sous la plume de Diome, le personnage de Madické devient le symbole de toute une génération, celle "des enfants du tiers-monde" (47), pour qui le football serait "un gagne-pain" (47) et la clé de l'Eldorado européen. Pour Madické et ses amis, devenir sportif professionnel est le seul moyen d'avoir enfin accès à ce club très fermé qu'est la société de consommation mondialisée. L'accès à une carrière sportive à l'étranger serait alors le moyen, non seulement de subvenir à ses besoins et d'améliorer sa situation sociale et économique ainsi que celle de sa famille, mais aussi de devenir un homme, par la seule force de ses jambes. C'est une conviction basée sur ce que Poli appelle une "illusion de la facilité" (411) que feraient miroiter les écrans de télévision, les panneaux publicitaires et autres produits dérivés faisant fi des risques du métier et de tels projets: l'exploitation des joueurs par des recruteurs et des clubs peu scrupuleux ou la précarité de leur situation une fois arrivés (problèmes de visa, manque d'argent, dépression). C'est ce que montre, par exemple, l'histoire de Moussa, un jeune de Niodior à l'avenir prometteur, mais qui, lui aussi, sous la pression familiale, n'a pas su résister aux chants des sirènes de sorte que son rêve footballistique tourne rapidement au cauchemar une fois arrivé en France. Ruiné, sans papier, malade et dépressif, c'est à la suite d'une expulsion qu'il rentre au pays où il met fin à ses jours. Toutefois, et malgré le caractère tragique de telles histoires, Madické et ses amis continuent de croire à l'illusion. Pour eux, en France "[ … ] on ne peine pas, on ne tombe pas malade, on ne se pose pas de questions: on se contente de vivre, on a les moyens de s'offrir tout ce que l'on désire, y compris le luxe du temps [ … ]" (43).

En réponse à cette vision simpliste et édulcorée du monde, Diome oppose celle, plus pessimiste quoique réaliste, de Salie, qui entreprend, comme nous le verrons, de dévoiler les origines et les mécanismes du mythe footballistique ainsi que les facteurs externes et internes participant à son maintien. Pour Salie, ce sont les importantes disparités socioéconomiques entre l'Occident et l'Afrique que renforce le legs colonial, qui sont responsables de tels fantasmes chez les jeunes. C'est, par exemple, ce que laisse entendre l'expression "petits prolétaires analphabètes," qui met en lumière non seulement le statut socioéconomique de ces jeunes et leur manque d'éducation, mais aussi les profondes inégalités sociales et économiques existant dans la société sénégalaise, des inégalités que peuvent masquer les médias.15 [End Page 144]

Il est vrai que les médias, comme le montrent Augustin et Poli, sont responsables de la "popularisation" du football et de sa mondialisation (Augustin 169-74; Poli 407); cependant, en Afrique,

[b]y only showing a few career paths of successful players, they contribute to a partial image of reality and thus function as a deforming prism. [ … ] The media ignore almost systematically, that, in comparison to the African players who attain glory and prosperity through football, the vast majority of footballers from the continent who attempt their chances in Europe fail and find themselves often in precarious situations [ … ]. By only concentrating on the success stories the media feed the illusion of an easy way, which is a notion shared by many young Africans.16

Par ailleurs, en étant les principaux producteurs de mythes, les médias de masse aident à normaliser l'idée du départ pour l'Europe comme rite de passage obligé. Dans un tel schéma, la télévision et les nouveaux médias tels qu'Internet sont coupables de déformer la réalité et de vendre cette fausse image de l'Occident aux plus crédules. Il est clair que, pour comprendre les raisons d'une telle persistance, il nous faut tenir compte de la profondeur de l'ancrage de ce mythe, que ce soit au niveau de l'inconscient collectif ou des structures sociétales de pays que caractérisent, à l'instar des pays africains, une longue tradition de mobilité et une forte tradition orale et où perdurent les effets de la colonisation. La ténacité du mythe eldoradien et sa transmission (parfois de génération en génération) au sein de ces sociétés nous rappellent qu'un mythe (du grec mythos, fable) est avant tout un récit, doté d'une importante fonction sociale et culturelle. Selon Roland Barthes, dans "Le Mythe aujourd'hui," le mythe serait un type de "parole," "un système de communication, [ … ] un message [ … ] un mode de signification" (215). Barthes souligne notamment le rôle joué par les médias de communication dans la production des mythes contemporains ou des systèmes de mythes qui, de maintes manières et sous diverses formes (visuelles ou verbales), constituent insidieusement notre quotidien et altèrent (déforment) notre façon de (perce)voir le monde (229) à des fins idéologiques.17 Pour Barthes, les mythes évoluent selon le contexte sociohistorique; ils [End Page 145] participent au contrôle des masses par les élites dans le maintien de l'équilibre des pouvoirs et en faisant passer le faux pour vrai, le culturel pour naturel (237).

Dans Le Ventre de l'Atlantique, les médias de masse, et en particulier l'objettélévision, en plus d'être des miroirs aux alouettes, fonctionnent effectivement comme des outils de contrôle et de domination des masses (le prolétariat). Le sport télévisé et les publicités diffusées à la chaîne sont l'outil par lequel l'esprit des jeunes Niodiorois est contrôlé. Pour expliquer ce phénomène et révéler ses effets pernicieux sur l'esprit des jeunes de Niodior, Diome a recours à des métaphores médicales et technologiques. Ainsi, l'obsession du départ à l'étranger, alimentée par la "fièvre du football" serait, pour Salie, symptomatique d'une infection virale. Dans le cadre du roman, ce virus—qui n'est autre que ce qu'Éric de Rosny, cité par Dominic Thomas (267), nomme le "virus de l'émigration"—s'attaque directement à l'esprit de la victime afin de la contrôler jusqu'au point de rupture où celle-ci ne peut plus fonctionner normalement: "[ … ] tous les virus ne mènent pas à l'hôpital. Il y en a qui se contentent d'agir en nous comme dans un programme informatique, et le bug mental, ça existe" (12).

Cette référence informatique ("bug mental") nous rappelle, bien entendu, les effets lobotomisants des écrans de toutes sortes et leur influence sur la façon dont on se représente le monde et son être-au-monde. Selon Diome, "[l]es gens qui sont en Afrique voient [l]es publicités et pensent que l'Europe, c'est ça. C'est un facteur d'erreur de la perception de l'Occident" (Njoya 165). À maintes reprises, les personnages sont décrits comme étant sous l'effet d'un charme ou d'une hypnose qui leur enlèverait tout esprit rationnel. Un des exemples les plus explicites du pouvoir obnubilant des médias de masse se trouve sans doute dans le fameux passage mettant en scène un groupe d'enfants fascinés par un spot publicitaire pour les glaces Miko et s'imaginant presque machinalement en train d'en manger une (19–20). Pendant un court moment, le rêve ou le simulacre devient réalité pour eux. Analphabètes, éloignés des réalités de la vie occidentale et inconscients des effets pervers de la télévision, les jeunes, qu'ils soient en face d'une publicité ou d'un match de foot, sont incapables de faire la différence entre le mythe et la réalité:18 "Pourtant, la télévision montrait aussi d'autres grands clubs occidentaux. Mais rien à faire. Après la colonisation historiquement reconnue, règne maintenant une sorte de colonisation mentale: les jeunes joueurs vénéraient et vénèrent encore la France" (53). Comme des alouettes, ils sont envoûtés par les images (la lumière) projetées à l'écran (par le miroir).19

Le parallèle établi par Salie entre la colonisation historique, celle du Sénégal [End Page 146] par la France, et ses effets, et cette nouvelle forme de subjugation par la télévision, une colonisation mentale, est intéressant pour de multiples raisons. En premier lieu, cette nouvelle colonisation des esprits, bien qu'insidieuse, n'est pas dénuée de violence et de conséquences psychologiques, comme l'illustre l'expression du "bug mental" dont souffrent la majorité des protagonistes, poussés à l'aliénation et à l'acculturation. Diome paraît faire aussi écho, ici, à certaines théories des médias selon lesquelles ces technologies se révéleraient dangereuses et seraient la cause de "violence symbolique" (Bourdieu), quand elles sont utilisées à des fins de domination des masses par les élites.20 Dans le roman, les médias sont aussi coupables de maintenir l'"ordre symbolique" des relations entre dominants (l'Occident/l'Europe) et dominés (l'Afrique) en représentant (ou en vendant) la France et sa culture comme supérieures à l'Afrique et à sa culture. Pour Salie, l'image paradisiaque de la France serait le résultat d'un "syndrome postcolonial" affectant son pays natal qui, lui-même, quarante ans après la décolonisation, subirait une colonisation d'un autre genre, la "colonisation sportive," en raison de la "traite du footeux" (243). Ainsi, la référence à la colonisation servirait à identifier les origines historiques du problème et des relations inégales entre le Sénégal et la France dans la période de la postindépendance. Selon Salie, il s'agit d'une hégémonie maintenue tant par l'importation de produits, le transfert de fonds, d'idées et de pratiques culturelles (telles que le football) venus de France (ou d'ailleurs), qu'avec la complicité de certains membres de la société sénégalaise qui s'affublent fièrement du rôle de "meilleurs ambassadeur[s] de France" (88). Dans ce roman, ces porte-paroles zélés de la France, pourvoyeurs de mythes, s'avèrent de simples citoyens, des "évolués," dont le style de vie moderne et occidentalisé et les souvenirs d'une vie passée en France fascinent leurs jeunes concitoyens et exacerbent leur fièvre de partir. C'est précisément le cas de l'homme de Barbès, ancien émigré.

Pareil à un panneau publicitaire ambulant, l'homme de Barbès est l'incarnation des phénomènes d'acculturation et d'aliénation analysés par Frantz Fanon,21 Bernard Dadié ou Cheikh Hamidou Kane, auteur de L'Aventure ambiguë, dont les références parsèment le texte de Diome. Sa prétendue fortune et ses multiples possessions sont, pour les Niodiorois, le "signe" que "[ … ] tout ce qui est enviable vient de France" et la preuve qu'émigration est synonyme d'ascension sociale:22 avec sa télévision, l'homme de Barbès est le médiateur par qui le village [End Page 147] entier accède à la modernité et peut presque palper, mais toujours à distance, les merveilles de l'Eldorado. Grâce à sa télévision, l'homme de Barbès jouit au sein du village d'une position de pouvoir et d'autorité atypique en tant que détenteur du savoir et des mystères de la France. Comme la télévision, l'homme de Barbès est aussi un (re)producteur et un propagateur de mythes. Sa représentation de la France comme une terre de merveilles est, de son propre aveu, tellement invraisemblable qu'elle surpasse toutes les représentations télévisuelles et défie même l'imagination: "C'était comme tu ne pourras jamais l'imaginer. Comme à la télé, mais en mieux, car tu vois tout pour de vrai. Si je te racontais réellement comment c'était, tu ne vas pas me croire. Pourtant, c'était magnifique, et le mot est faible [ … ]" (83). En cédant à la pression sociale qui l'oblige à la réussite et en cachant la vérité sur son séjour en France, la précarité de sa vie de migrant en France, et les humiliations quotidiennes, l'homme de Barbès se voit obligé d'assumer une double identité. En plus d'être un nouveau notable, il devient aussi fabulateur, griot d'un nouveau genre dont les histoires fantaisistes sur sa vie en France deviennent paroles de vérité pour un public installé chez lui autour de la télévision.23

Par cet exemple, Diome dénonce la responsabilité des "revenus de France" et des élites sénégalaises dans la production et la propagation de cette fiction collective concernant la supposée bienheureuse vie des im/émigrants africains en France et en Europe. Toutefois, les anciens immigrés ne sont pas les seuls vecteurs du virus de l'émigration; d'autres coupables en sont tout aussi responsables. La famille ainsi que la pression psychologique et financière à laquelle celle-ci soumet les jeunes gens tenus de réussir—et donc, dans bien des cas, de partir—au nom du devoir familial et de la légendaire solidarité collective africaine, en font partie.

Face à de telles contraintes, à de tels mensonges et autres contradictions, désireuse de démystifier l'imaginaire africain, Salie entreprend d'inviter l'Afrique (et le peuple sénégalais) à faire face à ses responsabilités et à sa propension à faire montre d'une mentalité de "sous-développement" (179) et elle devient, par conséquent, l'instrument de remédiation de la réalité par lequel Diome construit sa critique de l'Afrique et de l'Occident. Pour Salie, il s'agit effectivement d'une obligation morale de lever "le rideau fantasmagoriqueˮ (25) et de déconstruire le double mythe forgé par la télévision et perpétué par les Francenabés ou Sénefs en ce qui concerne la France et le football: "Aujourd'hui plus que jamais, la nécessité de franchise incombe aux immigrés, même à ceux qui sont nimbés de l'aura de la réussite. Il ne s'agit pas de dégoûter les nôtres de l'Occident, mais de leur révéler les dessous des cartes" (247). À travers ses témoignages et autres réflexions, l'espace narratif devient donc un espace de contestation, de résistance et de déconstruction des mythes dissé- [End Page 148] minés, en faveur d'une nouvelle façon de voir le monde, une vision du monde qui se voudrait plus pragmatique et plus proche de la réalité.

La remédiation, comme nous l'entendons ici, est essentiellement littéraire. À l'origine, le concept, développé par Jay D. Bolter et Richard Grusin, est défini comme l'acte d'appropriation par un média d'un autre média ou de plusieurs. Ce type de remédiation est évident chez Diome, comme l'indique la présence dans le roman d'objets et de produits médiatiques tels que la télévision, le téléphone, les publicités. Toutefois, cette remédiation est essentiellement littéraire dans la mesure où, comme l'explique Élisabeth Routhier, le seul média "matériellement présent" (3) est le roman alors que les autres médias se limitent à de simples références intermédiales (comme, par exemple, le spot publicitaire pour la marque Miko). Ce type de remédiation aurait lieu, selon Routhier, aux "moments où un texte littéraire crée des effets de sens ou des effets esthétiques en médiant une autre structure médiatique, tout en restant dans le régime de l'écriture" (3). Autrement dit, "le roman convoque, en son milieu, des 'modes et aspects' qui correspondent conventionnellement à d'autres médias—qui ne sont toutefois pas matériellement présents dans les pages du livre" (Routhier 3). Le recours à la remédiation chez Diome a une double fonction: celle de reformer ou remanier la réalité (Bolter et Grusin 59–61) et celle de trouver un remède aux maux/mots qui tourmentent ces jeunes. Ce remaniement passe donc par la maîtrise des outils médiatiques, mais aussi par la déconstruction et la réappropriation des discours et des systèmes de signes constitutifs du mythe migratoire. Cette première fonction de la remédiation nous rappelle ainsi que celle-ci est aussi processus et acte de communication (Bolter et Grusin), nous renvoyant à la fonction rhétorique des médias comme de la littérature. Diome, par l'intermédiaire de Salie (la re-médiatrice), utilise son roman comme un outil ou un médium de communication et de persuasion afin de changer les mentalités des jeunes Sénégalais et, par extension, de tous les Africains candidats au départ, en subvertissant les mêmes signes, codes, images issus des médias et de la culture populaire. Dans ce roman, la médiation de l'image télévisée est constamment concurrencée par la remédiation de la parole, celle de Salie. Cela est particulièrement évident à travers l'activité à laquelle elle s'adonne occasionnellement, celle de commentatrice sportive, lorsqu'elle retranscrit les matchs et les commente pour Madické qui, souvent, n'a pas accès à une télévision. Toutefois, Salie ne veut pas être une simple intermédiaire ou médiatrice entre Madické et son rêve footballistique français. Au contraire, chaque retranscription de matchs ou de messages publicitaires devient le point de départ d'une réflexion critique sur le mythe eldoradien. Intermédiaire idéale entre ces deux mondes du fait de sa propre situation en tant que Sénégalaise vivant à Strasbourg, Salie se sert de son expérience comme d'une arme ou d'un antidote. Elle est celle par qui le changement commence; celle qui brise le charme en révélant l'envers du miroir, la réalité de la vie migrante en France. [End Page 149]

Remédier ici est donc guérir. Ainsi, aux récits et autres fabulations diffusés par la télévision ou les Sénefs, Diome oppose systématiquement le récit plus intime et plus réaliste de Salie, qui s'appuie sur son expérience vécue d'immigrante africaine à Strasbourg. Face à Madické qui l'accuse d'individualisme et lui reproche de l'empêcher d'aller en France pour des raisons égoïstes, Salie se voit contrainte d'adopter une double stratégie pour faire changer les mentalités. Tout d'abord, elle entreprend de remettre systématiquement en question les arguments avancés par son jeune frère pour justifier son projet migratoire en partageant sa propre expérience.24 Elle y parvient aussi en faisant appel aux histoires retenues dans la mémoire collective de Niodior, comme l'histoire de Moussa, ou celles qui ont été passées sous silence, comme celle de l'homme de Barbès, pour rappeler à ses concitoyens que toute réussite à l'étranger est d'abord une question de chance, et donc une exception. La deuxième stratégie adoptée par Salie consiste à proposer une vision plus locale de la réussite. Pour elle, l'Afrique pourrait être cette Terre promise si seulement ses forces vives n'étaient pas obsédées par le fait de la quitter et décidaient d'y investir leur énergie, leur temps et leur argent. Pour Salie, c'est dans la décolonisation de l'esprit, dans la fin de la mentalité d'assistés ou de "sous-développement" que se trouvent la solution et l'espoir de changements en profondeur.25 C'est en mettant en valeur le potentiel de l'Afrique à l'échelle locale et mondiale qu'un tel changement sera possible. Il est clair que, pour Diome, le vrai travail de transformation se doit d'être concret, ciblé et local (Thomas; Touré). Loin de s'opposer à la mondialisation et à ses outils ou de rejeter les valeurs consuméristes véhiculées par la télévision, Diome suggère, au contraire, de les utiliser avec mesure. Aussi, afin de concrétiser cette vision, Salie décide-t-elle d'envoyer une somme d'argent à Madické dans le but de financer la création d'un petit commerce qui lui permettrait de générer des revenus et donc de subvenir à ses propres besoins financiers et à ceux de leur famille, plutôt que de dépendre d'elle. La transformation tant attendue a effectivement lieu. Bien que réticent au début, Madické utilise le don de Salie pour ouvrir une épicerie qui, rapidement, remplace en popularité la maison et la télévision de l'homme de Barbès comme lieu de rassemblement de tout le village. Son succès est tel que Madické accède à un nouveau statut social en devenant le nouveau bienfaiteur de sa communauté. Chose encore plus remarquable, il y parvient sans avoir eu à émigrer comme l'homme de Barbès ni à exploiter ses concitoyens comme Wagane. Fort de ce nouveau pouvoir, le nouvel homme d'affaires oublie peu à peu son rêve footballistique français et devient [End Page 150] immunisé contre le virus de l'émigration. Niodior et, par extension, l'Afrique représentent alors son futur et sa nouvelle "Terre promise" (211).

En conclusion, on peut se demander si la remédiation entamée par Salie est un succès total, au moins en ce qui concerne Madické. Rappelons-nous que, chez Diome, il s'agit principalement d'une remédiation littéraire qui, en se réappropriant le double mythe européen et footballistique vendu par les médias et les Sénefs, vise non seulement à remédier à la réalité de l'expérience migrante, mais aussi à démystifier l'imaginaire et le regard de l'Africain sur lui-même, en privilégiant un regard non plus tourné vers l'ailleurs, mais recentré sur lui-même. C'est ce que semblent démontrer deux moments-clés vers la fin du roman. Dans le premier, Madické envoie un petit colis à sa sœur, geste symbolique d'inversion des flux entre l'Afrique et l'Europe qui montre que l'Afrique est bien capable de prendre soin des siens et notamment de ceux de sa diaspora. Dans le deuxième, Madické remplace ses idoles européennes venues de clubs lointains par d'autres "Dieux du stade," cette fois directement venus de son Afrique natale: l'équipe nationale sénégalaise, aussi connue sous le nom de "Lions de la Teranga." Cette substitution ou inversion des symboles a lieu juste après la scène durant laquelle le village entier est rassemblé chez Madické pour regarder, grâce à la nouvelle télévision de celui-ci, le match opposant le Sénégal à la Suède lors des huitièmes de finale de la Coupe du monde de 2002 (230–37). Une rencontre victorieuse pour le Sénégal, qui avait déjà remporté au début de la Coupe une victoire hautement symbolique contre la France, le 31 mai 2002 et non le 31 juin comme l'affirme Salie (234). Ce sont des victoires qui mettent à mal le mythe de la supériorité de la France (et, par extension, de l'Europe et de l'homme blanc) et qui marquent une nouvelle ère: celle d'une nouvelle prise de conscience national(ist)e et de la promesse d'un changement générationnel (Thomas 203). Cela est rendu plus évident vers la fin du roman, au moment où Madické s'enveloppe dans le drapeau sénégalais pour célébrer la victoire de son pays face à la Suède. Il s'agit d'un geste symbolique qui traduit non seulement un moment de fierté nationale, mais aussi d'affirmation d'une identité sénégalaise retrouvée, ce qui contraste de facto avec la scène du début du roman dans laquelle Madické idolâtrait le joueur italien Maldini au point de rejeter son identité nationale. Le mythe français et européen est remplacé par le mythe sénégalais. Néanmoins, malgré ces points positifs, on est en droit de se demander si la remédiation voulue par Salie (et par Diome, qui a avoué vouloir s'adresser à la jeunesse africaine dans ce livre) est totale et si l'objectif est atteint sur le plan de l'imaginaire collectif. Certes, Madické devient le nouvel homme fort du village et un symbole de succès made in Africa. Mais tristement, en remplaçant l'homme de Barbès et en continuant à diffuser des programmes venus d'Occident comme des matchs de foot, on ne peut que noter que sa télévision, cette fenêtre "magique" sur le monde et cette "source de bonheur" (Diome 233), tel un miroir aux alouettes, [End Page 151] continue à vendre le rêve eldoradien aux plus démunis et le foot comme "l'issue de secours idéale pour les enfants du tiers-monde" (240).

Séverine Bates
University of Evansville
Séverine Bates

séverine bates est enseignante de français à l'université d'Evansville aux États-Unis. Ses recherches se concentrent principalement sur la relation entre les politiques identitaires, la culture populaire et les médias de masse dans la littérature de l'immigration francophone. Elle s'intéresse plus précisément aux questions liées à la construction identitaire de l'immigré en tant que figure sociale et médiatique dans les romans de l'immigration, ainsi qu'aux pratiques intermédiales et aux enjeux esthétiques qu'implique la présence des médias dans les œuvres étudiées. Elle est l'auteure de comptes rendus critiques parus dans The French Review et coauteure d'un article paru en ligne sur Africultures (novembre 2014).

Ouvrages cités

Adams, Paul. C. "Television as Gathering Place." Annals of the Association of American Geographers, vol. 82, no. 1, 1992, pp. 117–35.
Augustin, Jean-Pierre. "En Afrique aussi le sport n'est pas qu'un jeu: Not just a game." Les Cahiers d'Outre-Mer, no. 250, 2010, pp. 167–74.
Barthes, Roland. Mythologies. Paris, Éditions du Seuil, 1957.
Bolter, Jay David, and Richard Grusin. Remediation: Understanding New Media. Cambridge, Mass., MIT P, 1999.
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Calargé, Carla. "Clandestine or Conquistadores? Beyond Sensational Headlines, or a Literature of Urgency." Research in African Literatures, vol. 46, no. 2, 2015, pp. 1–14, dx.doi.org/10.2979/reseafrilite.46.2.1.
Cazenave, Odile. Afrique sur Seine: Une nouvelle génération de romanciers africains à Paris. Paris, L'Harmattan, 2003.
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Mouhamédoul, Amine Niang. "Croisées narratives ou nouvelle translation du vécu spatial de l'immigré. Le post-épistolaire et le mémoriel dans Le Ventre de l'Atlantique de Fatou Diome." Frictions et devenirs dans les écritures migrantes au féminin: Enracinements et renégociations. Coordonné par Anna Rocca et Névine El Nossery. Lexington, KY, Éditions universitaires européennes, 2012, pp. 233–52.
Njoya, Wandia. "A Conversation with Fatou Diome, Author of Le Ventre de l'Atlantique." Journal of the African Literature Association, vol. 3, no. 1, 2008, pp. 163–88.
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Organisation internationale pour les migrations. "Migrations Sud-Sud: Nouer des partenariats stratégiques pour le développement," 24–25 mars 2014, pp. 1–12. Organisation internationale pour les migrations, www.iom.int/files/live/sites/iom/files/What-We-Do/idm/workshops/South-South-Migration-2014/Background-paper-fr.pdf.
Poli, Raffaele. "Migrations and Trade of African Football Players: Historic, Geographical and Cultural Aspects." Africa Spectrum, vol. 41, no. 3, 2006, pp. 393–414.
Seux, Christine. "Écran(s)." Le Télémaque, vol. 1, no. 45, 2014, pp. 15–25, www.cairn.info/revue-le-telemaque-2014-1-page-15.htm.
Thomas, Dominic. Black France: Colonialism, Immigration and Transnationalism. Bloomington, Indiana UP, 2007.
Thourieux, Élisabeth. "Remédiation et interaction dans le milieu textuel." Sens public. Revue internationale, 2014, pp. 1–13, sens-public.org/article1099.html.
Touré, Paul N. "Jeunesse africaine et paradigme transnational dans Le Ventre de l'Atlantique de Fatou Diome." Journal of the African Literature Association, vol. 7, no. 1, 2012, pp. 107-24. doi.org/10.1080/21674736.2012.11690202.
Wihtol de Wenden, Catherine. "L'Immigré consommateur dans le contexte d'un espace migratoire globalisé." La Figure du consommateur immigré en Europe: Regards francoallemands. Coordonné par Virginie Silhouette-Dercourt, Maren Möhring, et Marie Poinsot. Paris, Presses de l'Inalco, 2018, pp. 12–18, books.openedition.org/pressesinalco/3491?lang=fr.

Footnotes

1. Odile Cazenave a été l'une des premières à utiliser cette métaphore, dans son ouvrageAfrique sur Seine: Une nouvelle génération de romanciers africains à Paris, pour désigner l'attrait irrésistible de l'Europe chez les émigrants africains (123–24). Voir aussi Wandia Njoya qui, en réponse à Cazenave, reprend la métaphore, tout en soulignant ses limites, dans "Lark Mirror: African Culture, Masculinity, and Migration to France in Alain Mabanckou's Bleu Blanc Rouge" (339; 344–45).

2. Cette imagerie est particulièrement intéressante du fait que l'Europe est souvent comparée à une forteresse ou à "une citadelle imprenable, avec Gibraltar comme verrou" (Calargé 2).

3. "L'Europe est synonyme de paradis, d'Éden ou d'El Dorado." (Ma traduction. Toutes les traductions sont miennes).

4. Il s'agit ici d'une expression de Wihtol de Wenden que reprend Calargé (3).

5. Il importe de signaler que, contrairement aux idées reçues, les migrations Sud-Sud ("le Sud" faisant référence aux pays en voie de développement) rivaliseraient aujourd'hui en chiffres avec les migrations Sud-Nord. En effet, selon Wihtol de Wenden (2) et aussi selon un récent rapport de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) daté de mars 2014, "[l]es observations montrent que l'ampleur des mouvements Sud-Sud (82,3 millions de migrants dans le monde) est à peu près équivalente à celle des flux Sud-Nord (81,9 millions)" (1).

6. Il s'agit ici d'écrans de télévision, de téléphones portables et d'ordinateurs. Contrairement aux idées reçues, là encore, en Afrique, l'accès à ces technologies et aux autres médias est en augmentation dans les zones urbaines et continue sa progression dans les zones rurales, jusqu'alors marginalisées. Notons aussi le rôle de plus en plus important d'Internet et des réseaux sociaux (grâce aux cybercafés et aux smartphones), dans l'élaboration de ces projets migratoires.

7. Née à Niodior au Sénégal en 1968 mais vivant en France depuis 1994, auteure de nombreux ouvrages dont les plus célèbres sont La Préférence nationale (2001), Le Ventre de l'Atlantique (2003), Celles qui attendent (2010), Impossible de grandir (2013), Fatou Diome n'hésite pas à puiser la matière de son œuvre dans ses expériences vécues, dans sa culture d'origine et dans l'actualité. Dans Le Ventre de l'Atlantique, on retrouve ainsi beaucoup de similarités entre sa vie et celle de la narratrice et personnage principal, Salie, jeune Niodioroise ayant immigré en France à la suite d'un court mariage avec un Français dont elle a divorcé peu après.

8. "les espaces symbiotiquement liés que sont l'Afrique subsaharienne et la France."

9. "médiation d'une médiation" (Bolter et Grusin 55). Selon eux, il n'y aurait pas de remédiation sans médiation.

10. Selon Augustin, "[l]a décision des membres de la Fédération internationale de football association (FIFA), [ … ] d'octroyer l'organisation mondiale du football 2010 à l'Afrique du Sud [ … ] a été perçue comme une opportunité pour le seul continent n'ayant jamais eu le privilège d'accueillir les Jeux olympiques ou un Mondial de football, les deux manifestations les plus médiatisées du village planétaire" (167). Diome souligne aussi les effets d'une telle visibilité qui permet "d'arrêter un instant le regard fuyant de l'Occident qui, d'ordinaire, préfère gloser sur les guerres [ … ]" (240).

11. "de sportifs issus de pays pauvres vers les clubs des pays riches" (Poli 393).

12. En effet, comme le souligne Poli, le footballeur est devenu un produit d'exportation non négligeable pour les économies locales et nationales africaines (405).

13. Thomas revient plusieurs fois, dans son analyse, sur l'emploi de la métaphore de l'esclavage dans le roman de Diome.

14. "un lieu de rassemblement."

15. Notons que, par rapport aux autres enfants du village, Madické pourrait être considéré comme une exception car, à l'exemple de Salie, il est conscient de l'importance d'une bonne éducation (en français), qu'il considère comme un moyen de plus d'accéder à son rêve.

16. "En montrant seulement quelques parcours professionnels de joueurs ayant réussi, ils contribuent à donner une image partielle de la réalité et fonctionnent, par conséquent, comme un prisme déformant. [ … ] Les médias ignorent presque systématiquement que, en comparaison avec les joueurs africains qui atteignent la gloire et la fortune, la vaste majorité des footballeurs issus du continent qui tentent leur chance en Europe échouent et se retrouvent souvent dans des situations précaires [ … ]. En se concentrant uniquement sur les histoires à succès, les médias entretiennent l'illusion d'une voie facile, une notion que partagent beaucoup de jeunes Africains."

17. Selon Roland Barthes, tout peut servir de mythe. Le mythe est protéiforme. La parole du mythe est "[ … ] autre chose qu'orale; elle peut être formée d'écriture ou de représentations: le discours écrit, mais aussi la photographie, le cinéma, le reportage, le sport, les spectacles, la publicité, tout cela peut servir de support à la parole mythique" (216). S'appuyant sur les travaux du linguiste Ferdinand de Saussure, Barthes affirme que "[ … ] le mythe est un système particulier en ceci qu'il s'édifie à partir d'une chaîne sémiologique qui existe avant lui: c'est un système sémiologique second. Ce qui est signe (c'est-à-dire total associatif d'un concept et d'une image) dans le premier système, devient simple signifiant dans le second" (221). Cela expliquerait pourquoi le signe "paradis" et le signe "El Dorado" opéreraient comme des signifiants du signifié "Europe" (Calargé 6).

18. Nombre de spécialistes (et de détracteurs) des médias, tels que Jean Baudrillard (Simulacres et simulation 1981), s'accordent sur le fait qu'un média visuel comme la télévision détient le pouvoir d'influencer les esprits et de créer de fausses réalités et des subjectivités médiatisées. La télévision peut aisément produire des "simulacres," c'est-à-dire de fausses réalités, voire des "hyperréalités," plus réelles que le monde physique réel, non médiatisé dans lequel on vit.

19. Christine Seux nous rappelle effectivement que, comme un miroir aux alouettes, "[f ]ascinant ou inquiétant, l'écran [de télévision] semble doté d'un pouvoir, d'une capacité à capter notre attention, à nous attirer d'une manière inéluctable vers la lumière" (15).

20. Dans Sur la télévision, Bourdieu soutient qu'un média comme la télévision est un "instrument d'oppression symbolique" (8). Selon lui, avec la télévision, "on a affaire [ … ] à un instrument qui, théoriquement donne la possibilité d'atteindre tout le monde [ … ]" (12), mais qui dans sa structure produit une sorte de "violence symbolique [ … ] qui s'exerce avec la complicité tacite de ceux qui la subissent et aussi souvent, de ceux qui l'exercent dans la mesure où les uns et les autres sont inconscients de l'exercer ou de la subir" (16).

21. Voir Les Damnés de la terre (1961) ou Peau noire, masques blancs (1952).

22. On pourrait tout autant dire qu'ils sont des "mythes" vivants, fonctionnant comme autant de signifiants pour le signifié "migration européenne réussie."

23. On assiste à un véritable rituel chez l'homme de Barbès, dont la maison et la télévision deviennent le cadre d'un autre type de rassemblement collectif réservé traditionnellement à la cour du roi ou tenu sous l'arbre à palabres. L'homme de Barbès et son argent, comme pour d'autres immigrés de retour au pays, sont donc responsables d'une déstabilisation "des ordres hiérarchiques traditionnels" (Wihtol de Wenden 6).

24. Elle révèle comment, avec son maigre salaire de femme de ménage à Strasbourg, elle peine à subvenir aux besoins financiers de sa famille.

25. Pour Salie et Ndétaré, l'instituteur du village, cela doit passer par l'abandon de certaines pratiques (par exemple, la polygamie ou le devoir de solidarité) ayant de lourdes répercussions financières et mentales sur les forces actives de la société africaine et de sa diaspora.

Additional Information

ISSN
2156-9428
Print ISSN
1552-3152
Pages
138-153
Launched on MUSE
2020-03-18
Open Access
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