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  • Frères volcans de Vincent Placoly"L'Histoire hallucinante"1 de la révolution de 1848 aux Antilles

L'œuvre de Vincent Placoly (1946–1992), militant indépendantiste, historien et écrivain, s'inscrit dans un effort collectif pour ressusciter l'histoire, effort qui a conduit bon nombre d'écrivains des Caraïbes françaises à remettre à l'honneur un passé souvent négligé, voire dénié par les historiens officiels. Dans son troisième roman, Frères volcans (1983), Placoly revient sur la révolution de mai 1848 aux Antilles. Cette insurrection populaire, essentiellement menée par des esclaves, força les autorités coloniales à déclarer l'abolition unilatérale de l'esclavage et l'amnistie générale pour les révolutionnaires noirs. Le roman de Placoly prend la forme d'un journal intime, rédigé par un colon blanc pendant les six premiers mois de 1848 et "découvert" par un narrateur extradiégétique qui se qualifie d'historien. Si le journal est fictif, Placoly s'appuie sur des documents d'archives véritables, qu'il cite directement et à plusieurs reprises, de façon à ancrer son roman dans ce moment décisif, quoiqu'oublié, de l'histoire antillaise. Mais ce roman singulier va plus loin: non seulement il remet en cause la tradition historique française qui a fait oublier la révolution antillaise, mais il revient aussi sur la logique chronologique qui structure habituellement la conception occidentale de l'Histoire, ainsi que la fiction. Cet essai montre comment l'inscription du temps, au niveau narratologique du roman, constitue une partie indissociable de l'argument politique et historiographique de Placoly et brouille la distinction épistémologique entre récit historique et romanesque.

Mots-clés

Histoire, historiographie, (anti)colonial, postcolonial, révolution, émancipation, antiesclavagisme, narration, journal, Vincent Placoly.

Vincent Placoly (1946–1992), militant indépendantiste, historien et écrivain, reste aujourd'hui mal connu du public et peu étudié dans les universités. Parce qu'il appartient à une génération ultérieure à celle qui fonda le mouvement de la négritude et qu'il se soucie peu des préceptes souvent dogmatiques du mouvement de la créolité, il ne s'inscrit dans aucun des grands courants littéraires antillais. Son écriture participe néanmoins d'un effort collectif qui consiste à dévoiler et à remettre à l'honneur un passé souvent négligé, voire nié par les historiens officiels. La réédition, en 2017, de son troisième roman, Frères volcans (1983), offre l'occasion de redécouvrir, en même temps que son œuvre, les événements de la révolution de mai 1848 aux Antilles. Cette insurrection populaire, menée par des esclaves, força les autorités coloniales à déclarer l'abolition unilatérale de l'esclavage et l'amnistie générale [End Page 41] pour les révolutionnaires noirs. Ces faits, en tant qu'ils furent rigoureusement étouffés par les historiens des Deuxième et Troisième Républiques, fournissent un exemple saillant de ce que Michel-Rolph Trouillot appelle "silencing the past."2 Dans cet essai, je montrerai non seulement la façon dont le roman de Placoly répond à cet étouffement historique, mais aussi comment l'inscription du passage du temps, au niveau narratologique du "journal intime," constitue un aspect crucial de son argument politique et historiographique visant à prouver que la fiction romanesque peut livrer une vérité aussi "factuelle" que celle de l'histoire traditionnelle de l'Europe.3

Pour Placoly, le métier d'écrivain est indissociablement lié à la revendication politique. De retour en Martinique après des études au lycée Louis-le-Grand et à la Sorbonne, il entame sa carrière d'écrivain et de militant politique. En 1972, il publie son premier roman, La Vie et la mort de Marcel Gonstran, et deux ans plus tard, son deuxième, L'Eau- de- mort guildive. Entre-temps, il est cofondateur du Groupe révolution socialiste (GRS), parti politique marxiste qui lutte pour l'indépendance de la Martinique. Ainsi, ses carrières littéraire et politique s'enchevêtrent dès le début. C'est, entre autres, pour cela que, comme le disent Axel Arthéron et Jean-Georges Chali, "il convient d'interroger le double engagement littéraire et politique de Vincent Placoly en montrant comment son œuvre se met au service d'une pensée profondément anticolonialiste, post-coloniale" (14). Si Placoly s'inscrit dans une lignée d'écrivains caribéens cherchant à réécrire l'histoire de la région, tels Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, il se différencie de ces derniers par l'implacabilité de sa politique marxiste ainsi que par son refus du "tournant culturel" que marque l'avènement des études postmodernes et poststructuralistes dans les années 1970–1980. Tandis que les écrivains du mouvement de la créolité cherchent à préserver et à promouvoir une tradition culturelle antillaise dans l'ère du néocolonialisme, Placoly n'a cessé de militer pour l'autonomie, sinon l'indépendance, des peuples antillais. Son engagement politique le conduit, dans les années 1980, à donner un rôle prédominant à l'histoire. En plus de Frères volcans, il écrit plusieurs pièces de théâtre, dont Dessalines ou la passion de l'indépendance (1983), qui interroge l'héritage de l'histoire caribéenne. Ses œuvres de fiction historique, saturées de noms, de dates, de citations et de détails concrets, attestent le fait que Placoly fouillait les archives coloniales. À ce "double engagement" dont parlent Arthéron et Chali, il faut en ajouter un troisième, celui de l'historien. Comme l'explique Nicolas Pien, dans sa postface à la nouvelle édition du texte, "Frères volcans est l'œuvre d'un militant (dans le sens noble du terme), d'un [End Page 42] historien et d'un romancier, réunis en une seule et même personne, indissociable, et ne travaillant pas à tour de rôle, mais en même temps, dans la même ligne d'écriture" (138).

L'historiographie d'une révolution "oubliée"

L'histoire a fait l'objet de nombreuses contestations de la part des écrivains caribéens, et les événements de 1848 ainsi que leur signification sont soumis à un débat quasi constant. Les mois suivant la révolution, historiens, journalistes et politiciens français s'efforcèrent de peindre la révolution comme le triomphe des principes républicains de liberté et d'égalité, ce qui leur permit de promouvoir une rhétorique d'assimilation et, ce faisant, de préserver l'hégémonie économique, politique, et culturelle de la France sur l'île. Cette vision historiographique, comme l'explique Olivier Grenouilleau, mena à une simplification de l'histoire de l'esclavage et de l'abolition: "la complexité du phénomène a été peu à peu gommée: par l'érection d'un culte des grands hommes censés résumer à eux seuls cette histoire, comme Victor Schœlcher en France" (11). C'est en réponse à de tels discours et pour contester l'objectivité dont se targuaient les historiographes français que des historiens et des écrivains contemporains, tels que Placoly, cherchent à restituer une version qui met en lumière le maintien du pouvoir colonial à la suite de l'abolition de l'esclavage, ainsi que le rôle joué par les esclaves.4

Par exemple, Oruno Lara, dans son livre De l'oubli à l'histoire: Espace et identité caraïbes (1998), soutient que les gouvernements successifs, de la Deuxième à la Troisième République, ont essayé de masquer la vérité quant aux faits de 1848: "nous partons de l'oubli, qu'il faut prendre en compte clairement. L'oubli voulu, organisé depuis 1848 par le gouvernement français avec ses complices: l'administration coloniale, le clergé enseignant, les colons, la presse réactionnaire" (10). Les mesures prises par les autorités coloniales à la suite de la révolution, loin de confirmer l'avènement des droits universels, servaient à "libérer les esclaves, maintenir et renforcer la colonisation dans l'ordre, [et assurer] la paix sociale" (151). Il s'agissait de trouver un moyen d'obliger les nouveaux affranchis à continuer à travailler dans les plantations afin de maintenir la production du sucre, le moteur économique des îles. Nelly Schmidt souligne l'aspect crucial de ce maintien de pouvoir, écrivant que [End Page 43] "l'abolition n'avait été qu'une étape [ … ] dans le cours d'une histoire qui, dans la longue durée, demeurait dominée par le maintien d'une réglementation collective du travail au service d'une économie extravertie et par une dépendance politique complexe" (14). Si la liberté est accordée aux esclaves, le gouvernement provisoire et ses agents dans les colonies n'hésitent pas à prendre toutes les mesures nécessaires pour laisser le pouvoir politique, et surtout économique, dans les mains de la plantocratie.

Comme Lara l'explique dans Abolition de l'esclavage, 1848–1852 (2016), la clôture de l'ère de l'esclavage français ne réduit pas l'ampleur du système colonial: "à la France coloniale et esclavagiste de 1847–février 1848 succède une France impériale qui durcit considérablement sa machinerie coloniale" (12). En plus d'encourager l'oubli de l'insurrection populaire, les autorités prennent des mesures coercitives, telles que la confiscation des biens, l'imposition du livret de travail, ou l'interdiction de la libre circulation, pour obliger les anciens esclaves à rester dans les plantations. En parallèle, les gouvernements locaux et la presse agissent de telle sorte que la magnitude de l'abolition ainsi que les violentes secousses qui l'accompagnèrent soient minimisées: par exemple, tous les candidats aux élections de 1848 et de 1849 soutiennent la réconciliation, le maintien de l'ordre établi et l'oubli des traumatismes du passé. À l'école, on loue le travail agricole, on insiste sur la valeur de la citoyenneté française et sur l'assimilationnisme, et on propage une image de 1848 dénudée de ses qualités les plus révolutionnaires.

D'ailleurs, dans les décennies suivantes, les historiens adoptent cette version des faits et la reproduisent dans leurs textes. Ainsi, dans Abolition de l'esclavage à la Guadeloupe: Quatre mois de gouvernement dans cette colonie (1849), Adolphe Ambroise Alexandre Gatine, le commissaire qui fut chargé, en 1848, d'annoncer à la Guadeloupe la nouvelle de l'abolition de l'esclavage et d'instaurer le nouvel ordre républicain, confie son regret d'avoir découvert, en arrivant en Guadeloupe, que l'abolition était déjà effective. Pour lui, l'émancipation spontanée du 26 mai est une "amère déception" (12) et la preuve d'une méfiance imméritée envers la métropole. S'il regrette les circonstances de son arrivée, Gatine fait l'éloge de la mise en œuvre de la politique républicaine. Répondant aux deux grands arguments esclavagistes, selon lesquels l'abolition de l'esclavage allait semer l'anarchie et détruire l'économie coloniale, Gatine prétend qu'elle "n'a pas fait tomber un cheveu de qui que ce soit" (97) et que la production a été "maintenue [ … ] et rétablie sur ses bases nouvelles" (49). Enfin, son texte cherche à justifier ses actions et à promouvoir la propagande républicaine. Dans son Histoire de la Martinique à l'usage des cours supérieur et complémentaire des écoles primaires (1933), Jules Lucrèce affirme que la République abolit l'esclavage de façon unilatérale, prenant soin de taire les insurrections des 22 et 26 mai. Comme Gatine, il déclare que personne ne fut violenté "grâce aux sages mesures que prit le gouvernement provisoire" (134–35). Le récit que construit Lucrèce, et qui présente la France républicaine comme l'amie du peuple [End Page 44] martiniquais, vient soutenir une rhétorique d'assimilation destinée à maintenir le contrôle des colonies.

Ces deux textes illustrent bien la façon dont les historiens français ont instrumentalisé la révolution de mai 1848, en niant les événements qui ne se conformaient pas à la vision politique nationale et en effaçant la dimension populaire de la révolution. C'est certainement ce processus d'effacement que désigne Trouillot quand il écrit que "any historical narrative is a particular bundle of silences" (27).5 Afin de rectifier les failles de cette vision, il faut les resituer dans leurs contextes géopolitique et historique et les mettre en parallèle avec les nouveaux récits, produits dans la période contemporaine, qui remettent en question la validité des interprétations reçues de la révolution. Pour le dire avec les mots de Trouillot,

we must consider the processes by which these narratives are created: what history is changes with time and place or, better said, history reveals itself only through the production of specific narratives. What matters most are the process and conditions of production of such narratives [ … ] Only through that overlap can we discover the differential exercise of power that makes some narratives possible and silences others.

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Si des historiens tels que Trouillot œuvrent essentiellement à réexaminer les sources des historiographes français, à révéler des témoignages qui contredisent l'histoire traditionnelle et à formuler de nouveaux récits, ils reconnaissent que ce travail de réécriture s'effectue aussi hors les murs des salles d'archives: "next to professional historians we discover artisans of different kinds [ … ] politicians, students, fiction writers, filmmakers, and participating members of the public" (25).7

Le faux journal de la vraie révolution

C'est précisément dans cette perspective qu'il faut lire Frères volcans. L'insuffisance des archives sert à Placoly de point de départ et d'inspiration à l'écriture. Le roman se divise en trois parties: un avant-propos—dont le narrateur est un chercheur antillais qui vise à exhumer la vraie histoire de la révolution de 1848—, le journal découvert par ce chercheur dans les archives et une postface écrite, semble-t-il, par Placoly lui-même, qui explique la pertinence de l'histoire au moment de l'écriture [End Page 45] du texte. Cet engagement au service de l'histoire est donc signalé dès le début, l'action de l'avant-propos se situant d'ailleurs dans les archives elles-mêmes:

Les jours sanglants et confus qu'on a coutume d'appeler "la révolution antiesclavagiste de Mai 48 à la Martinique" restent à étudier. Lorsque je me suis rendu compte qu'il était nécessaire aujourd'hui, et possible, de donner une image concrète à cette liberté si subtilement volée aux esclaves dans les derniers mois de l'année, je me suis attelé à un essai sur la période (9).

Ce narrateur extérieur se présente comme un chercheur qui tente de construire un récit de la révolution. Mais ses efforts ne portent pas leurs fruits, notamment à cause de nombreuses lacunes: "tantôt un document disparu, une page illisible déformaient la cohérence de la recherche [ … ] le travail, qui m'avait coûté tant de nuits blanches, finit par s'abolir de lui-même dans le silence des archives" (10). L'échec de son entreprise témoigne de l'impossibilité de plaquer un modèle temporel linéaire sur le passé caribéen. Pour Glissant, l'histoire antillaise est d'ailleurs caractérisée par la notion de "rupture," non seulement dans le temps linéaire historique, mais aussi entre la conscience collective antillaise et le passé du pays.8 Même si Placoly n'hésite pas à critiquer ce qu'il désignait comme la "vision élitiste" de Glissant, sur ce point ils sont d'accord. Dans une interview avec Daniel Maragnès, la vision que Placoly exprime de l'histoire des Antilles s'harmonise avec celle de Glissant:

Quel est le rapport subjectif de l'Antillais à son histoire? Il est pratiquement nul. Non seulement parce que l'éducation parentale et scolaire fuit ces problèmes en les occultant; mais parce qu'aussi, nous avons vécu et nous vivons une histoire si compliquée et tortueuse, que nos historiens devront se lever tôt, comme on dit, pour en rendre compte.

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Pour le narrateur de Frères volcans, l'histoire des Antilles, aliénée et complexifiée au point qu'elle dépasse la compréhension, ne peut être rendue par le modèle historique linéaire hérité des historiographes traditionnels de l'Europe.

Pourtant, au lieu d'abandonner, le narrateur reconçoit son projet d'élucider les faits de 1848. En s'éloignant du modèle linéaire proposé par l'historiographie occidentale, il suggère la possibilité d'une temporalité romanesque et non linéaire qui [End Page 46] pourrait servir à retisser l'histoire fragmentaire des Antilles. Comme il l'explique, "du passé des Antilles, l'essentiel reste à découvrir; mieux, à faire [ … ] L'historien des Antilles se doit d'être l'architecte de demain" (10). Ainsi, il signale son intention de passer du champ de l'analyse à celui de la création romanesque, pour réécrire l'histoire des Antilles à partir des témoignages fragmentaires des archives et réunir par là les espaces vécus du passé et ceux du présent. Pour ce narrateur, le moment d'inspiration arrive lors d'une promenade dans les rues de la ville de Saint-Pierre:

en surprenant là les noms de rue, là dans les blocs de roches intouchées depuis des siècles, là des anneaux de fer, et là les soupirs de l'Atlantique qui vient coucher sous les pontons de la rade, je me suis laissé prendre à l'effet d'hallucination. Notre histoire est si proche de nous! La présence terrible des ruines, les vestiges présents du Fort d'Esnotz, les céramiques tordues dans l'enfer du 8 mai 1902, la descente des rues pavées vers le Mouillage, nous obsèdent. Combien de fois, en levant les yeux vers la Montagne endormie, et comme si les frondaisons du volcan en gardaient encore l'écho, n'ai-je pas entendu la phrase magique que les esclaves, armés de flambeaux, couraient à répéter d'habitation en habitation et de mornes en fonds: LA LIBERTÉ VA VENIR [ … ] Le passé appelle l'avenir à écouter ses confidences. Des rayons tristes des archives était née une passion possible, avec la lucidité d'une tâche à accomplir.

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Cet appel à la liberté, émanant du passé, se prolonge de façon symbolique dans le présent du texte. Ainsi, la liberté autrefois revendiquée par les esclaves se rapproche de la liberté souhaitée par le romancier, romancier qui, peu soucieux des règles et des principes propres à la discipline de l'histoire, peut surmonter les difficultés posées par les archives lacunaires en recourant au pouvoir narratif de l'imaginaire. Alors que le passé et le présent se réunissent dans les rues de Saint-Pierre, le narrateur découvre l'inspiration nécessaire pour mener à bien son récit.

C'est à ce moment que le narrateur entame un passage de l'historique au romanesque, expliquant que, de retour aux archives, il découvre un manuscrit inédit, ignoré des historiens. À la lecture de ce journal intime, écrit par un auteur anonyme, il devient obnubilé et décide de "sortir le livre de l'oubli" (12), mais d'abord, des archives:

La limite incommodante des bibliothèques [ … ] [affadit] la lecture des documents. On est obligé de relire souvent plusieurs fois le même texte avant d'en saisir l'intérêt. L'encre blanchissante du texte que j'avais sous les yeux hantait mes journées. Je me suis mis à recopier des pages entières pour pouvoir les relire à loisir, y ajouter, puisque toute liberté m'était donnée de le faire, des notes de mon cru. Et c'est ainsi que ce livre-journal est né. Car j'ai fini par découvrir, entre les lignes de l'auteur, un visage point [End Page 47] tellement différent du mien.

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La réécriture du journal représente une triple transposition du texte. Littéralement transposé de l'espace clos des archives à l'espace ouvert de la ville, le journal intime devient ainsi un témoignage public de la révolution de 1848. Mais à travers le processus de réécriture, la voix du narrateur enchâssé, le prétendu auteur du journal intime, finit aussi par se confondre avec celle du narrateur extérieur.

Ainsi, l'avant-propos annonce la véracité du texte en même temps qu'il signale son caractère romanesque: le concept du manuscrit trouvé, malgré l'affirmation implicite de son authenticité, est un lieu commun, que l'on retrouve dans bon nombre de romans, tels Robinson Crusoé (1719) ou Adolphe (1816) de Benjamin Constant. Ainsi, Frères volcans s'inscrirait dans une tradition romanesque séculaire qui brouille la frontière entre la fiction et le témoignage véritable. Mais son antécédent le plus proche est sans doute La Nausée (1938) de Jean-Paul Sartre. Dans les deux textes, l'emploi du faux journal, enchâssé dans un cadre narratif qui affirme son authenticité, signale, ironiquement, l'essence romanesque du texte; mais alors que Sartre présente le journal d'un historien fictif travaillant sur une figure historique (le marquis de Rollebon) tout aussi fictive, le texte de Placoly semble beau-coup plus ambigu quant à son rapport au réel. Si le journal de La Nausée, quoiqu'il soit daté, ne fait aucune référence aux événements historiques et se situe dans ce que Michel Contat et Michel Rybalka appellent une "géographie imaginaire" (1721), celui de Frères volcans offre une reproduction fidèle de la Martinique, directement liée à l'histoire de l'île. Pourtant, les deux textes ont ceci de commun que la datation des entrées, qui, au début des journaux, paraît très précise, devient de plus en plus vague au fur et à mesure que l'intrigue se déroule. Ainsi, le journal intime de Frères volcans commence de façon conventionnelle, la première ligne précisant le lieu et le moment de sa composition: "le 2 janvier 1848, à Saint-Pierre." Mais, comme nous allons le voir, ce journal est un prétexte, tout autant que l'avant-propos qui raconte l'histoire de sa découverte.

L'examen de ce narrateur enchâssé révèle encore des différences entre le projet romanesque de Placoly et celui de ses contemporains. Au lieu de passer la parole à un "marqueur de paroles," comme celui qui narre les romans de Chamoiseau ou le vieux quimboiseur qui incarne l'expérience historique chez Glissant, le journal intime dans Frères volcans raconte la vie d'un vieux colon blanc. Selon Anne Douaire, ce choix de narrateur témoigne d'une vision historique de la part de Placoly, qui le différencie des autres écrivains cherchant à construire une contre-histoire des Caraïbes. Douaire explique que Placoly "propose une autre solution pour parler d'histoire: non plus discréditer le pouvoir blanc, mais au contraire le contourner, l'intégrer de force à un propos pour lui donner une légitimité paradoxale. C'est le principe de Frères volcans, qui fonctionne selon la technique du montage" (84). Cela évoque la possibilité d'une sorte de contre-assimilation discursive où le témoignage [End Page 48] privilégié du colon soutient le colonisé militant pour sa liberté et adhère à sa vision historique.

Une des préoccupations majeures du narrateur enchâssé, un vieil homme malade, confiné dans sa bibliothèque, concerne la relation entre la société coloniale et la France. Il ressort de ses interrogations la conclusion suivante: les distinctions raciale et culturelle entre les esclaves noirs et les colons blancs constituent le principe organisateur de la vie coloniale et servent à justifier l'asservissement de la grande majorité de la population. Le sentiment d'une identité française est nécessaire à cette justification, car, comme le narrateur l'explique,

la France, c'est-à-dire l'Europe, qu'un océan sépare de la colonie, pour nous d'abord représente les ports de commerce, avec leurs tonnes de marchandises et de biens grâce auxquels nous vivions comme toujours. Elle représente de plus la source de notre esprit, ainsi que Rome veillait sur l'immensité de son empire, par sa langue, ses mœurs et ses plaisirs.

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Cependant, les distances considérables qui séparent les colons de la métropole menacent cette affiliation si cruciale pour l'organisation de la société coloniale. Mais, au-delà des désaccords politiques et économiques qui créent de la tension entre les colons et le gouvernement métropolitain, au-delà de la question de l'abolition de l'esclavage ou de la réglementation du commerce transatlantique, le narrateur perçoit une importante division culturelle et intellectuelle entre la société coloniale et sa source: "Il est difficile de recenser les données culturelles de la civilisation occidentale qui traverse la mer vers nous; d'établir avec exactitude la part de l'héritage que nous laisse l'étranger; et encore moins de démêler [ … ] l'originalité de notre fonds propre" (41). Ce discours pourrait bien être celui de Placoly luimême: formé dans les universités en métropole et connaissant à fond la littérature française, il a souvent cherché à déterminer le rôle que cet héritage culturel pouvait jouer dans une littérature caribéenne.

Mais, de même que nous ne devons pas confondre le narrateur extérieur avec l'auteur, de même nous ne pouvons faire du narrateur du journal le porte-parole fidèle de l'écrivain. Malgré le dégoût du narrateur pour la société coloniale et son manque de foi en la culture occidentale, il reste un homme de son époque, notamment lorsqu'il parle des divisions entre les communautés blanche et noire. En regardant ses deux domestiques, Nemorine et Abder, s'occuper du jardin et de l'écurie, il médite sur ce qu'il pense être une différence fondamentale entre leurs expériences de la vie et les siennes:

J'ai mis du temps à me persuader que les nègres voient des choses que nous ne voyons pas, qu'ils vivent plus près que nous de la vie … Je sais que tout ce qu'ils peuvent me dire dissimule leurs pensées véritables, que toute la commisération du monde ne lâchera pas la bonde au vin de leurs secrets [End Page 49] de cœur. Nous sommes deux mondes pour longtemps sinon à jamais exclus l'un de l'autre.

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Malgré sa compassion pour les esclaves, il ne résiste pas à la tentation de développer une psychologie spéculative de ses domestiques, plaquant sur eux l'image du "bon sauvage" qui vivrait en harmonie avec la nature et la vie authentique. Pourtant, le fait qu'il reconnaisse le gouffre culturel qui le sépare d'eux ne l'empêche pas de leur parler ou de valoriser leurs opinions. D'ailleurs, c'est Abder qui aide le narrateur à comprendre que la question de l'abolition de l'esclavage ne saurait être résolue par la société coloniale:

La solution du problème vous échappe; elle n'est plus dans vos mains. Lorsque l'abolition était possible, nécessaire, lorsqu'elle aurait pu couvrir le manteau de l'humanité de la fleur du courage, la colonie n'en a pas voulu parce qu'elle pensait y perdre son âme. C'est alors que les nations nègres se sont mises à rêver de liberté. Aujourd'hui les armées fuient devant la force du rêve. Est-ce que nous allons dissoudre la réalité dans le rêve? Ou au contraire, mener le songe timide, bravement, jusqu'aux portes ensoleillées de la victoire?

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Pour le narrateur, comme pour Abder, la société coloniale et les "nations nègres" qui cohabitent en Martinique ne pourront jamais se réconcilier parce que la société blanche définit son "âme" par des critères culturels, qui perdraient leur sens hors de la hiérarchie sociale du système esclavagiste. La société blanche de l'île est ainsi doublement isolée: de la culture française qu'elle regarde comme sa source, et de la culture noire qu'elle est obligée de tenir à distance. Le narrateur enchâssé comprend que le problème éthique que représente l'esclavage ne pourrait pas être résolu par la société blanche; ainsi, pour lui, l'avenir représente l'incertitude et l'impossibilité.

La décomposition du récit linéaire

C'est à cause de son pessimisme quant à l'avenir de son île et à la façon dont l'histoire jugera la société coloniale, que le narrateur enchâssé cherche à échapper au temps linéaire et historique. Vers le début du journal, il se demande: "quelle importance l'histoire accordera-t-elle demain à l'avènement des nations coloniales? Le monde se souviendra-t-il que nous avons été autre chose que des étapes sur les routes du commerce, que la pensée universelle s'est enrichie des questions posées par nous aux philosophes?" (30). Mais au fur et à mesure que le journal continue, ses pensées se tournent vers l'abomination éthique que représentent l'esclavage et la décadence morale de sa société: "à quelle espèce de génération appartenons-nous, comment l'histoire nous jugera-t-elle? [ … ] Que représente, par exemple, la ruine de notre [End Page 50] économie, cet asservissement qui dure contre toute raison, et dont nous devrons rendre compte demain, la dégénérescence de notre race?" (47). Dans la deuxième partie du journal, après l'insurrection du 22 mai, il se pose encore une fois la même question, mais cette fois-ci, ce sont les problèmes de l'historiographie qui le préoccupent: "Quels sont les faits qui devront figurer nécessairement dans le récit des événements? [ … ] En certains temps, les rigueurs de la justice créent des héros qui, en dehors du mouvement de l'histoire, tomberaient dans la fosse commune" (99–100). Ces soucis soulignent l'anxiété qu'il ressent face à l'histoire, au temps et à son inscription dans les discours écrits.

Mais ce sont des éléments formels qui contribuent le plus à la critique du temps linéaire historique et, plus précisément, la manipulation de la chronologie du récit. La forme que Placoly choisit pour son roman, le journal intime, est d'habitude fortement ancrée dans des repères chronologiques: le texte, divisé en entrées distinctes et datées, suit une progression temporelle linéaire. Pourtant, le journal en tant que genre n'est pas strictement diachronique, dans le sens où il permet de réfléchir aux événements du passé et d'anticiper ceux à venir. Le début du journal dans Frères volcans se conforme à ce modèle: du 2 janvier au 3 février, les entrées sont courtes et ponctuelles. Cependant, l'entrée du 3 février est particulièrement longue. Elle raconte beaucoup plus que les événements d'une seule journée et clôture la première partie. Dans cette section du journal, le narrateur cherche à échapper au temps linéaire en brouillant les indices de son passage. Cette stratégie représente une tentative pour vivre dans un présent indifférencié, où le narrateur peut coexister avec un passé littéraire et un avenir fantasmé. Il évoque souvent la "torpeur" (35) et l'indolence de la vie coloniale, qui rendent moins sensible au passage du temps. C'est une atmosphère similaire qu'il décrit lors de la visite d'une jeune femme, Vive: "nous échangions des banalités entre les heures qui ne passaient pas. Lorsqu'un souvenir montrait son jeune visage au travers des mille facettes d'un mot, nous le chassions d'un commun accord, puisque nous avions décidé d'abolir la durée" (39). Cependant, sa tentative de brouiller les indices temporels n'empêche pas que le lecteur, lui, perçoive le passage du temps. Par exemple, au début de l'entrée, une amie de Nemorine tombe malade et meurt quelque temps après. Dans un premier temps, le narrateur enchâssé ne nous laisse pas savoir combien de temps dure son agonie, car les indices chronologiques sont devenus implicites, la mention des dates ayant disparu. Cependant, vers la fin de la première partie, le narrateur note que "la semaine sainte se passe dans la paix" (74), signalant ainsi qu'il écrit le 23 avril et que presque deux mois se sont passés depuis le début de l'entrée.

Mais l'exemple le plus important de la perturbation chronologique arrive dans les pages qui suivent. La première entrée de la deuxième partie est datée du 25 avril, mais le lecteur déjà familier de l'histoire de l'insurrection reconnaît tout de suite que ce que le narrateur raconte ne correspond pas à cette date: [End Page 51]

Ces derniers jours ont démontré que les faiblesses de l'individu sont ennemies de l'humanité, qu'aucune parole ne peut résister à l'assaut des faits, imprévisibles de nature, éclairant avec le fer et le feu les troupes de la nuit sans visage, sans cadence que celle de l'hallali du meurtre et des crimes de sang [ … ] J'ai vu des maisons centenaires tomber en cendres, des bras d'enfants semer la destruction parmi les monuments [ … ] Les sacrifices imposés, le pied du mur de nos inconsciences, voici les "ailes nocturnes" qu'ont tissées les tragédies de ces dernières semaines.

(79–80)

Les événements tragiques dont parle le narrateur n'auraient pu se passer dans les deux jours qui suivirent la fin de la première partie et précédèrent le début de la deuxième. La période que décrit le narrateur est évidemment celle de l'insurrection, un fait qu'il reconnaît à la page suivante: "nous sommes le vingt-cinq mai; il est onze heures" (80), c'est-à-dire qu'un mois s'est passé entre les deux parties du texte et, plus précisément, le mois qui a vu les événements les plus turbulents de l'insurrection. Comment donc expliquer cette lacune, cette ellipse de plus d'un mois dans le journal? L'explication du narrateur est logique, sinon prosaïque: "la dernière page du journal date du vingt-cinq avril. Depuis cette date, un tourbillon d'événements tragiques a chassé de mon esprit la préoccupation d'écrire" (83). Même si cela est parfaitement satisfaisant sur le plan de l'intrigue, il ne peut tenir compte des implications compositionnelles créées par la lacune.

Pourquoi Frères volcans, sous-titré Chronique de l'abolition de l'esclavage, éludet-il le moment de la révolution du 22 mai, son sujet ostensible? Mais si elle disparaît dans une sorte de vide temporel, la révolution, sur le plan de l'espace, reste au centre du livre: située entre les deux parties du journal, elle est ce qui marque la division structurelle la plus importante du texte, témoignant du fait qu'il y a un avant et un après la révolution. Mais la division du texte en parties est aussi une marque de composition, qui signale l'intervention du narrateur extérieur, voire celle de l'auteur, et qui ne correspond pas au cadre générique du journal. Ce choix de ne pas représenter directement la révolution mettrait alors l'accent sur l'impossibilité de rendre un compte fidèle des événements de 1848, qui ont été aussi rigoureusement déformés par les historiographes français.

Le passé d'aujourd'hui: du poétique au politique

C'est sans doute pour cela qu'à la fin du journal, et dans la postface de l'auteur, le texte renonce aux contestations du passé afin de tourner son attention vers l'avenir. Dans les dernières pages du journal, le narrateur énonce les mesures prises par les autorités coloniales qui mirent fin à la révolution: le rétablissement des droits de propriété de la plantocratie, le régime de travail obligatoire et la fin de la libre circulation des esclaves affranchis (106, 115). Si les événements de mai 1848 ont accordé la [End Page 52] liberté aux esclaves antillais, l'égalité et la fraternité demeurent, elles, hors de portée. L'entrée finale du journal décrit l'implantation chaotique de l'arbre de la fraternité, un symbole de l'avenir républicain de l'île:

La foule, animée de mouvements contradictoires, interrompit la cérémonie. Des coups de poing, des lèvres ensanglantées, le déchirement du drapeau tricolore, une race affrontant l'autre, la déroute des autorités [ … ] Des drapeaux rouges flottaient dans l'air; j'ai entendu quelqu'un crier: "Pié bois là ça pa ké pôté! faut nous raché li!" L'arbre ne portera pas! Nous allons l'arracher!

(115)

Ce journal semble aboutir à un certain pessimisme; la révolution a échoué et l'arbre, son symbole, ne portera pas ses fruits. Mais, si c'est ainsi pour le journal de 1848, le texte dans son ensemble, et surtout dans la postface qui le suit, cherche à récupérer les échecs de la révolution en les projetant dans le présent et l'avenir martiniquais, notamment parce "qu'il n'existe pas de voie ouverte en dehors de la contestation du passé" (48). Comme nous allons le voir, pour Placoly, le seul moyen de revendiquer un avenir plus équitable est de découvrir et de cultiver l'héritage du passé au sein de l'expérience contemporaine.

Le roman se termine par une postface, intitulée "Le passé d'aujourd'hui," qui représente une déclaration nette des intentions de l'écrivain. En contraste avec l'avant- propos fictif, cette postface offre un cadre interprétatif permettant au lecteur de réfléchir au sens du journal.

Ceux qui, pour se retrouver, ont quelque peu fouillé "l'histoire hallucinante des Antilles," et ont pu surmonter la déception des documents tronqués (j'allais dire truqués), savent que sans descente en soi-même, sans l'intuition mobile de la rêverie, il n'est pas possible de donner corps à des faits que le fleuve du temps a recouverts de sa boue.

(119)

Non seulement Placoly reconnaît-il ici l'origine fictive du journal, mais il explique aussi comment sa poétique peut mener à une politique destinée à pallier cette rupture dans la conscience historique antillaise. Placoly insiste sur le fait que l'écrivain caribéen devrait porter son attention sur sa vie intérieure et observer la façon dont l'héritage de ce passé oublié persiste dans l'expérience contemporaine.

Ce concept, que Placoly appelle "l'effet d'hallucination" ou "l'intuition mobile de la rêverie," forme l'essentiel du processus esthétique dont le roman se sert: au fond, l'auteur suggère, comme Proust avant lui, que l'expérience matérielle ou sensorielle du lieu pourra mener à la récupération d'un passé refoulé. C'est ce qu'apprend le narrateur du cadre lorsqu'il revit la révolution de manière hallucinatoire: "La rue connaît ses mémoires, ses contes, ses histoires" (119). Cette sensibilisation à l'expérience de l'espace, couplée à une éthique de l'introspection, fournit la possibilité de ré-imaginer ce même espace et la façon dont on l'a vécu dans le passé, de le [End Page 53] voir par les yeux des ancêtres, de le faire émerger du brouillard des discours qui ont manipulé les récits historiques. "Le silence tragique, il faut le déceler sous l'abondance des paroles actuelles, sous l'hystérie des volitions d'aujourd'hui, sous ce flot de sentences verbeuses qui noient le corps en le rejetant loin des rivages du temps" (120). D'après Placoly, c'est la leçon que l'on doit tirer de l'échec de 1848. Charmés par le verbiage de la propagande républicaine et révolutionnaire, les esclaves acceptèrent une abolition qui leur accordait une liberté de nom, mais qui leur refusait la possibilité d'une égalité ou d'une fraternité réelle. "Pour résumer," écrit Placoly, "disons que les semaines tragiques de mai ont sorti les nègres de l'abrutissement de l'esclavage pour leur enseigner de façon vivante les premiers rudiments de l'économie politique" (121).

Ainsi, pour l'auteur, la vraie tâche de la littérature caribéenne consiste à ressusciter le passé par l'intermédiaire d'une recherche de soi au présent. "Le roman vrai de l'esclavage reste à faire. Celui qui se donnera la force et qui prendra la patience d'accomplir l'autopsie de soi-même, laissera sur le sujet des pages immortelles" (123). Placoly, convaincu que les peuples caribéens héritent des expériences spatiotemporelles de leurs ancêtres révolutionnaires, insiste sur le fait que, en l'absence de témoignages écrits de l'époque, le meilleur et le seul moyen de récupérer cette histoire est de chercher "le code de tout ce qui peut rester d'immortel en nous, d'inaltérable, le legs de tous ces corps qui découvraient, du fond de leur caverne, l'idée de la liberté" (124).

Frères volcans, par l'incorporation de véritables documents historiques et par son intérêt pour le contexte philosophique de l'époque, ancre son discours dans une réalité sociohistorique précise et réussit à passer par-delà les limites des archives. Cependant, Placoly va plus loin: non seulement il ancre, comme l'explique Daniel Seguin-Cadiche, "les problèmes existentiels dans des situations historiques concrètes" (211), mais il prend ces derniers comme point de départ pour une relecture (et une réécriture) de l'histoire. Sa conception d'un processus poétique qui permettrait de déceler la présence du passé dans toute expérience contemporaine, aboutit à la reconceptualisation de l'histoire. Si les récits historiques proposés par des écrivains tels que Gatine ou Lucrèce représentent une sorte de fiction, une déformation des faits et des procédés historiques, le texte de Placoly et de son narrateur pourrait atteindre, voire dépasser la légitimité épistémologique de ceux de leurs précurseurs. Pour Placoly, le fait d'écrire de la fiction ne l'empêche pas de conserver une certaine fidélité au réel; comme il l'écrit dans son essai "La Mer et la forêt," "tout écrivain ment pour dire la vérité" (79). [End Page 54]

Robert Decker
Princeton University
Robert Decker

Robert Decker est doctorant et enseignant à Princeton University, où il étudie l'inscription et les fonctions narratologiques de l'espace et de l'histoire dans les récits historiques francophones et anglophones des Caraïbes, notamment dans les œuvres d'écrivains tels que C. L. R. James, Édouard Glissant et Edwidge Danticat. Son dernier article en date, "Negritude's Problem with History: The Case of Léonard Sainville" a paru dans le numéro de juillet 2019 de Small Axe: A Caribbean Journal of Criticism.

Ouvrages cités

Chali, Jean-Georges, et Axel Arthéron. Vincent Placoly: Un écrivain de la décolonisation. Matoury, Ibis Rouge, 2014.
Douaire, Anne. Contrechamps tragiques: Contribution antillaise à la théorie du littéraire. Paris, PU de Paris-Sorbonne, 2005.
Gatine, Adolphe Ambroise Alexandre. Abolition de l'esclavage à La Guadeloupe: Quatre mois de gouvernement dans cette colonie. Chez France, libraire, Paris, 1849.
Glissant, Édouard. Le Discours antillais. Paris, Éditions du Seuil, 1981.
Grenouilleau, Olivier. La Révolution abolitionniste. Paris, Gallimard, 2017.
Lara, Oruno D. Abolition de l'esclavage: 1848–1852. Paris, L'Harmattan, 2016.
—. De l'oubli à l'histoire: Espace et identité caraïbes. Paris, L'Harmattan, 2015.
Le Glaunec, Jean-Pierre. "Résister à l'esclavage dans l'Atlantique français: Aperçu historiographique, hypothèses et pistes de recherche." Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 71, no. 1–2, 2017, pp. 13–33.
Lucrèce, Jules. Histoire de la Martinique à l'usage des cours supérieur et complémentaire des écoles primaires. Paris, Presses Universitaires de France, 1933.
Pien, Nicolas. "L'Historien, l'écrivain et le militant." Frères volcans, de Vincent Placoly. Caen, Éditions Passage(s), 2017.
Placoly, Vincent. Frères volcans: Chronique de l'abolition de l'esclavage. Paris, La Brèche, 1983.
—. "La Mer et la forêt (pour une esthétique nouvelle)." Europe, vol. 58, no. 612, 1980, pp. 78–80.
—. Vincent Placoly. Entretien de Daniel Maragnès. Les Antilles dans l'impasse? Des intellectuels antillais s'expliquent. Coordonné par Alain Brossat et Daniel Maragnès. Paris, Éditions caribéennes, 1981.
Sartre, Jean-Paul. Œuvres romanesques. Dirigé par Michel Contat, et Michel Rybalka. Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1981.
Schmidt, Nelly. La France a-t-elle aboli l'esclavage? Guadeloupe, Martinique, Guyane (1830–935). Paris, Perrin, 2009.
Seguin-Cadiche, Daniel. Vincent Placoly: Une explosion dans la cathédrale, ou regards sur l'œuvre de Vincent Placoly. Paris, L'Harmattan, 2001.
Trouillot, Michel-Rolph. Silencing the Past: Power and the Production of History. Boston, Beacon, 1995.

Footnotes

2. "l'étouffement du passé" (toutes les traductions sont miennes).

3. Par "histoire traditionnelle de l'Europe," je désigne l'ensemble des pratiques et des principes concernant le discernement de la vérité historique qui se développent en Europe à partir des Lumières. Des historiens tels que Voltaire, Edward Gibbon, Hippolyte Taine ou Leopold von Ranke insistent sur l'importance de la vérité objective, privilégiant l'usage des sources écrites, et cherchent à dissocier l'histoire des récits mythiques ou religieux.

4. Si la littérature antillaise s'intéresse à la figure de l'esclave marron résistant au système esclavagiste depuis longtemps, comme l'affirme Jean-Pierre Le Glaunec, ce n'est que "depuis la fin des années 1990" que le domaine de l'histoire académique a entrepris le travail permettant de "donner une 'juste place' [ … ] aux esclaves en résistance" (31). Voir notamment, en supplément des textes cités directement dans cet essai, les travaux suivants: Jacques Adélaïde-Merlande. Histoire générale des Antilles et des Guyanes: Des Précolombiens à nos jours. Paris, L'Harmattan, 1994; Lawrence C. Jennings. French Anti- Slavery: The Movement for the Abolition of Slavery in France, 1802–1848. Cambridge UP, 2000; Gilbert Pago, 1848, Chronique de l'abolition de l'esclavage en Martinique. Fort- de- France, Desnel, 2006; David Rigoulet-Roze. "À propos d'une commémoration. L'abolition de l'esclavage en 1848." L'Homme, vol. 38, no. 145, 1998, pp. 127–36.

5. "tout récit historique est un assemblage particulier de silences."

6. "nous devons prendre en considération les procédés par lesquels ces récits sont créés: notre définition de l'histoire change en fonction du lieu et de l'époque, ou pour le dire autrement, l'histoire se révèle seulement dans la production de récits spécifiques. Ce qui importe le plus, ce sont les procédés et les conditions de production de tels récits [ … ] Ce n'est qu'à travers leur recoupement que nous pouvons découvrir l'exercice différentiel du pouvoir qui rend certains récits possibles et qui réduit les autres au silence."

7. "À côté des historiens professionnels, nous découvrons des artisans d'un autre genre [ … ] des politiciens, des étudiants, des écrivains, des cinéastes et des citoyens."

8. Dans Le Discours antillais, Glissant explique que l'expérience de l'histoire antillaise résulte non seulement des traumatismes de l'esclavage et du colonialisme, mais aussi de l'imposition d'un modèle historique occidental: "les Antilles sont le lieu d'une histoire faite de ruptures et dont le commencement est un arrachement brutal, la traite. Notre conscience historique ne pouvait 'sédimenter,' si on peut ainsi dire, de manière progressive et continue, comme chez les peuples qui ont engendré une philosophie souvent totalitaire de l'histoire" (130–31). L'historiographie occidentale, qui conçoit le temps comme un fil unitaire allant du passé au présent, ne s'applique pas à l'histoire antillaise, qui "frappe avec une soudaineté qui étourdit … Le passé, notre passé subi, qui n'est pas encore histoire pour nous, est pourtant là (ici) qui nous lancine" (132). Comme nous allons le voir, l'insistance de Glissant sur le fait que la "non-histoire" persiste dans la psyché du sujet antillais s'accorde avec ce qu'écrit Placoly dans la postface du roman.

Additional Information

ISSN
2156-9428
Print ISSN
1552-3152
Pages
41-55
Launched on MUSE
2020-03-18
Open Access
No
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