In lieu of an abstract, here is a brief excerpt of the content:

  • Poésie
  • Élise Lepage (bio)

Nous vivons dans un monde violent et difficile. Si en 2016, de nombreux recueils de poèmes traitaient notamment de la violence faite aux femmes, ceux parus en 2017 ne semblent plus tant répondre à cette urgence de la dénonciation que vouloir montrer différentes facettes de ces épreuves d'hier et d'aujourd'hui, mais aussi de celles que demain laisse présager. La poésie assume sa charge du poids du monde, sans manquer de s'émerveiller aussi.

la disparition d'êtres chers

Plusieurs recueils évoquent la perte d'un être cher: décès ou maladie de la personne aimée, de la mère, mais aussi perte dans le sens de la mort de l'amour, voire de la croyance en des sentiments forts.

Où tu n'es plus, je ne suis nulle part de Fernand Ouellette est consacré à la mort de la femme aimée. Le Je lyrique qui s'y exprime est un « être en jachère » qui s'efforce de négocier avec « la sensation / D'être hors du temps, / À l'extrême lointain / De ce qui trouble la planète », tant il est tout entier consumé par la perte de la femme qui a partagé soixante ans de sa vie, [End Page 319] et qui chaque matin lisait le poème qu'il avait écrit la veille. Les poèmes ne reviennent pas sur le vécu, ils se collettent à la douleur ressentie au présent: « Je ne tente pourtant que de déchiffrer / La sagesse lumineuse de la mort, / L'aurore que tu persistes à me cacher. » Si le recueil commence par l'instant de la mort, où « [p]eu à peu, tu as glissé dans le silence, / Comme une barque dérive, / Se balance, saturée de vide », il n'est ensuite question que de « [r]assembler de lointains fragments / De vie qui paraissaient / À jamais infigurables ». Et c'est bien cette question de l'infigurable qui aimante le sujet, dont l'expression est ponctuée d'images qui se dénouent lentement, tout en transparence. Être de désir—mot qui revient souvent—, il ne peut renoncer à l'effort de mettre en mots et en images ces « infigurables » que sont la peine et la détresse qu'il tente d'apprivoiser. Ce désir se manifeste par la comparaison avec l'arc: « Lourde est l'âme, / Sous tant de larmes hivernales, / Vers toi toujours tendue, / Comme un arc fragile qui pourrait / Sur-le-champ se rompre. » Le désir engendre des métaphores d'élévation et de légèreté qui offrent une respiration à l'ensemble: « Au bout du désir, une foule d'oiseaux / Venus des souvenirs du cœur, / Par trilles cherchent plus haut / Le dernier espace pressenti, / Comme si quelques anges les avaient conviés. » Le désir se teinte à l'occasion de la couleur bleue qui semble associée au vivant, aux sensations: « Il fait pesamment silence / Là où bien bleu battait le désir ». La couleur, les trilles des oiseaux, le ton de voix: autant de sensations qui sont convoquées pour donner matière et vie à des images, des intuitions qui visent précisément à faire reculer la part d'infigurable: « Je m'appuie sur une intuition / Qui me surpasse. / Tu te tiens dans l'éternel, […] / Tu es là, en radiance, / Et me parles pourtant avec la tonalité / Du bleu qui m'est familier. » Ce dernier fragment condense bien le monde que fait surgir Fernand Ouellette dans ces poèmes tendus d'émotion.

Cruauté du jeu, de France Théoret, est composé de trois parties distinctes, mais qui entretiennent des liens. La première, « L'art poétique », propose un retour intéressant sur le parcours de l'auteure, de la femme et de la militante. Théoret revient sur l'esthétique formaliste qu'elle a embrassée, ses engagements féministes et la façon dont elle a été lue. Cet art poétique se lit moins comme un bilan de fin de parcours que comme la recherche d'un nouveau départ, d'un nouveau souffle: « Après le formalisme, je suis à la recherche d'un...

pdf

Additional Information

ISSN
1712-5278
Print ISSN
0042-0247
Pages
pp. 319-341
Launched on MUSE
2020-02-21
Open Access
No
Back To Top

This website uses cookies to ensure you get the best experience on our website. Without cookies your experience may not be seamless.