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Philippe RYGIEL, Historien à l'âge numérique, Villeurbanne, Presses de l'Enssib, « Papiers », 2017, 208 p.

Afin de « porter trace des différents moments des rapports d'une partie de la communauté historienne aux dispositifs informatiques » (p. 18), l'ouvrage Historien à l'âge numérique rassemble treize textes de Philippe Rygiel rédigés ou présentés entre 1998 et 2014 et enrichis d'une introduction. On y voit se déployer le parcours d'un historien, entre les premiers services proposés aux chercheurs sur le Web et la numérisation quasi complète des usages quotidiens de la recherche. Les articles s'attachent donc à historiciser le « rapport de la profession historienne au numérique et à l'instrumentation » (p. 29) tout en témoignant d'un engagement dans cette histoire.

L'auteur s'intéresse tout d'abord à ce qu'on pourrait appeler le « monde mathématique » des sciences humaines et sociales, c'est-à-dire l'évolution de nos procédures de recherche dans un univers de plus en plus mis en données et dans lequel l'information fait l'objet d'une modélisation, même lorsque nous n'en avons pas conscience. Pour lui, l'informatisation du monde (mathématisation et adunation) « transforme l'ordre du pensable » (p. 7) au sens où, dès lors que nous recourons à un logiciel, un moteur de recherche ou une base de données, nous devons envisager que nous nous inscrivons dans un langage et des principes qui ne sont pas naturellement les nôtres, en dépit de l'invisibilisation croissante de la couche technique de nos outils. Les objets savants en sont transformés (p. 21) alors même que la réflexivité des historiens tarde à venir, dans la mesure où peu d'entre eux élucident les effets de l'environnement numérique sur leurs usages. Prenant l'exemple de l'écriture, l'auteur offre pour modèle le « scribe numérique », et non celui de l'informaticien. [End Page 181]

La recherche historique n'échappe pas à ces transformations qui « touchent simultanément à tous les aspects [du] métier, c'est-à-dire tant aux conditions de production du savoir historique, qu'à celle de sa diffusion et de son enseignement » (p. 20). L'ouvrage montre la façon dont les historiens et les archivistes se sont saisis du Web, depuis la naissance des revues et portails en ligne jusqu'aux opérations de numérisation de masse. Ces changements touchent d'abord au document et exigent de penser à nouveaux frais la diplomatique. La lecture d'un « écrit-écran » (une photographie de manuscrit, par exemple) n'est pas équivalente à la lecture d'un document qu'on tiendrait entre ses mains. Le passage du papier à l'écran est le produit d'une série de médiations dont les historiens connaissent rarement la genèse. Cette nécessaire invention d'une nouvelle diplomatique concerne également les archives électroniques, telles que la page web. Réfléchir aux conditions d'une nouvelle critique externe est urgent dans la mesure où l'authenticité et l'intégrité des documents électroniques sont aisément manipulables, par exemple par la modification des métadonnées. Les données numériques sont des objets à part entière qui suscitent de nouvelles expériences sensorielles et que nous devons apprendre à lire.

Ce changement du lien au document s'inscrit aussi dans une « économie nouvelle de l'érudition » (p. 164) : l'information scientifique est plus visible et circule plus vite. Cette masse d'informations modifie les modes de lecture des historiens dans le sens d'une lecture plus fragmentaire et rapide – réponse à l'impossibilité de tout lire. L'auteur déplore cependant le manque d'études empiriques qui permettraient de savoir vraiment comment historiens s'approprient les ressources électroniques à disposition.

Les formes de la production savante évoluent elles aussi : développement des portails, des revues électroniques, d'articles nourris d'autres médias (vidéos, images), d'éditions numériques, plus récemment de textes plus courts comme les billets de blog, seuls absents du panorama offert par Philippe Rygiel. Cette diffusion apparemment facilitée de la connaissance historique ne doit pas masquer l'investissement nécessaire pour que la rencontre avec le public ait lieu. Revenant sur une expérience de diffusion de données de la recherche menée en 2008, et à rebours des injonctions au « miracle » et à la « spontanéité » de l'ère numérique, l'auteur montre que la valorisation des résultats d'une enquête par le biais de supports numériques requiert différents ingrédients : avoir une idée claire de ce que l'on veut produire, un dialogue volontariste entre ingénieurs et chercheurs, un investissement dans le travail collectif alors même que ce type de réalisation n'est pas valorisable dans la carrière académique, au profit de l'œuvre singulière et solitaire. De même, la mise en ligne progressive des fonds et leur visibilité posent les conditions d'un changement dans la perception du rapport que les historiens ont à « leur corpus » ; si l'historien est, pour l'heure, spécialiste d'un ou de quelques fonds précis dont il possède une « connaissance intime », il se pourrait que ce trait de l'identité professionnelle évolue avec la dynamique d'ouverture des données de la recherche.

Les textes rassemblés montrent aussi le mouvement de la pensée de l'auteur et son inquiétude grandissante quant à l'avenir de la recherche historique. Pour Philippe Rygiel, cet avenir est conditionné à une série de mutations nécessaires à l'intérieur de la discipline. Un premier enjeu serait de développer la conscience de ce que les outils font aux choix de méthode, d'éclaircir « l'angle mort » de la pratique quotidienne de l'histoire à l'ère numérique. Si « la connaissance historique est le produit d'une chaîne de production de savoirs, prise dans des institutions, des systèmes techniques et des champs sociaux » (p. 122), il faut donc que l'historicité des systèmes techniques qui nous environnent, et leur influence sur l'enquête, fassent l'objet d'une plus grande attention. [End Page 182]

Cette attention ne peut être éclairée que par un « dialogue des rigueurs » (C. Boulaire) entre chercheurs, ingénieurs et informaticiens. L'un des freins à cette conversation réside dans la difficulté à trouver un vocabulaire commun : les historiens ont des pratiques, des cultures et des habitudes très variées et peu standardisées, ce qui ne rend pas aisée la formalisation et la normalisation des concepts et objets, processus indispensable à l'informatisation. Faute de culture basique en informatique et statistique, nous dit Philippe Rygiel, ce dialogue n'est pas possible et nous sommes alors condamnés à user d'outils qui possèdent des « caractéristiques qui ont été fixées par d'autres, qui sont rarement des historiens et prennent rarement en compte les besoins » (p. 61). Cela donne une responsabilité renouvelée quant à la formation des futurs historiens « qui seront appelés à manipuler des archives numériques » (p. 100). Cette transformation des formations doit permettre aux nouveaux venus d'avoir « une connaissance minimale des principes de l'informatique » et une « compréhension des modes de structuration de l'information ».

Plusieurs conclusions émergent du parcours de lecture proposé dans ces textes qui photographient année après année les transformations de la recherche historique à l'ère numérique. La première serait que, loin des invocations magiques ou des peurs paniques, l'environnement des historiens est désormais numérique et il reste beaucoup de travail à mener pour comprendre comment cela influence les récits que nous produisons. L'ouvrage offre une profondeur de champ qui permet de quitter un instant les débats contemporains :

À peine averti qu'il est l'heureux possesseur d'un ordinateur, voilà l'historien sommé de décider s'il se range parmi les tenants des humanités numériques (digital humanities), d'une histoire numérique (digital history) ou incline à se définir comme un historien pris en un contexte numérique (p. 180).

Dans cette discussion, Philippe Rygiel tranche résolument : vouloir identifier une « histoire numérique » qui serait une sous-discipline – ou une transdiscipline – a peu de sens. Ainsi que le rappelle le titre, il s'agit d'être « historien à l'âge numérique » dans tout ce que cela comporte d'effort réflexif et prospectif, tout autant d'exercices auxquels les historiens ne sont pas toujours habitués.

Additional Information

ISSN
1961-8646
Print ISSN
0027-2671
Pages
181-183
Launched on MUSE
2020-01-24
Open Access
No
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