Reviewed by:
  • Les vies d'André Léo. Romancière, féministe et communarde dir. by Frédéric Chauvaud et al.
Frédéric CHAUVAUD, François DUBASQUE, Pierre ROSSIGNOL et Louis VIBRAC (dir.), Les vies d'André Léo. Romancière, féministe et communarde, Rennes, Presses universitaires de Rennes, « Archives du féminisme », 2015, 354 p. Préface de Michelle Perrot.

Cet ouvrage, fruit d'une collaboration fructueuse entre des universitaires et des militants associatifs attachés à valoriser le patrimoine local, contribue à rendre justice à une grande figure féministe du mouvement ouvrier de la seconde moitié du XIXe siècle. Léodile Béra, sous le nom d'André Léo, fut une écrivaine prolixe et polyvalente. On lui doit, en effet, une trentaine de romans, plus d'une centaine d'articles, une dizaine d'essais politiques et de très nombreux contes pour enfants. Progressivement tirée de l'oubli depuis la fin des années 1970 grâce à l'essor des études universitaires consacrées à l'histoire des femmes et au développement d'associations dédiées à la mémoire locale, telle la société des « amis d'André Léo », cette femme de lettres, ayant pris part à la Commune de Paris, née en 1824 à Lusignan, en Poitou, est aujourd'hui mieux connue grâce à l'ambitieux programme de recherche initié par Frédéric Chauvaud et François Dubasque, respectivement professeur et maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université de Poitiers, coordinateurs de cet ouvrage.

La première partie du livre, centrée sur les trajectoires de vie, explore les événements de la sphère privée comme de la sphère politique, lesquelles furent étroitement mêlées chez André Léo. Cette dernière épousa en 1851 Grégoire Champseix, républicain, disciple de Pierre Leroux, réfugié à Lausanne pour échapper aux poursuites pour délit de presse dont il faisait l'objet, et fut, après son veuvage, la compagne de Benoît Malon, militant de l'Association internationale des travailleurs et communard, de dix-sept ans son cadet. De son mariage avec Grégoire Champseix, elle eut deux fils jumeaux, André et Léo, nés en 1853. C'est à partir de leurs prénoms qu'elle forma son nom de plume : une façon de s'affirmer comme femme et comme mère au moment même où elle endossait, probablement pour faciliter la parution de ses écrits, une identité masculine.

Devenue veuve en 1863, peu de temps après la publication de Mariage scandaleux, qui lui valut une certaine notoriété, elle fut contrainte d'écrire et de publier pour pourvoir aux besoins de sa famille. Mais c'est sans dévier vers des sujets futiles et sans jamais trahir ses convictions qu'elle publia, sous le Second Empire, une dizaine d'œuvres et de nombreux articles qui s'organisent autour de trois axes majeurs : la dénonciation du sort fait aux femmes dans la France postrévolutionnaire, l'éducation, le socialisme.

Après sa participation à la Commune de Paris, malheureusement à peine évoquée dans l'ouvrage, Léodile Béra se réfugie en Suisse avec ses enfants et Benoît Malon, dont elle se sépare en 1878. Elle s'installe alors en Italie et y séjourne, de [End Page 210] façon presque continue, jusqu'en 1892. Cherchant, écrit-elle, « un petit coin où se pelotonner incognito »(p. 95), elle fonde une exploitation agricole sur des terres situées entre Rome et Naples, au bord de la mer. Jean-Pierre Bonnet et Fernanda Gastaldello se sont penchés sur ce long exil italien, dont les détails sont connus grâce à la correspondance qu'elle entretint avec son fils André, conservée dans le fonds Descaves de l'Institut international d'histoire sociale d'Amsterdam. Elle y vécut dans une relative solitude, brouillée avec maintes de ses anciennes relations et poursuivant son œuvre littéraire avec la parution de neuf romans, entre 1879 et 1889, en feuilletons dans Le Siècle, Le Temps ou La Presse.

Dans la deuxième partie de l'ouvrage, sous le titre « Combats et engagements », Alice Primi examine la carrière de journaliste d'opposition d'André Léo dans les années du Second Empire, attachée à défendre le droit des femmes et en tout premier lieu le droit à l'éducation, n'hésitant pas à s'en prendre à ceux de « son camp », comme Proudhon, qui, « de tous, mit le plus naïvement à nu la peur, exaltée jusqu'à la rage, du mâle qui craint de perdre son sceptre »(p. 140).

Cette activité est mise en perspective avec celle que déploya André Léo au sein de la Ligue en faveur du droit des femmes (1868-1870), qu'elle cofonda, et plus généralement avec l'ensemble de ses écrits politiques qui plaident en faveur de la poursuite de la Révolution, restée inachevée puisqu'elle n'a pas accordé aux femmes l'égalité civique et politique. À travers ses articles, ses romans, souvent très didactiques, et ses essais, André Léo esquisse un programme politique correspondant à une forme de socialisme antiautoritaire avec un État non centralisé, des assemblées populaires organisées au niveau du canton chargées de vérifier le respect de leurs mandats par les députés, et la distribution des terres, mais non leur collectivisation.

La troisième partie de l'ouvrage se penche plus précisément sur l'œuvre et son rayonnement. Jean-Pierre Bonnet et Cecilia Beach examinent les thèmes de la liberté, de l'égalité et de la solidarité de genre dans Marianne, pièce de théâtre devenue roman. Celle-ci met en scène une jeune orpheline, recueillie par son oncle, un bourgeois de province, et découvrant avec horreur le sort funeste fait aux femmes dans ce milieu où « on séduit une fille pauvre pour sa beauté, et on épouse une fille riche pour sa fortune. Exploitation partout, mensonge toujours, amour nulle part ». Ces paroles prononcées par l'héroïne font écho à celles que l'auteure place dans la bouche de Fauvette, la grisette séduite et abandonnée par le cousin et fiancé de Marianne, étudiant à Paris : « Vous ne connaissez, vous autres, gens comme il faut, que deux manières d'aimer, toutes deux infâmes : voler l'amour des filles pauvres par de faux serments, et vendre vos semblants d'amour aux filles riches : toujours trompeurs, toujours lâches » (p. 229).

Cecilia Beach examine ensuite de près l'activité de feuilletoniste d'André Léo, aussi bien à travers ses romans italiens, qui mêlent éléments de romans populaires et descriptions tirées de ses observations et lectures, et qui dénoncent la cruauté de la société patriarcale de l'Italie du Sud, qu'à travers les romans antérieurs à son séjour italien, abordant les thèmes de la guerre, de la révolution et de la religion, vecteur de l'oppression des femmes et plus généralement du peuple.

Enfin, Caroline Granier, mobilisant les thèses d'anthropologues et de sociologues contemporaines, s'intéresse à l'analyse des échanges économico-sexuels dans les romans d'André Léo. Elle montre comment l'inégalité entre l'homme et la femme y apparaît construite socialement. Et comment, dans son œuvre, le clivage « femme vertueuse » versus « prostituée », est dénoncé comme un instrument majeur de contrôle de la sexualité des femmes au service des hommes de la bourgeoisie. Son héroïne Marianne y résiste en prônant la solidarité de genre entre les femmes dotées, destinées au mariage, et les femmes du peuple, destinées au plaisir. [End Page 211]

Si cet ouvrage érudit, accompagné d'une bibliographie d'André Léo, patiemment reconstituée et tendant à l'exhaustivité, ainsi que d'une chronologie détaillée, apporte un éclairage inédit sur la vie, l'œuvre et les combats de cette belle figure de femme du XIXe siècle, Nathalie Brémand souligne dans sa conclusion qu'il ne met pas un point final aux recherches la concernant. Il ouvre, au contraire, la perspective de nouveaux chantiers. Bien des questions restent en suspens. On ne sait pas encore dans quelles circonstances elle fit la connaissance de Grégoire Champseix, son mari, ni à quel moment, et sous quels pseudonymes, elle commença à collaborer à La Revue sociale. Et l'on s'interroge encore sur les raisons de son long séjour en Italie, dans une région dont elle désapprouvait pourtant les mœurs patriarcales. De même que son retrait durable de la vie publique dans le dernier quart de sa vie, malgré une vive activité intellectuelle, reste une énigme. Retrait en partie responsable de l'injuste oubli dans lequel elle avait sombré, partiellement réparé par l'ambitieuse synthèse que constitue cet ouvrage.

Additional Information

ISSN
1961-8646
Print ISSN
0027-2671
Pages
210-212
Launched on MUSE
2020-01-24
Open Access
No
Back To Top

This website uses cookies to ensure you get the best experience on our website. Without cookies your experience may not be seamless.