Johns Hopkins University Press
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  • La Vision politique de Malebranche by Raffaele Carbone
Raffaele Carbone. La Vision politique de Malebranche. Les Anciens et les Modernes. Études de philosophie, 34. Paris: Classiques Garnier, 2018. Pp. 328. Paper, €39,00.

Le jugement qu'on portera sur ce livre dépendra en grande partie de la façon dont on évaluera son contenu en fonction des attentes créées par son titre. Si l'on espère une mise au jour—qui, de fait, serait novatrice—d'une pensée précise, développée et systématique de Malebranche sur les thèmes cardinaux de la philosophie politique classique (théorie du souverain, des types de gouvernement, contractualisme, jusnaturalisme, etc.), on sera déçu: ce livre ne contient rien de tel, sinon, dans une certaine mesure, en sa troisième partie. Si l'on compte lire une monographie informée offrant une synthèse sur des thèmes centraux du malebranchisme en relation avec la sphère du politique prise en un sens large (nature des rapports sociaux, rôle des passions dans la vie en collectivité, mécanismes imaginaires de domination et de hiérarchisation, fondements de la morale et par là du droit), on sera moins désappointé.

La construction tripartite de l'ouvrage est claire (même si le fait qu'il soit en grande partie composé d'un regroupement d'articles déjà parus induit certaines répétitions). Une première partie envisage "l'horizon socio-anthropologique" de la réflexion politique de Malebranche, pour montrer comment elle se fonde sur les principes essentiels de sa philosophie: la conception d'un "Ordre immuable" et d'une "Raison Universelle"; une théorie occasionaliste des rapports de l'esprit et du corps; le système de la double union de l'esprit à Dieu et aux corps définissant l'esprit humain tel qu'il est décrit dans la Préface de la Recherche de la Vérité. On voit ici comment la "science de l'homme" dont Malebranche prône la nécessité peut se prolonger en un examen critique et généalogique des rapports de pouvoir, dans le cadre d'une théorie des rapports intersubjectifs que l'auteur propose de nommer "occasionalisme politique." La deuxième partie est intitulée "Les sociétés humaines. Hiérarchie et rapports de force." Elle met en relief le poids de l'imagination, de la contagion imaginative et de la coutume dans les dynamiques d'autorité et de pouvoir, à différents niveaux: cadres familial, social, étatique, où le désir d'indépendance, l'estime et le mépris jouent, à des degrés divers, un rôle important. La troisième partie, "Société civile, pouvoir politique, justice," est celle où les thèmes à proprement parler politiques sont le plus directement abordés: limites du pouvoir politique et problème de l'obéissance, ou de la désobéissance légitime; notion de justice; relations entre puissances séculières et pouvoir religieux; grandeurs et limites des sociétés historiques marquées par les conséquences du péché et demeurant sous l'horizon régulateur de la "société des esprits" et de la Jérusalem céleste. L'ensemble est rythmé par des comparaisons plus (Suarez, Spinoza, Hobbes, Locke) ou moins (Foucault et le "biopouvoir," Marx et sa doctrine de l'idéologie, Charles Taylor) attendues entre Malebranche et de grands théoriciens du politique: ces rapprochements sont dans l'ensemble suggestifs mais soulignent aussi, comme en creux, que Malebranche en reste souvent au niveau de l'allusion, ou de l'esquisse, là où ces différents auteurs proposent des développements plus explicites et structurés. La conclusion est que "Malebranche ne recherche pas les principes susceptibles d'orienter un gouvernement pratique, comme le font les théoriciens de la raison d'État, mais esquisse le modèle du gouvernement rationnel selon lequel, grâce à la Sagesse de Dieu, le souverain doit guider le corps politique vers sa finalité, la paix et la charité, qui à leur tour créent les conditions pour le développement intellectuel et moral des citoyens" (234). [End Page 177]

L'auteur l'admet honnêtement au début de sa Conclusion: "Malebranche ne peut être strictement considéré comme un philosophe politique. À la différence de certains de ses contemporains et notamment des grands philosophes de l'Âge classique (Hobbes, Spinoza, Locke, etc.) il n'a jamais publié un traité spécifiquement politique" (289). Mais il montre de façon assez convaincante comment la métaphysique malebranchiste fournit une sorte de grille de lecture des phénomènes centraux de la sphère politique—ce qui est parfaitement fidèle à l'intention de Malebranche si l'on se souvient que, d'après ce dernier, c'est la bonne métaphysique qui doit tout régler (y compris, donc, peut-on penser, la politique). Un des intérêts de ce livre est ainsi de chercher à recomposer une "vision politique"—qu'on pourrait peut-être plus exactement nommer "philosophie malebranchienne de la société" (160)—à partir de remarques éparses dans les textes de l'oratorien, et de revisiter ce faisant des secteurs de son oeuvre peu fréquentés par les commentateurs: la troisième partie du livre II de la Recherche de la Vérité consacré à l'imagination; les Entretiens sur la mort; et, surtout, le Traité de morale où l'auteur estime avec une certaine hardiesse qu'on trouve une "esquisse d'une conception systématique du fondement du pouvoir politique et des rapports entre gouvernants et gouvernés" (205). Somme toute, il s'agit d'un ouvrage qui pourra réjouir les amis de Malebranche, en leur faisant découvrir d'astucieuse façon une facette inattendue de sa pensée, mais qui risque de décevoir les amateurs de philosophie politique stricto sensu. On ne taira pas enfin le déplaisir engendré par un nombre élevé de coquilles.

Denis Moreau
Université de Nantes, France

Additional Information

ISSN
1538-4586
Print ISSN
0022-5053
Pages
177-178
Launched on MUSE
2020-01-17
Open Access
No
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