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  • Nouveaux entretiens avec Maryse Condé, écrivain et témoin de son temps by Françoise Pfaff
Pfaff, Françoise Nouveaux entretiens avec Maryse Condé, écrivain et témoin de son temps. Éditions Karthala, 2016. Pp 199. ISBN : 978-2-8111-1707-8. 19€ (papier).

Réalisés au cours de l'été et de l'automne 2015 à Gordes et Paris, ces entretiens comportent préface, introduction, cinq parties, bibliographie, une double page de photographies originales et en épigraphe un poème de Sam Cambio sur la disparition des races dont rêve la romancière dans un de ses livres pour la jeunesse (165). Impossible désormais d'écrire sur Maryse Condé sans avoir lu ce recueil et le précieux volume précédent, paru chez Karthala en 1993. Il y avait du terrain à arpenter et la floraison de vingt années à explorer. Il y avait aussi à mettre au jour le positionnement politique actuel de l'écrivaine et aussi faire le point sur la gestation et le retentissement des romans récents et des quatre textes autobiographiques parus après 1993.

On peut regretter que ce volume ne soit pas aussi magistralement organisé que le précédent où les ouvrages discutés étaient indiqués en tête des chapitres. Ici, on suit plutôt sur le vif les méandres et les modulations des prises de position, les impatiences amicales, les contradictions mineures et les obstinations ou fidélités majeures telles que l'identité guadeloupéenne. C'est un des points dominants du livre : malgré son évolution personnelle reconnue vers moins d'intolérance et de radicalité, Maryse Condé insiste sur son identité guadeloupéenne (le terme d'identité reconnu « à géométrie variable »). Elle se sentira toujours, dit-elle, étrangère en France où le racisme primaire qu'elle a subi dans les années cinquante ne l'empêcha pas de se lier à l'historien marxiste Jean Bruhat et sa fille, ni plus tard à des figures politiques importantes telles que Christiane Taubira (de 18 ans sa cadette, le fait est à souligner) et à George Pau-Langevin, compatriote guadeloupéenne mais élue, et ministre de la République, femmes remarquables à « double appartenance ». Malgré son insistance, Maryse Condé admet toutefois qu'une identité se définit davantage « à travers une expérience de vie qu'à travers son origine ou son appartenance ethnique ou nationale » (105). Tout aussi capitale parmi les considérations géopolitiques, trame de la première moitié du livre, une pensée claire—fondée sur l'expérience de ses années africaines—déplore les migrations hors d'Afrique. Le migrant économique doit avoir les mêmes droits que le réfugié politique, et les premiers [End Page 236] responsables et coupables des tragédies migratoires sont les gouvernements africains défaillants. Parmi les considérations de moindre envergure, on remarquera les références à des figures intellectuelles tutélaires comme Aimé Césaire, Guy Tirolien, Alioune Diop des années à Présence Africaine, ainsi que l'affection fraternelle de Condé pour Ahmadou Kourouma: « nous pensions tous les deux que l'Afrique indépendante souffrait autant que l'Afrique coloniale… » (55). Il faudra suivre aussi le motif récurrent du féminisme, traité superficiellement car on ne trouve nulle part une ébauche de définition : les rapports de la romancière aux féministes (américaines) qui l'ont décriée pour tel ou tel détail d'un roman (pas de critique de l'excision, un viol qui tourne au plaisir sexuel dans Ségou). De même sont simplement rappelés les démêlés de Maryse Condé avec des critiques africains la targuant naguère de manquer de pudeur et de trop insister sur la sexualité féminine, elle qui se déclare « pas du tout » féministe (141).

Comme la préfacière Madeleine Cottenet-Hage l'a bien souligné, le plus fondamental sur le plan littéraire sont les discussions qui constituent le second volet du livre (111-192), tandis que la première moitié révélait les constantes et les fléchissements de son positionnement politique. Du côté de l'œuvre romanesque, on lit avec satisfaction les mises au point d'interprétation. À maintes reprises, Maryse Condé doit insister sur la jubilation créatrice, la liberté de provoquer et de choquer, la dérision qu'elle pratique depuis 1986 et Tituba (« Tituba c'est moi, déguisée en sorcière et vivant le procès de Salem » (117). On sait qu'elle avait pris ses distances avec un engagement indépendantiste : désormais investie dans la seule création littéraire, elle avance sur le chemin des universités états-uniennes, ulcérée par l'incompréhension dont elle est l'objet chez elle (en Guadeloupe) et en France où cependant certains de ses livres vont faire une belle carrière (Célanire cou-coupé) ou s'échouer (Les belles ténébreuses) tandis que le succès est franc pour les textes autobiographiques amplement discutés. Enfin, il était important, et Françoise Pfaff s'en acquitte vaillamment, de tenter de faire le point sur les côtés « secondaires » de l'œuvre que sont le théâtre, « engagé » d'abord pour l'Afrique ou les Antilles selon le diktat marxisteexistentialiste des années 1970 puis devenu intimiste sinon personnalisé. La discussion de Comme deux frères donne l'occasion à l'autrice de révéler la douleur de ses rapports avec son fils et un ressentiment compréhensible à l'égard de le Haïtien Jean Dominique (176-179).

Ce n'est pas la moindre ironie du sort qui voit décerner le prix Nobel en 2018 à une Maryse Condé qui confiait en 2015 que c'était là son plus cher désir (192). Elle considère n'avoir jamais souffert du moindre complexe, contrairement à ce peuple antillais toujours taraudé par le complexe de lactification de Fanon (41). Nos interlocutrices s'accordent pour rectifier que les hommes issus des atrocités de l'esclavage et de la colonisation en souffrent encore et toujours autant que les femmes. [End Page 237]

Christiane Makward
Penn State University

Additional Information

ISSN
2166-5486
Print ISSN
1077-825x
Pages
236-237
Launched on MUSE
2020-01-11
Open Access
No
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