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  • Le linge du Palais-Bourbon. Corps, matérialité et genre du politique à l'ère démocratique par Delphine Gardey
  • Delphine Dulong
Delphine GARDEY, Le linge du Palais-Bourbon. Corps, matérialité et genre du politique à l'ère démocratique, Bordeaux, Éditions du Bord de l'eau, « Objets d'histoire », 2015, 232 p.

Comment se fabrique une assemblée parlementaire ? Et plus précisément, comment cette institution politique devient-elle un corps autonome et souverain qui ne se confond ni avec l'État, ni avec le pouvoir exécutif, ni avec le peuple ? C'est à cette question centrale dans l'histoire de la vie politique que le dernier ouvrage de Delphine Gardey se propose de répondre sous l'angle unique de « l'histoire faite chose ». L'originalité de cette enquête tient en effet dans ce qu'elle décrit minutieusement l'institution en train de se faire, non pas au travers des grands hommes qui ont marqué cette histoire ou de ses représentations les plus éculées, mais au travers de ses matérialités les plus concrètes et–en apparence seulement–les plus prosaïques : le bâtiment qui abrite les élus de la nation, son architecture, son mobilier, son protocole, son personnel administratif (huissiers, sténographes, lingères, etc.) et les politiques de gestion de ce personnel.

Cette focale sur une dimension largement négligée par l'historiographie est tout sauf anecdotique. Elle s'inscrit d'abord dans un programme scientifique : celui engagé par M. Foucault et poursuivi par plusieurs sociologues, dont l'ambition est d'éclairer le pouvoir normatif des choses, des techniques (Michel Callon, Bruno Latour) ou encore des instruments (Pierre Lascoumes, Patrick Le Galles, Yannick Barthe). Cette façon d'appréhender l'institution, en redonnant du corps à ces êtres sans corps que sont les assemblées parlementaires, s'inscrit ensuite dans un projet politique. Comme le souligne en effet la métaphore du linge, i.e. des dessous de l'institution, que l'auteure file tout au long du livre, il s'agit aussi d'exhumer le rôle de tous ceux qui, cachés par la « façade » (Goffman) d'une Chambre qui se donne à voir comme un « objet flottant dans une sorte d'éther » (p. 124), œuvrent en coulisses à son existence, en rendant notamment possibles certains des grands principes qui–telle la publicité des débats–régulent le théâtre parlementaire. Le propos est enfin féministe : il s'agit en même temps de lever le voile sur les rapports de genre qui règnent au Parlement, en montrant comment les hommes se sont fabriqué une Chambre bien à eux jusque dans ses plus petits recoins. [End Page 184]

Ce faisant, l'ouvrage de Delphine Gardey ne fait pas que combler certains points aveugles de l'historiographie parlementaire. Il contribue également à enrichir la sociologie des institutions politiques en bousculant certaines routines savantes mal affranchies de cette « pensée d'État » (Bourdieu), qui oppose administration vs politique, domestique vs politique, aristocratie vs démocratie. Loin d'être exclusifs les uns des autres, ces univers de pratiques différenciés apparaissent ici fortement enchâssés. En portant la focale sur l'économie du palais Bourbon, dans lequel s'installe la représentation nationale, l'auteure nous donne effectivement à voir l'Assemblée comme « un espace morcelé en de multiples "souverainetés" » (p. 39). Côté scène, le théâtre de l'hémicycle parlementaire est, au moins jusque sous la IIIe République, un espace d'interactions tout à la fois politique, social et domestique du fait de la présence des épouses de ministres et députés qui, bien que rejetées du côté du public, sont elles aussi en représentation. Côté coulisses, cet enchâssement d'ordres pluriels est renforcé par la logique aristocratique du palais Bourbon, qui marque durablement l'administration de la Chambre des députés. Alors qu'avec le temps les fonctions administratives se professionnalisent et le personnel politique se démocratise, les rapports élus/personnel administratif demeurent en effet emprunts des relations de « maisons » et de « services » qui caractérisent la domesticité aristocratique. À cela...

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Additional Information

ISSN
1961-8646
Print ISSN
0027-2671
Pages
pp. 184-186
Launched on MUSE
2019-04-11
Open Access
No
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