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  • Le sang de la mort de Louis-Ferdinand Céline
  • Alexis L. Chauchois and Gilles Glacet

Le sang des femmes a donné lieu à de nombreux tabous et eu une incidence sur les mœurs de bien des sociétés. La médecine comme la religion l'ont depuis longtemps étudié et questionné. Les hommes ont forgé une quantité de théories à propos de ce sang qui échappe à leur entendement, à leur contrôle. En Egypte, "où la femme [était] traitée avec des égards singuliers, elle demeurait confinée pendant tout le temps de ses règles" (Beauvoir 250). Le Lévitique affirme d'ailleurs le pouvoir contaminant, transmissible de l'impureté menstruelle. Et c'est encore un sang souillé que les chrétiens font très vite disparaître de leurs rites. Le sang expulsé lors des menstrues ou des accouchements est communément considéré polluant. Kristeva dira même que "le sang menstruel [. . .] représente le danger venant de l'intérieur de l'identité (sociale ou sexuelle) ; il menace le rapport entre les sexes" (Kristeva 86). Quant aux anglophones, ils appellent tout simplement la menstruation "the curse" (Beauvoir 65).

Comme l'écrivait Simone de Beauvoir, "de tous [l]es mythes, aucun n'est plus ancré dans les cœurs masculins que celui du 'mystère' féminin" (398). Bien souvent, cette énigme se fonde sur la dualité de la chair féminine: face à "l'émerveillement devant le corps féminin, le dégoût du sang menstruel" s'impose de manière concrète à l'homme (398). Le sang des femmes parfois terrorise ou fascine, répugne ou émeut. D'aucuns disent que c'est le sang de la vie, c'est le sang du sexe en tout cas, et le sang de la mort également.1 Ce sang dévoile combien la vie ne tient qu'à un fil, et il montre ainsi la proximité de l'humanité avec la mort, entretenue au sein même de la femme. Freud ne prétendait-il pas que "les grandes divinités maternelles des peuples orientaux paraissent avoir été toutes aussi bien des génitrices que des destructrices, aussi [End Page 415] bien des déesses de la vie et de la fécondation que des déesses de la mort" (Freud 100).

Michel Leiris écrit: "J'ai couramment tendance à regarder l'organe féminin comme une chose sale ou comme une blessure, pas moins attirante pour cela, mais dangereuse en elle-même, comme tout ce qui est sanglant, muqueux, contaminé" (80). Ce sang interpelle et fascine par le mystère qu'il renferme, et que libère la femme sans vraiment le dévoiler. C'est en tout cas un sang qui attire et que l'on observe. Un sang alors qui laisse également une trace écrite, des textes religieux aux articles médicaux, en passant bien entendu par la littérature.

Pour Louis-Ferdinand Destouches, qui a la médecine pour religion, l'hygiène est un credo. Or qu'est-ce qu'un hygiéniste, si ce n'est quelqu'un qui craint toute forme de contamination, et qui prête alors une attention inquiète et particulière au sang qui propage en les véhiculant les agents infectieux. Du médecin à l'écrivain, le sang ne disparaît pas. Au contraire, il marque de sa présence l'œuvre de Céline. L'auteur l'expose, il le met précisément en scène. Plus personne ne peut l'ignorer. Le sang est donné à voir. Dans des scènes de guerre d'abord, c'est le sang des hommes, avec leurs blessures atroces, qui se trouve complaisamment étalé. Puis, et c'est celui qui va nous intéresser particulièrement ici, dans les scènes plus quotidiennes d'un médecin de quartier, le sang des femmes s'étale lui aussi dans une surprenante abondance, fascinant.

Alors il en est qui l'étudie, l'écrive, ou l'observe. Ainsi donc de Destouches, de Céline, ou de Bardamu, qui tel un voyeur, le regarde sortir par le petit trou de la serrure. L'intérêt de Bardamu-médecin...

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Additional Information

ISSN
2165-7599
Print ISSN
0035-7995
Pages
pp. 415-425
Launched on MUSE
2019-02-22
Open Access
No
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