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  • Vérité, science, pouvoirMichel Foucault, historien des sciences au Collège de France
Abstract

Cet article examine le programme d'histoire des sciences que Michel Foucault a mené dans ses cours au Collège de France. Se donnant pour principe d'étudier les conditions de possibilité des savoirs et de leur positivité, il a d'abord mis au point un cadre méthodologique fondé sur les régimes de vérité. Àdistance des tentatives relativistes, le philosophe s'est efforcé de ménager à la vérité scientifique un espace socio-épistémique distinct. Il a également produit une série d'analyses innovantes concernant les formes de production et de captation des savoirs, depuis l'Antiquité jusqu'à l'époque moderne. Les savoirs dispersés ont été intégrés aux processus de cadrage et de formalisation marchand et étatique. Enfin, Foucault a élaboré, via la biopolitique, uneconceptualisation souple des articulations du savoir et du pouvoir: l'Etat développe des pratiques de connaissances spécifiques (comme la statistique) pour gouverner les populations.

Keywords

Foucault, vérité, sciences, pouvoir, histoire

La question de la vérité, de la science et du pouvoir occupe une place particulière dans l'œuvre du philosophe français Michel Foucault. Je propose, dans cet article, de mener un exercice à la Pérec: peut-on retracer, uniquement à partir des cours au Collège de France de Foucault, une perspective de long terme sur sa façon de questionner les rapports entre la vérité, la science et le pouvoir?

Isoler les cours dans la production intellectuelle de Michel Foucault c'est courir le risque d'insulariser un type spécifique de recherche, de découper un peu arbitrairement une forme ouverte d'expérimentation labile dans l'épaisseur d'un corpus aux multiples recouvrements. Mais c'est aussi l'opportunité de recomposer, sur ce territoire balisé de la parole professorale, les nervures les plus significatives d'une pensée qui ne cesse de vouloir échapper à elle-même et à son propre enfermement. L'exercice relève du jeu des contraintes: dégager le type d'analyse des pratiques de connaissances que Foucault donne à voir dans ce qui a été son exercice professoral le plus continu. Dans vaste ensemble de leçons prononcées de 1970 à 1984, je voudrai dégager les saillances d'une réflexion que Foucault organise autour des sciences, des savoirs et de leur historicité. Je proposerai cependant, ponctuellement, de signaler les liens, les nouages et les correspondances entre les cours de Foucault et ses autres travaux. La cohérence de l'œuvre foucaldienne se donne à voir dans la multiplicité des prises de parole et des écrits.

Le détourage proposé des cours au Collège de France serait purement discrétionnaire s'il ne venait se superposer au projet même de la chaire que le philosophe occupe à partir de 1970. Dans sa leçon inaugurale, Foucault précise ainsi la façon dont il compte engager son travail sur les "systèmes de pensée" (l'intitulé de la chaire qu'il occupe): [End Page 131]

Voici l'hypothèse que je voudrais avancer, ce soir, pour fixer le lieu—ou peut-être le très provisoire théâtre—du travail que je fais: je suppose que dans toute société la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée, redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d'en conjurer les pouvoirs et les dangers, d'en maîtriser l'événement aléatoire, d'en esquiver la lourde, la redoutable matérialité.

Recomposer le parcours épistémologique qu'a proposé Foucault, c'est affronter au moins trois questions. D'abord, il s'agit de saisir la façon dont le philosophe entend constituer un cadre méthodologique propre à rendre compte des évolutions des façons de connaître. Ensuite, il faut détailler cette opération de tri dans l'épaisseur des savoirs produits, que Foucault repère comme une pierre de touche de son programme dès sa leçon inaugurale. Enfin, il est indispensable de recomposer les nuances de l'ajustement entre l'agir et le connaître dont le philosophe ne cesse d'ausculter les formes historiques.

Une méthode: les régimes de vérité

Dans son cours au Collège de France Foucault aborde la question des savoirs et des sciences, en déployant la question des régimes de vérité qui constitue, pour lui, le point névralgique de sa méthodologie.

L'analyse porte sur le verrouillage des procédures du dire-vrai, sur ce moment où le lien entre un énoncé et sa capacité à dominer le raisonnement d'un chercheur devient une évidence. Foucault ne renonce donc pas au principe d'une vérité savante qui exclut le faux; mais il cherche à rendre compte d'autre chose, de cette force du probatoire qui reconfigure les rapports socio-épistémique, agrège les individus, fonde des communautés de recherche, valide des procédures cognitives et expérimentales. Surtout, le philosophe place cette proposition méthodologique sous le signe d'une généalogie, d'une histoire au long cours. Il n'entreprendra pas lui-même cette histoire de la vérité scientifique, se concentrant sur d'autres procédures du dire-vrai, comme la parrêsia. Mais il a offert un espace d'analyse qui tout en prenant acte d'une capacité productive de la vérité scientifique, laisse la place à une histoire de ses configurations successives. Le philosophe souhaite repenser à nouveau frais la place des pratiques scientifiques dans l'ordre de la modernité; il peut déplacer le raisonnement historique vers la pluralité des modalités du dire-vrai. Foucault poursuit ainsi, toujours dans le cours Du gouvernement des vivants, [End Page 132]

(…)[D]'unefaçon générale, qu'est-ce que la science, la science au singulier? Y a-t-il un sens à mettre à ce mot de science au singulier? [M]ais si on pose la question en termes de régime de vérité, je crois qu'il est légitime, en effet, de parler de la science. La science, ¸a serait une famille de jeux de vérité qui obéissent tous au même régime, même s'ils n'obéissent pas tous à la même grammaire, et ce régime de vérité bien spécifique, bien particulier, c'est un régime dans lequel le pouvoir de la vérité est organisé de façon que la contrainte y soit assurée par le vrai lui-même … Et à partir de là, je crois, il faut bien comprendre que la science n'est que l'un des régi-mes possibles de vérité et qu'il y en a bien d'autres. Il y a bien d'aut-res façons de lier l'individu à la manifestation du vrai, et de le lier à la manifestation du vrai par d'autres actes, avec d'autres formes de lien, selon d'autres obligations et avec d'autres effets que ceux qui sont définis par la science, par exemple, l'auto-indexation du vrai. Régimes très nombreux dont certains ont une proximité d'histoire et de domaine avec les régimes scientifiques proprement dits, par exemple entre la chimie et l'alchimie.

(97)

Foucault ménage un espace épistémique relativement autonome pour les pratiques scientifiques. Il replace les procédures du dire-vrai savant dans l'ensemble des façons d'aborder la vérité et de constituer des séparations entre le vrai et le faux. La science n'est pas le seul domaine dans lequel la vérité vient produire des effets de rupture, de rejet, de disqualification, de gradation ou de hiérarchie. Foucault n'attribue pas à la science la forme matricielle des régimes de véridiction. Il s'emploie justement à distinguer les types de vérité, mais n'entend pas produire une échelle des valeurs du dire-vrai; il reconnaît simplement qu'il y a des "régimes de vérité qui sont très cohérents, très complexes, et qui sont fort éloignés du régime scientifique d'auto-indexation du vrai …" (Du gouvernement 97). Ce sont d'ailleurs ces régimes très différents des pratiques scientifiques du dire-vrai dont il veut rendre compte dans son cours.

Ce qui motive la conceptualisation des régimes de vérité, c'est leur modelage par des jeux de contraintes sur lesquels Foucault est revenu à plusieurs reprises dans des textes d'interventions. Ainsi, dans un entretien accordé à Il Contributo en 1980, le philosophe précise que c'est de Nietzsche qu'il tire son programme pour constituer une histoire de la vérité considérée comme "un effet interne" du discours savant ("Entretien" 873). Le travail de véridiction est donc réflexif, puisqu'il est contenu non seulement [End Page 133] dans le procès de production scientifique, mais également dans toutes les formes d'expression qui vise le vrai. C'est à partir de son travail sur l'histoire de la sexualité que Foucault reliera plus explicitement encore les régimes de vérité aux contraintes qu'ils font peser sur ceux qui les portent: les "jeux du vrai et du faux" sont ce qui permette "l'être de se penser historiquement." En tant qu' "expérience," la vérité distribue les catégories (le fou, le criminel …) et organise les subjectivités ("Usage des plaisirs" 1361).

Les précisions méthodologiques sur l'histoire critique de la vérité restent, cependant cantonnées à l'introduction du cours sur le Gouvernement des vivants. Elles ne donnent pas lieu à des développements historiques plus fournis, mais constituent néanmoins des indications précieuses pour établir un régime heuristique d'un autre genre pour l'histoire des sciences. En s'attachant à reconsidérer la procédure centrale des savoirs, i.e. l'administration de la vérité, Foucault propose un élargissement du socle épistémique. La science est maintenue, en tant qu'ensemble de procédures liant les acteurs à un dire-vrai, dans une tension constructive entre des configurations épochales variables et un impératif d'alignement sur la véridiction.

Michel Foucault a donc ouvert la voie à une histoire des véridictions qui replace les pratiques scientifiques dans l'ensemble plus vaste des procédures mobilisant le dire-vrai. Si ces régimes de vérité organisent l'arrièreplan méthodologique des enquêtes, il nous reste à questionner—sur un mode plus fragmentaire encore—les grandes coupures historiques dans l'ordre des savoirs scientifiques que Foucault a repéré dans ses enseignements hebdomadaires.

Transformation(s) et captation(s) des savoirs scientifiques

En reprenant l'ensemble des cours et en rapprochant les éléments épars d'histoire des savoirs scientifiques qu'on peut y retrouver, on perçoit chez Foucault une attention continue aux pratiques de transformations et de captations des connaissances savantes. J'envisagerai ici de reconstituer un chronotrope—qui n'est pas celui des enseignements—courant de l'antiquité grecque jusqu'au XIXe siècle. Dans cet ample mouvement temporel, c'est tout une série de requalifications des sciences qui sont à l'œuvre, chaque époque produisant des formes spécifiques de prélèvements, d'arraisonnements, de modifications ou d'évolutions des connaissances savantes.

En 1971, dans ses Leçons sur la volonté de savoir, le philosophe origine [End Page 134] un rapport nouveau au savoir chez Hésiode. Il existe chez l'auteur de la Théogonie et "ses successeurs" un rapport au juste qui est aussi un rapport à la vérité sur l'état du monde: "c'est la vérité des jours et des dates; des moments favorables; des mouvements et des conjonctions des astres; des climats, des vents et des saisons: c'est-à-dire un certain savoir cosmologique" (Leçons 106). Mais Hésiode dispense un autre type de connaissance, fondée sur "la vérité de la genèse des deux et du monde, de leur ordre de succession et de préséance, de leur organisation comme système du monde" (Leçons 106). Si Hésiode a pris soin d'exposer cette dualité des connaissances, il n'en est pas le premier concepteur. Foucault repère l'origine de ces ensembles de savoir dans "les grands empires de l'Euphrate et du Proche Orient …, chez les Hittites, chez les Assyriens, à Babylone. Et ils s'y sont constitués en relation direct avec la forme du pouvoir politique" (Leçons 106). C'est dans la "structure d'État" de ces régimes impériaux mésopotamiens, que le philosophe repère les contingences expliquant les modalités formatrices de ces savoirs. La tenue d'un "calendrier officiel" marquant "les jours fastes et néfastes pour les décisions, les travaux, les batailles, les semailles," la constitution d'un "système d'équivalence" (Leçons 106) et de mesure pour les impôts, ainsi que l'élaboration d'un récitatif impérial pour réassurer le pouvoir constituent les "trois grands types de savoir qui s'étaient développés chez les Assyriens" (Leçons 107). Voici donc une première découpe dans l'épaisseur des savoirs, une première distinction dans l'ordre des pratiques cognitives: le "savoir d'observation et de magie des jours et des astres, le savoir technique des quantités et des mesures, le savoir mythico-religieux des origines" (Leçons 107). Liés à la formation des structures impériales anciennes, ces modes de connaissance vont circuler et, parallèlement, se transformer. Foucault ne s'attarde pas sur la façon dont les savoirs mésopotamiens ont été transmis; il signale simplement que l'invasion dorienne a, pour un temps, "oblitérée" (Leçons 107) l'écriture. En revanche, assure le philosophe, ces corpus de connaissance font retour dans la Grèce des VIIe-VIe siècles, sous une "forme nouvelle" (Leçons 107). Dans leur translation depuis l'Orient, ces savoirs subissent une profonde transformation: ils ne sont plus liés au pouvoir politique, il n'est plus les savoirs "des fonctionnaires, des scribes, des comptables et des astrologues du pouvoir" (Leçons 107). Ils deviennent les savoirs dont "tout homme a besoin pour être juste et revendiquer, de chacun, la justice. Le savoir se déplace de l'exercice du pouvoir au contrôle de la justice" (Leçons 107). C'est donc moins le contenu des connaissances produites qui est remis en cause dans cette extension géographique et historique [End Page 135] des savoirs mésopotamiens, que leur articulation à la structure civique des sociétés dans lesquels ils sont employés. Aucun savoir, pour Foucault, n'est désolidarisé de son ancrage social et culturel. Des attentes collectives, des formations institutionnelles en place, de la hiérarchie des pouvoirs comme de leur stratification va dépendre un accueil spécifique pour des connaissances héritées des grands empires du Croissant fertile. Ce qui se dénoue dans le passage du politique au juridique, c'est le secret (Leçons 107). Le savoir commun ainsi fondé en Grèce est disputé collectivement, il n'est plus l'apanage d'une caste ou d'une élite. Mais ces nouvelles conditions de réception des savoirs d'Orient ont produit une structure fondamentale pour les connaissances occidentales. En quelque sorte, les points archimédiens qui délimitaient le territoire cognitif à partir duquel le pouvoir mésopotamien s'organisait se retrouvent, presque à l'identique dans la Grèce présocratique. Foucault reprend ainsi les trois grands ensembles de connaissance dont ils retrouvent les saillances en Occident: le "savoir de l'origine, de la genèse et de la succession," qui devient le "savoir des cosmologies, de la philosophie et de l'histoire," le "savoir des quantités, des comptes et des mesures" se transforme en "savoir mathématique [et] savoir physique," enfin, le "savoir de l'événement, de l'occasion, du moment" produit "le savoir technique de l'agronomie, de la médecine," mais aussi "le savoir magique" (Leçons 107). Michel Foucault remarque que les "deux premiers savoirs ont finalement organisé la science occidentale: l'origine et la mesure; la succession et la quantité; l'ordre du temps, l'ordre numérique" (Leçons 108). À l'inverse, ce que le philosophe appelle "le savoir du moment a été repoussé peu à peu dans les marges" (Leçons 108) faisant place à une constellation de connaissances éclatées (comme la clinique médicale cherchant la dispersion des "foyers pathogènes" ou la "stratégie militaire" (Leçons 108) condensant les arts de la gestion des forces et du temps).

Dans son cours intitulé Théories et institutions pénales, Michel Foucault revient, incidemment, sur le travail de purification politique que subissent les savoirs du Moyen Âge. Dans sa dernière leçon de l'année 1972, le philosophe explore à nouveau la question de la mesure. Il précise que "chez les Grecs, il a fallu qu'il y ait un pouvoir pour établir la mesure des terres, la mesure des propriétés, des dettes, la mesure des marchandises" (Théories 209). La mesure s'appuie sur un "savoir préalable," mais elle doit être distinguée de "l'enquête" qui, elle, est "une forme de prélèvement du savoir. C'est une manière de soutirer le savoir, de le faire passer ailleurs, de le rassembler, de lui donner une forme et de le retourner en décision" (Théories 209). [End Page 136] La période médiévale opère une rupture, un changement de registre dans le type même de savoir disponible pour ceux qui dirigent. "Le savoir dont le pouvoir a besoin, précise Foucault, le savoir qu'il appelle et auquel il donne lieu, c'est le savoir prélevé, canalisé, accumulé, converti en décision" (Théories 209). Le Moyen Âge est donc le moment où s'organise "une forme de pouvoir-savoir commandée par le système enquêtebureaucratie" (Théories 209). Il en résulte une pratique de reproduction socio-cognitive qui ne cherche pas à former des "'gouvernants,' mais des bureaucrates, des administrateurs …" (Théories 209) qui participent activement au "processus d'accumulation, de circulation [et] d'enregistrement du savoir" (Théories 210).

Ce qui s'infléchit à cette époque ce n'est pas seulement la forme du savoir produit, c'est surtout son contenu. L'enquête se distingue de la mesure en ce qu'elle ne s'accomplit pas dans la même structure socioéconomique. Comme le Moyen Âge marque les débuts de la formation de l'État, c'est tout son appareil qu'il convient de nourrir d'un savoir visant à le rendre plus efficace. Ce qui naît dans cette extraction de ce que Foucault appelle le "sur-savoir," c'est "l'intellectuel," ce "personnage si important dans la société capitaliste" (Théories 211). L'ancrage marxiste de la démonstration explique très probablement cette fresque d'une grande ampleur chronologique, que Foucault prolonge en invitant à rechercher les luttes qui ont contré (ou tenté de le faire) cette extraction capitaliste des savoirs. Il évoque ainsi les combats "entre les artisans et les manufacturiers" autour du "secret" de fabrication. Il pointe également les "luttes des ouvriers pour assurer eux-mêmes leurs propres enquêtes, pour parler en leur propre noms, contre les enquêtes administratives." Enfin, Foucault pointe les rapports de force engagés au XIXe siècle "pour un "savoir populaire" opposé au savoir "inquisitorial" lié au plus de pouvoir de la bourgeoisie" (Théories 212).

Dans cette accumulation primitive du capital cognitif, l'Université constitue le point de ralliement des savoirs accumulés. Mais elle cherche également à dissimuler, dans sa quête d'autonomie et son désintéressement affiché, "qu'à la racine du savoir qu'elle distribue, il y a extraction du sursavoir" (Théories 212). Autrement dit, le travail de séparation, de fermeture et de clôture que l'Université entend mener pour conserver sa puissance de reproduction est aussi un moyen pour elle de perdre les origines violentes de l'extraction du sur-savoir. Le schème marxiste opère ici selon deux axes sécants: d'une part la connaissance est assimilée à un capital supposant, dans son extraction native, une prise autoritaire sur les "travailleurs [End Page 137] de la preuve" que sont les intellectuels, d'autre part, les formes institutionnelles cristallisées que sont les Universités opèrent comme des machines reproductives d'autant plus efficaces qu'elles effacent les traces de la saisie initiales des connaissances.

Foucault ne perd donc pas de vue le principe qu'il s'est donné pour analyser les savoirs et leur production de l'Antiquité au XIXe siècle. Il garde, au principe même de l'heuristique qu'il met en place, l'idée d'une recherche sur les modalités de séparation, de hiérarchisation, de stratification, de distinction des savoirs. Chaque époque constitue, dans cette étude en pointillée, une configuration socio-épistémique spécifique. Les types de savoirs produits, attendus, valorisés ou minorés dépendent des formats d'action politique en cours, des forces économiques à l'œuvre, des principes de structuration des institutions ainsi que des objets sur lesquels ces savoirs portent. C'est dans cette liste étendue de critères que peut s'objectiver une forme épochale de savoir dominant. Ce principe d'analyse, Foucault l'affine encore lorsqu'il aborde plus directement l'époque moderne. Dans le cours de 1976, intitulé "Il faut défendre la société," le philosophe travaille à définir une approche du pouvoir qui ne vise pas les corps, comme dans le cas de la discipline, mais les populations dans leur ensemble. Ce "biopouvoir" est, par toute une série de procédures complexes, associé à des savoirs spécifiques. Mais Foucault prévient, dès le premier cours du 7 janvier 1976, que ce qui l'intéresse ce n'est pas seulement la puissance d'un savoir positif projeté par exemple par l'État pour connaître la population qui le compose, ce sont aussi les savoirs éliminés, proscrits, écartés, précisément au nom de la légitimité des connaissances régulatrices supérieures. Les "savoirs assujettis" sont "non qualifiés" voir même "disqualifiés"; c'est le "savoir des gens" (ce qui ne recouvre pas le "savoir commun," mais un "savoir local, régional, un savoir différentiel …" ("Il faut défendre la société" 8–9).

Même si Foucault ne le précise pas dans cette première leçon, c'est bien la modernité que vise son propos. Le philosophe cherche à comprendre, pour la période moderne—et dans la perspective d'une biopolitique attentive à l'état des populations—le travail de requalification des connaissances opéré par l'État. Foucault prend donc à rebours l'histoire classique des sciences qui fait, par exemple, du XVIIIe siècle "le siècle d'émergence des savoirs techniques" ("Il faut défendre la société" 159). Pour lui le scintillement des savoirs locaux, leur dispersion et leur plasticité sont la condition de leur efficace ("Il faut défendre la société" 159–60). Ils n'appartiennent à aucun régime général de scientificité, ils ne sont inscrits dans aucun corpus [End Page 138] spécifique de connaissance. Cette hétérogénéité est d'abord préjudiciable à l'économie productive. À la fin de l'époque moderne, on assiste, dit Foucault, à une "lutte de ces savoirs les uns par rapport aux autres." Les "forces de productions" et les "demandes économiques" valorisent une certaine discrétion dans l'établissement de connaissances qui peuvent devenir un avantage concurrentiel dans les échanges marchands. Cette compétition généralisée des savoirs introduits des processus "d'annexion, de confiscation, de reprise en charge des plus petits savoirs, les plus particuliers, les plus locaux, les plus artisanaux, par les plus grands, … les plus généraux, les plus industriels, ceux qui circulaient le plus facilement" ("Il faut défendre la société" 160). Foucault soutient que c'est la dispersion des savoirs, leur éclatement premier dans des espaces hétérogènes, leurs usages contrastés dans des pratiques différentes qui ont permis le "développement du savoir technologique au XVIIIe siècle: c'est dans cette forme de multiplicité et non pas dans le progrès du jour sur la nuit, de la connaissance sur l'ignorance" ("Il faut défendre la société" 160).

Les savoirs, décrits comme des capitaux intéressants la sphère marchande, ne sont pas des objets purs, indépendants de toutes les conditions socio-économiques dans lesquelles ils émergent. Foucault densifie immédiatement son analyse. Certes, la captation et l'homogénéisation des connaissances sont le produit d'une lutte marchande qui dissipe les secrets de fabrication, mais l'État est un acteur majeur de cette recomposition des savoirs. Dans la France moderne où l'équilibre des forces économiques est étroitement indexé sur l'architecture étatique du pays, la centralité de l'appareil d'État induit une puissance régulatrice d'importance. Le philosophe repère quatre grands procédés par lesquels l'État intervient "directement ou indirectement" dans "ces tentatives d'annexion qui sont en même temps des tentatives de généralisation …" ("Il faut défendre la société" 160). Il y a d'abord la "l'élimination, la disqualification de ce qu'on pourrait appeler les petits savoirs inutiles et irréductibles, économiquement coûteux; élimination et disqualification, donc" ("Il faut défendre la société" 160). Ensuite, c'est la "normalisation de ces savoirs entre eux, qui va permettre de les ajuster les uns aux autres, de les faire communiquer entre eux, d'abattre les barrières du secret et des délimitations géographiques et techniques" ("Il faut défendre la société" 160) de "rendre interchangeables non seulement les savoirs, mais aussi ceux qui les détiennent" ("Il faut défendre la société" 160). La "classification hiérarchique de ces savoirs" est la troisième opération menée par l'État "qui permet, en quelque sorte, de les emboîter les uns dans les autres, depuis les plus particuliers et les plus [End Page 139] matériels, qui seront en même temps les savoirs subordonnés, jusqu'aux formes les plus générales, jusqu'aux savoirs les plus formels, qui seront à la fois les formes enveloppantes et directrices du savoir" ("Il faut défendre la société" 160). Enfin, l'ultime procédure par laquelle l'État intervient, est la "centralisation pyramidale," qui permet le contrôle de ces "savoirs, qui assure les sélections et qui permet de transmettre à la fois de bas en haut les contenus de ces savoirs, et de haut en bas les directions d'ensemble et les organisations générales que l'on veut faire prévaloir" ("Il faut défendre la société" 160–61).

Ces opérations sont en quelque sorte la formalisation la plus complète historiquement de ce phénomène de transformation et de captation des savoirs qui intéresse Foucault depuis le début de ses cours au Collège de France. En pointant les procédés par lesquels certains savoirs (jugés utiles pour certains activités marchandes ou publiques) sont sélectionnés, valorisés et publicisés, le philosophe approfondi son programme de recherche. Il donne un aperçu des prises concrètes du pouvoir sur la distribution des connaissances. Des quatre grandes opérations dont ces différentes procédures et institutions ressortissent, Foucault retient qu'elles prennent place dans un plan plus général encore. Celui d'une "mise en discipline des savoirs," c'est-à-dire

l'organisation interne de chaque savoir comme une discipline ayant, dans son champ propre, à la fois des critères de sélection qui permettent d'écarter le faux savoir, le non-savoir, des formes de normalisation et d'homogénéisation des contenus, des formes de hiérarchisation, et enfin une organisation interne de centralisation de ces savoirs autour d'une sorte d'axiomatisation de fait

C'est de cette double séparation d'avec un hors-savoir et d'un entresavoirs que naît "une espèce de champ global ou de discipline globale que l'on appelle précisément la "science." La science n'existait pas avant le XVIIIe siècle" ("Il faut défendre la société" 162). Ce qui existait c'était une somme de savoirs locaux pour lesquels la philosophie jouait le rôle de "système d'organisation" ("Il faut défendre la société" 162).

De l'antiquité mésopotamienne au début de l'époque contemporaine, c'est une contre-histoire des sciences que Foucault mobilise. Non par goût de la pure provocation ou de la prise systématique du contre-pied, mais bien parce qu'il suit un programme de recherche patient, parfois buissonnant, mais toujours adossé aux principes d'une analyse des processus de [End Page 140] transformation et de captation des connaissances. Si le ton marxiste des premiers cours a disparu au crépuscule des années 1970, il n'en reste pas moins que Foucault continue d'envisager la connaissance comme un capital dont la production et la sur-production sont un rouage fondamental de la prise biopolitique sur les populations. Dans cette perspective, la contrehistoire des sciences qu'il construit tout au long des années 1970 n'est pas une digression, mais un passage nécessaire pour mieux saisir la façon dont les savoirs et les sciences sont intégrés aux institutions politiques et aux procédures de l'action publique.

Des savoirs pour agir

C'est un truisme que de considérer que toute l'œuvre de Foucault peut se déployer le long des deux axes du savoir et du pouvoir. L'analyse de son travail d'historicisation des sciences, telle qu'il la mène dans ses cours au Collège de France permet toutefois d'envisager de nouveaux foyers de problématique et de questionnement. Car dans le doublet savoir/pouvoir, l'introduction d'une dimension temporelle, l'attention aux développements historiques longs ainsi que la saisie de points de retournement plus vifs, permettent de reconsidérer les conceptualisations générales autour de la discipline et de la biopolitique. En effet, on peut noter trois périodes définissant spécifiquement le rapport savoir/pouvoir: l'antiquité grecque (qui place la résolution de l'énigme comme opérateur politique), la modernité punitive (fondant le pouvoir sur les sciences humaines) et la biopolitique (cette gestion savante des populations). Dans ces grands ensembles historiquement constitué, les liens entre les connaissances et l'action politique sont systématiquement analysés à l'aune des configurations épistémiques dominantes. En filigrane, c'est une évolution générale des rapports entre le connaître et l'agir qui émerge.

Dans le cours Du gouvernement des vivants, Foucault aborde la place des connaissances dans l'ordre politique d'une manière tout à fait originale. Il définit ce qu'il appelle le "savoir œdipien" (50) en prenant pour point de départ la dispute entre Œdipe et Tirésias au sujet de la mort de Laïos. Tirésias dit à Œdipe: "c'est toi finalement le coupable, tu veux m'arracher la vérité. Eh bien, la voilà, ne va pas chercher ailleurs: celui qui a tué Laïos, c'est toi." Foucault note que la réponse d'Œdipe ne manque pas d'ambiguïté, elle est même étrange us égard à la violence de la révélation que Tirésias vient de faire. Œdipe ne dit pas "Ce n'est pas vrai, je suis innocent, je n'ai pas pu faire ¸a, il dit: "Ô richesse, Ô pouvoir, Ô art de tous les arts [End Page 141] combien de jalousie tu suscites!" (Du gouvernement 51). La référence à un "art," un "art suprême" qui plus est, est surprenante d'abord, nous dit Foucault, parce que "jamais dans les textes archaïques et antérieurs en tout cas à la fin du VIe-Ve siècle, le pouvoir [n'est] caractérisé comme une … technique, comme un art." Alors qu'au contraire, "c'est un des thèmes … absolument fondamentaux de toute la discussion politique, de toute discussion philosophique au Ve et au IVe siècle …" (Du gouvernement 51).

La dispute entre Tirésias et Œdipe, portant sur la culpabilité de ce dernier dans la mort de Laïos fait surgir, pour la première fois dans l'antiquité, une suture inédite, un point de jonction jusque-là absent, celui d'une connaissance technique et savante capable d'informer le pouvoir, de lui fournir les moyens de sa manifestation et de son efficace. Foucault poursuit son raisonnement en explorant la forme politique athénienne paradigmatique, la démocratie, au prisme de cette nouvelle interrogation sur une puissance d'agir informée par un savoir spécifique. "A-t-on besoin pour gouverner la cité de transformer tous ceux qui ne savent pas en ceux qui savent?" s'interroge Foucault (Du gouvernement 56). Autrement dit, qu'elle est la source de cette connaissance et comment peut-on le transmettre? Le "Ve siècle athénien" apparaît donc comme le point névralgique d'une problématisation inédite des liens entre savoir et pouvoir, notamment parce que se pose alors la question du passage du "non-savoir" au "savoir" (Du gouvernement 56); problématisation qui requiert une conceptualisation politique, rhétorique et langagière. Car c'est bien dans les plis du discours que gisent les éléments essentiels d'une inflexion sur la façon de considérer les connaissances: "Œdipe peut devenir celui qui sait à partir de son non-savoir, grâce à des marques, à des signes, à des repères qui seront là, sur le chemin, sur la piste, qui permettront de bien diriger le navire, et qui finalement lui permettront, à partir de ces événements, d'inférer la vérité et ce qui s'est passé "(Du gouvernement 56).

Le non-savoir est cette absence d'évidence sur laquelle vient buter l'exercice du pouvoir (judiciaire dans le cas d'Œdipe). Il faut accepter de construire une connaissance indiciaire, un savoir des signes, une capacité à trouver des éléments épars et à les relier entre eux, dans un mouvement signifiant, pour que s'instaure la première articulation spécifique du savoir et du pouvoir.1 La puissance politique peut naître de ce qui ne se donne pas prima facies, mais que le science peut révéler par la collecte et la confrontation d'indices.

Dès ses premières analyses portant sur l'Antiquité, Foucault considère la science comme une condition de gouvernement. Mais une logique complexe [End Page 142] et labile sous-tend la construction historique du rapport entre la connaissance et l'action politique: il n'existe pas de régime général qui organiserait les flux d'informations et les recherches savantes vers un dispositif de puissance prêt à les accueillir. Ce qui se joue entre ces deux grands pôles des activités humaines, ce sont des reconfigurations perpétuelles. On mesure donc combien, sous cette question du savoir/pouvoir, Foucault place une interrogation quasiment anthropologique sur la façon de joindre ou au contraire de dissocier deux plans d'activité.

Dans son cours du 28 mars 1973, alors qu'il explore La société punitive, le philosophe analyse la transformation du pouvoir disciplinaire entre l'époque moderne et l'époque contemporaine. Il veut saisir, pour cette période, le "jeu complexe" de l'administration savante et des choses concernant "la surveillance des populations" (La société punitive 237). Au XVIIe et XVIIIe siècle, l'appareil d'État rassemble des agents (intendants et policiers) qui, non seulement, accomplissent la tâche d'une attention généralisée, mais participent de la production d'une série de savoirs: le "savoir de gestion," pour l'impôt et les taxes, le "savoir d'enquête" (portant sur les forces économiques et démographiques du royaume), le "savoir d'inquisition policier" qui traite du comportement des individus (La société punitive 237). Avec la Révolution française, ce "savoir de surveillance" est réorganisé selon "deux grands principes (…) capitaux dans l'histoire du savoir" (La société punitive 238). D'une part, et sous l'influence de Chaptal, les agents du pouvoir sont systématiquement des agents de connaissances: les acteurs de l'administration participent à la constitution des savoirs sur les êtres et les choses dans le quotidien de leur travail, via les nombreux rapports qu'ils doivent mettre en circulation (La société punitive 238). Pour que fonctionne cette bureaucratie de l'action publique des "instruments d'abstraction, de généralisation, d'estimation quantitative" (La société punitive 238) sont établis qui rendent commensurables les informations collectées. D'autre part, et dans le même temps, les "appareils du pouvoir" s'ouvrent "aux foyers autonomes du savoir" (La société punitive 239). Les institutions liées à la production de connaissances spécifiques sont lestées d'un certain pouvoir qui vient appuyer l'administration de l'État. Au XIXe siècle, la "société à pouvoir disciplinaire" (La société punitive 240) visent non pas seulement à contrôler et à surveiller les individus mais à fonder des habitudes, c'est-àdire "ce à quoi des gens se soumettent" (La société punitive 241). Le pouvoir cesse d'être ordonné par la dramatisation rituelle de sa souveraineté; il se déploie dans l'ordinaire des situations, dans les plis des habitudes que l'on fait prendre et dans les normes. Et ce faisant, il se double d'un discours [End Page 143] savant et "normalisant, celui des sciences humaines" (La société punitive 244).

L'effort conceptuel de Foucault consiste à penser la transformation réciproque du savoir et du pouvoir. Avec la Révolution française, la systématisation d'une administration serrée de l'État s'accomplit par la mobilisation totale des agents publics qui doivent produire un savoir de surveillance. Ce dernier, en retour, permet d'affiner le travail de normalisation construit par l'ordre politique.

C'est incontestablement lorsque Foucault aborde la question de la biopolitique qu'il met au jour une forme quasi parfaite de recouvrement du savoir/pouvoir. Dans le cours de 1977–1978, intitulé Sécurité, territoire, population, le philosophe soutient que c'est la gestion du problème de la population qui va transformer l'art de gouverner. Et au principe de cette intégration des individus considérés comme des cohortes d'ensemble, il y a une science directement branchée sur l'appareil d'État: la statistique. À partir du XVIIe siècle, "tout un ensemble d'analyses et de savoirs …" (Sécurité 104) ont pris de l'ampleur; il s'agit de "toute cette connaissance de l'État dans les différents facteurs de sa puissance, et c'est ce qu'on a précisément appelé la "statistique" comme science de l'État" (Sécurité 104). Précisément, le renversement biopolitique, qui vise les populations et non plus les individus comme le faisait auparavant la discipline, suppose un changement d'échelle dans l'analyse. La famille cesse d'être le foyer d'une interrogation savante, elle n'est plus un "modèle chimérique pour le bon gouvernement," mais un simple "instrument" (Sécurité 108). Le cadre épistémique que constitue la statistique recouvre alors le plan politique: parce qu'elle peut quantifier la mortalité, les épidémies, "les expansions endémiques," mais aussi "la spirale du travail et de la richesse" (Sécurité 108), la connaissance statistique devient le point d'inflexion politique à partir duquel un nouvel objet est découpé dans l'épaisseur du monde pour donner corps à un type inédit d'exercice de la puissance.

________

L'histoire des sciences que Michel Foucault a pratiquée, sous une forme pointilliste, tout au long de son enseignement au Collège de France a constitué un contre-modèle à l'histoire classique des connaissances. Le philosophe a d'abord pensé un cadre général des régimes de vérité dans lequel la science occupe une place fondamentale.

Parallèlement à cet effort méthodologique de mise en cohérence historique des façons de connaître, Foucault s'est efforcé de recomposer—sur le très long terme—la fa¸on dont les savoirs ont constitué des enjeux politiques [End Page 144] et économiques susceptibles d'être captés, transformés, modifiés, accumulés, dispersés … Les institutions deviennent, dans cette perspective, des points d'appuis pour ce gigantesque tri épistémologique.

Enfin, dans la grande question du savoir/pouvoir, qui ne cesse jamais de faire retour dans toute l'œuvre de Foucault (et pas seulement dans ses cours au Collège de France), le philosophe parvient à théoriser une série d'articulations et de recouvrements originaux entre l'agir et le connaître.

En recomposant cette contre-histoire des sciences, il est possible de repérer une série de lignes de force dont la solidité et la constance ne cesse d'étonner. Foucault n'a ainsi jamais séparé son exigence d'interroger le développement des savoirs sur le long terme d'un recours à une méthodologie sans cesse affinée. Il s'est tenu, même si le résultat est fragmentaire, à une histoire des sciences qui fasse droit à toutes les formes de connaissances en pointant bien les procédures de délégitimation et de disqualification. Il a cherché en permanence les ligatures et les recouvrements des manières de connaître et des façons de gouverner, montrant dans la biopolitique un type de superposition inédit.

De ces tentatives d'élaboration de grilles d'analyses pertinentes rendant compte de ces "systèmes de pensée" dont Foucault s'était engagé à faire l'histoire au Collège de France, une certaine histoire des sciences émerge, sous la forme, parfois opalescente, parfois vive, d'un ensemble de problématiques constamment mobilisées, toujours retravaillées, en permanence bousculées. In fine, on se trouve assez loin de l'image d'un philosophe changeant en permanence de point de vue, de cadrage ou d'outils conceptuels. D'ailleurs, Foucault semble s'être lui-même aperçu que le droit a l'abandon des idées qu'il réclamait dans la préface de L'archéologie du savoir ne lui était plus utile quelques années plus tard. Dans l'introduction du deuxième volume de l'Histoire de la sexualité, il reconnaît, avec une certaine mélancolie, que la stratégie du changement de pied n'est peut-être qu'en leurre:

Telle est l'ironie des efforts qu'on fait pour changer sa façon de voir, pour modifier l'horizon de ce qu'on connaît et pour tenter de s'écarter un peu. Ont-ils effectivement conduit à penser autrement? Peutêtre ont-ils permis de penser autrement ce qu'on pensait déjà et d'apercevoir ce qu'on a fait d'un angle différent et sous une lumière plus nette. On croyait s'éloigner et on se retrouve à la verticale de soi-même.

(19)

Certes, l'histoire des sciences que Foucault a travaillée au Collège de France ne quitte pas cette position verticale, centrale même qu'elle n'a [End Page 145] jamais cessée d'avoir dans son œuvre. Mais les mouvements qu'il opère autour, dans cette spirale concentrique qui le ramène à son point de fuite initial, témoignent d'une volonté toujours plus affirmée de se déprendre des cadrages trop étroits et des questionnements trop restreints auquel un certain conformisme disciplinaire réduisait l'histoire des sciences jusqu'au début des années 1980.

Jerome Lamy
CNRS, CERTOP, Université Toulouse Jean-Jaurès

Note

1. L'analyse de Foucault a, très récemment, trouvé une éclatante confirmation dans la très belle étude que Paulin Ismard vient de consacrer au travail d'expertise des esclaves publics dans la Grèce ancienne (Paulin Ismard, La démocratie contre les experts. Les esclaves publics en Grèce ancienne [Paris: Le Seuil, 2015], p. 185).

Ouvrages Cités

Foucault, Michel. Du gouvernement des vivants. Paris: Le Seuil, 2012.
———. "Entretien avec Michel Foucault." Dits et Écrits. Tome II: 1976–1988. Paris: Gallimard, 2001.
———. Histoire de la sexualité T. II: L'usage des plaisirs. Paris: Gallimard, 1984.
———. "Il faut défendre la société." Paris: Gallimard, Le Seuil, 1997.
———. Leçons sur la volonté de savoir. Paris: Gallimard, Le Seuil, 2011.
———. L'ordre du discours. Paris: Gallimard, 2009.
———. Sécurité, Territoire, Population. Paris: Gallimard, Le Seuil, 2004.
———. La société punitive. Paris: Éditions de l'EHESS, Gallimard, Le Seuil, 2013.
———. Théories et institutions pénales. Paris: Éditions de l'EHESS, Gallimard, Le Seuil, 2015.
———. "Usage des plaisirs et techniques de soi." Dits et Écrits. Tome II: 1976–1988. Paris: Gallimard, 2001.

Additional Information

ISSN
1534-1836
Print ISSN
0098-9355
Pages
131-146
Launched on MUSE
2018-09-29
Open Access
No
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