In lieu of an abstract, here is a brief excerpt of the content:

  • OIT, justice sociale et mondes communistesConcurrences, émulations, convergences
  • Sandrine Kott

La Ligue des Nations, qui n'est en réalité qu'une association de malfaiteurs impérialistes, a convoqué à Washington et ensuite à Paris une ridicule conférence sur la « protection internationale du travail » où les deux tiers des voix appartenaient à la bourgeoisie et un tiers à ses agents (MM. Legien, Jouhaux et Cie) qui ont encore l'outrecuidance de se qualifier « représentants ouvriers ». Ces conférences de représentants triés par la bourgeoisie ont essayé de mettre une camisole de force au mouvement ouvrier en voie de régénération1.

C'est ainsi que le comité exécutif de l'Internationale communiste qualifie l'OIT dans une lettre adressée aux syndicats de tous les pays en mai 1920. Par-delà le contexte spécifique de l'après-guerre, cette hostilité à l'égard de l'Organisation internationale du travail (OIT) s'ancre dans une défiance ancienne du mouvement ouvrier, marxiste en particulier, à l'encontre de la réforme sociale ; celle-ci est bien illustrée par cette citation du Manifeste du parti communiste : « Une partie de la bourgeoisie cherche à porter remède aux anomalies sociales, afin de consolider la société bourgeoise2. »

De son côté, l'OIT est clairement fondée comme une alternative « aux révolutions violentes3 » et pourtant, à la chute du communisme, elle traverse une crise existentielle que l'ancien directeur du BIT, Michel Hansenne, résume ainsi en 1994 : « L'OIT était-elle […] une machine à combattre le communisme dans le contexte de la guerre froide ? Si tel était le cas, qu'adviendrait-il de notre Organisation une fois cette période passée4 ? »

Cette contribution vise à réinterroger les valeurs et choix fondamentaux de l'Organisation, à l'aune de cette relation d'opposition/complémentarité entre l'OIT et les mondes communistes. Le pluriel se justifie ici parce que, contrairement à l'image qui en a été construite et diffusée à des fins de propagande durant la guerre froide, le communisme est loin d'être un « monolithe5 ». Pourtant, l'historiographie produite sur les relations entre le communisme et l'OIT, généralement fondée sur [End Page 139] les sources officielles publiées, très imprégnée par cet esprit de guerre froide, a eu tendance à réduire la parole communiste au sein de l'Organisation à celle des représentants de l'URSS6. Si l'on suit précisément les acteurs appartenant aux mondes du communisme, on peut cependant identifier trois groupes qui occupent des positions différentes et font entendre une parole différenciée : les membres des partis et syndicats communistes, souvent en marge de l'OIT, insistent sur une vision extensive de la justice sociale fondée sur une revendication d'égalité ; les représentants des États dirigés par les partis communistes à la Conférence internationale du travail ou au conseil d'administration utilisent la tribune que ceux-ci constituent pour promouvoir leur modèle social ; enfin, les cadres des pays communistes, présents comme experts du Bureau international du travail, sont surtout soucieux de recourir aux ressources de l'organisation pour faire fonctionner au mieux l'économie centralement planifiée. En utilisant les sources imprimées et manuscrites produites par l'OIT, cet article s'interroge sur la manière dont cette organisation a défini et mis en œuvre sa mission de justice sociale dans la confrontation, l'émulation et la complémentarité avec ces diverses expressions du communisme. Cette démarche se déploie en trois temps ; elle met en évidence trois modalités de la relation entre l'OIT et les mondes communistes qui permettent, en retour, de dégager trois caractéristiques de l'action de l'Organisation. Dans un premier temps, le mouvement communiste international témoigne d'une hostilité forte à l'égard d'une organisation dont il condamne la conception libérale de la justice sociale. À partir de 1934, mais surtout après la Seconde Guerre mondiale, les représentants des États socialistes militent pour des droits sociaux extensifs et favorisent ainsi la formulation d'un projet social réformateur fort. Enfin...

pdf

Additional Information

ISSN
1961-8646
Print ISSN
0027-2671
Pages
pp. 139-151
Launched on MUSE
2018-09-28
Open Access
No
Back To Top

This website uses cookies to ensure you get the best experience on our website. Without cookies your experience may not be seamless.