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  • Roland Barthesle parti pris du sens
  • Françoise Gaillard (bio)

Mon Roland Barthes n'est pas l'homme d'un roman toujours en préparation à quoi l'époque a tendance à le réduire. Mon Roland Barthes, celui qui me manque cruellement, c'est une voix qui faisait de l'intelligence un exercice heureux de radicalité critique.

« On est essayiste parce qu'on est cérébral », confessait Roland Barthes dans un de ses entretiens. C'est sans doute à cette « cérébralité » qu'il doit, pour notre plus grand plaisir, d'avoir pu non poétiser1, mais, ce qui procède d'une toute autre démarche, intellectualiser le réel. Ce fut là sa plus grande constante.

« Ce qui m'a passionné toute ma vie, c'est la façon dont les hommes se rendent leur monde intelligible. C'est, si vous voulez, l'aventure de l'intelligible, le problème de la signification. » Nous sommes en 1962 et Roland Barthes répond à Pierre Fisson qui l'interroge pour le Figaro Littéraire. L'article s'intitule: « Les choses signifient-elles quelque chose?2 » et il traite de la nouveauté du nouveau roman. [End Page 840]

« Passion constante (et illusoire) d'apposer sur tout fait même le plus menu, non pas la question de l'enfant : "pourquoi?", mais la question de l'ancien Grec, la question du sens, comme si toutes choses frissonnaient de sens: "qu'est-ce que ça veut dire?" » Pour répondre à la question il faut à tout prix transformer le fait en idée, en description, en interprétation, bref lui trouver, comme le dit Roland Barthes, « un autre nom que le sien. » Nous sommes en 1975 et Roland Barthes écrit sur Roland Barthes3. Le fragment s'intitule: « Qu'est-ce que ça veut dire? » Entre ces deux confessions une aventure intellectuelle (le mot « aventure » est de Barthes) : la rencontre jubilatoire avec la sémiologie. Cette discipline dont l'advenue avait été prophétisée par Saussure dans son cours de linguistique générale venait à point nommé concilier (réconcilier peut-être) chez Roland Barthes, le goût du classement et la passion du sens.

J'ai été, en France, l'un des tout premiers témoins de l'aventure — ou de l'itinéraire sémiologique. cela a même commencé pour moi avant la lettre, avec Le Degré zéro de l'écriture, […] qui était un discours sur les formes du langage littéraire et une tentative pour mettre en rapport, d'une façon directe, responsable, ces formes et un type de société4.

S'il y a une constante de Roland Barthes, il ne faut pas la chercher ailleurs que là où il l'avoue: dans cette manie de poser à chaque chose, à chaque fait la question du sens. Du sens et non pas de son sens. La question de la façon dont elle naît à la signification, et non la question de sa signification. La nuance est d'importance. Entre les deux formulations il y a toute la distance qui sépare l'entreprise de Roland Barthes d'une herméneutique de la vérité. On sait ce que le refus de rabattre la signification sur un sens, le bon, bien évidemment, lui a valu d'opprobre lors de la parution du Sur Racine5. On se souvient de la violence de la réaction universitaire à cause de Raymond Picard et de son pamphlet : Nouvelle critique nouvelle imposture6 dont l'exergue, emprunté à Beaumarchais, donnait le ton : « Et c'est ainsi que sont établies toutes les absurdités du monde, jetées en avant par l'audace,[…] adoptées par la paresse, accréditées par la redite, fortifiées par l'enthousiasme ; mais rendues au néant par le premier penseur qui se [End Page 841] donne la peine de les examiner. » On s'en souvient surtout à cause de la réponse de Roland Barthes : Critique et vérité7. On se souvient moins de celle des médias apportant leur soutien au libelle universitaire.

L'essai de Roland Barthes nous en offre en note un savoureux florilège:

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Certains parlent, nous dit...

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Additional Information

ISSN
1080-6598
Print ISSN
0026-7910
Pages
pp. 840-850
Launched on MUSE
2017-12-22
Open Access
No
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