"Tant de silence à briser": Entretien avec Évelyne Trouillot
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"Tant de silence à briser"
Entretien avec Évelyne Trouillot

L'auteure haïtienne Évelyne Trouillot est l'une de ces "travailleu[se]s des mots" dont sa compatriote Yanick Lahens révèle l'importance de la tâche dans son témoignage Failles (46). Née le 2 janvier 1954, au lendemain du cent cinquantième anniversaire de l'indépendance d'Haïti, elle fait ses études d'abord dans son pays natal, puis aux États-Unis. En tant que membre d'une famille érudite et engagée, elle compte parmi les siens certains des principaux intellectuels d'Haïti, y compris ses frères, l'anthropologue Michel-Rolph Trouillot et le romancier Lyonel Trouillot ainsi que son oncle, l'historien Henock Trouillot. Son œuvre témoigne de sa facilité à pratiquer divers genres, puisqu'elle a publié depuis 1996 des nouvelles, des romans, de la poésie et une pièce de théâtre. À l'échelle internationale, Trouillot est avant tout connue pour son roman Rosalie l'Infâme, paru en français chez Dapper en 2003 et traduit en anglais dix ans plus tard. Si cette histoire de Lisette, une jeune femme esclave, et de ses aïeules se déroule à Saint-Domingue au dix-huitième siècle, Trouillot montre aussi sa connaissance profonde d'Haïti en rappelant d'autres moments de l'évolution du pays. Ainsi, son roman La Mémoire aux abois évoque les douloureux souvenirs de la vie sous une dictature et Le Rond-point met en lumière la sombre histoire des inégalités de classes en Haïti. Le recueil de poèmes Plidetwal, que Trouillot publie à Port-au-Prince en 2005, témoigne de son désir d'écrire, non seulement pour un public francophone, mais aussi pour des lecteurs créolophones.

Nos premières rencontres ont eu lieu à Port-au-Prince le 8 juin 2016, à l'occasion de la quarante et unième conférence de l'Association des études caribéennes. Parmi les activités organisées, j'ai assisté avec beaucoup d'intérêt à une causerie littéraire entre Évelyne Trouillot et son homologue de Grenade, Merle Collins. C'est lors de cette conversation que Trouillot a évoqué certaines des idées que nous avons tenté de développer ici, telles que l'importance d'une œuvre multilingue ainsi que la possibilité de tisser des liens entre les écritures et les écrivains caribéens. Ces rencontres à Port-au-Prince ont été brèves, chacune de nous assistant à la présentation de l'autre. Néanmoins, elles ont ouvert la voie à un échange plus approfondi dans les mois suivants. Cet entretien est la suite de la correspondance électronique que nous avons entretenue en juillet et en août 2016.

Avec ce dialogue, j'ai voulu mettre en relation passé et présent, fiction et réalité, [End Page 82] afin de souligner les principales questions qui ressortent de l'ensemble de l'œuvre de Trouillot. Notre discussion s'est organisée autour de quatre thèmes. Dans "Haïti: L'espace et la place," Trouillot nous parle de l'Haïti que l'on retrouve dans ses romans, une Haïti "complexe et réelle" qui nous demande d'aller au-delà des images stéréotypées, propagées par les médias occidentaux. "Écrire des Antilles" permet à l'auteure de placer son pays en relation avec le reste des Caraïbes et d'aborder les nombreuses traversées (géographiques, linguistiques) qui se font dans et à travers ses textes. Les deux derniers thèmes, "Parole de femme" et "Le futur du passé," comportent des réflexions sur l'écriture féminine, la nécessité de bien saisir l'humanité des esclaves, le rôle de l'Histoire et l'avenir de la littérature en Haïti. Avec Trouillot, nous traversons des siècles et des continents, tout en rendant hommage au pouvoir qu'ont les mots de créer un monde nouveau.

Haïti: L'espace et la place

Annette Joseph-Gabriel (AJG):

Dans votre dernier roman, Le Rond-point (2015), vous réunissez plusieurs personnages venant de mondes...