Pensées errantes; avec quelques lettres d’un Indien by Bonne-Charlotte de Bénouville (review)
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Pensées errantes; avec quelques lettres d’un Indien par Bonne-Charlotte de Bénouville, éd. Huguette Krief
Paris: Classiques Garnier, 2014.
208pp. 58€. ISBN 978-2-8124-3491-4.

Voici une œuvre où se révèlent l’inventivité et l’audace dont certaines femmes firent preuve pour participer autant que possible au vaste mouvement des Lumières. En 1758, proche de la cinquantaine, Bonne-Charlotte, marquise de Bénouville publie Les pensées errantes; avec quelques lettres d’un Indien, petit ouvrage surprenant dont Huguette Krief donne ici la première édition moderne. Comme le suggère le titre, le volume regroupe deux œuvres qu’on est étonné d’abord de voir ensemble. [End Page 523] Les quatorze lettres d’un Indien sont, à l’évidence, une monodie épistolaire, inspirées des Lettres persanes mais aussi des Lettres d’une péruvienne de Mme de Graffigny: le prince indien Zurac, devenu esclave en Espagne, narre au maure Zegri, son ami, sa conversion graduelle au catholicisme, sans cacher ses réticences face à l’invraisemblance des dogmes ni surtout son indignation devant la conduite souvent scandaleuse ou même criminelle des Chrétiens.

Les pensées errantes, par contre, restent inclassables. Titre très commun à l’époque, comme semble le croire, pour mieux en nier l’originalité, l’abbé de La Porte qui veut n’y voir que « des réflexions qui se trouvent partout ». Et il est vrai que sur les quatre-vingt-quatre entrées que comportent les Pensées, une bonne soixantaine roule sur les aléas de la vie en société, ou essaie de réponse à la grande question « Comment vivre? ». On retrouve là des échos des moralistes du xviie siècle et de la critique sociale de l’époque. Mais des fragments plus personnels évoquent l’adversité et plusieurs textes s’élèvent éloquemment contre l’injustice du sort fait aux femmes: mariages arrangés, obligation de rester invisible pour échapper au déshonneur, misogynie foncière de la société, etc. Tel est le « fourre-tout », mélange de réflexions, de discussions philosophiques et de confidences qui constitue les Pensées errantes, titre qui joue sans doute sur les deux sens du verbe errer: pensées vagabondes certes mais aussi déviantes. L’œuvre recèle aussi, en effet, des textes (une dizaine environ) qui surprennent sous une plume féminine, non seulement par l’audace de la pensée qu’elles trahissent mais par la variété des savoirs qu’elles convoquent.

Des quelque soixante pages que compte sa riche introduction, Krief en consacre la moitié à débrouiller le désordre des Pensées errantes pour en dégager les thèmes où s’expriment le mieux l’originalité et l’audace de la pensée de Mme de Bénouville. Et la qualité exceptionnelle de l’annotation trouve ici, à n’en pas douter, sa véritable raison d’être. Sans elle, en effet, il y a fort à parier que nombre des rapprochements rendus possibles par les notes auraient échappé au lecteur. Ce travail d’une richesse remarquable, précis, érudit, minutieux même, permet à l’éditrice d’établir des liens avec des œuvres très éloignées dans le temps, de philosophie grecque en particulier, dont Mme de Bénouville semble familière. Ceci permet aux lecteurs de situer la démarche de l’auteure, face aux diverses thèses qui s’affrontent dans les grands débats alors en cours, mais de mesurer aussi l’acharnement de sa quête de la vérité qu’elle n’hésite pas à aller chercher fiévreusement chez les penseurs contemporains. Les liens ainsi établis soulignent aussi l’étendue de ses connaissances, la variété de ses intérêts et permettent enfin de comprendre parfois les limites qu’elle impose à son propos.

Malgré sa curiosité insatiable et sa culture exceptionnelle que souligne [End Page 524] Fréron dans son compte rendu des Pensées errantes, Mme de Bénouville n’a sans doute pas eu connaissance de tous les textes que cite H. Krief. Mais leur mention permet de dessiner le contexte de l’oeuvre...


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