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Nudges: Better choices ?
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Nudges:
Better choices ?Introduction

Nudges en questions

L’ouvrage Nudge de Cass Sunstein et Richard Thaler1 est singulier à plusieurs titres : il est en effet rare qu’un livre écrit par des universitaires rencontre un succès public, engendre une littérature universitaire foisonnante et soit cité dans des rapports d’organisations publiques ; en d’autres termes, il est rare qu’un ouvrage suscite autant de débats. Car tel est bien la singularité de ce texte : il pense intrinsèquement le lien entre monde universitaire et monde public grâce à cette théorie des désormais fameux nudges (« coups de pouce »), ces arrangements des contextes dans lesquels sont prises les décisions afin de les influencer dans le but d’améliorer le bien-être des individus, voire de la société en général. Thaler raconte ainsi assez humblement : « Nous avions écrit Nudge dans l’espoir timide que quelques personnes avec un peu d’influence pourraient le lire et en concevoir certaines idées politiques utiles »2. Il a bel et bien réussi le tour de force de mobiliser à la fois les acteurs universitaires et les décideurs publics. La théorie des nudges est à l’origine d’un mouvement de redéfinition de la manière dont il convient d’élaborer les politiques publiques, tout d’abord limité aux pays anglophones lorsque Barack Obama nomme Sunstein à la tête de l’OIRA (Office of Information and Regulatory Affairs). David Cameron va un peu plus loin en créant, à la suite des discussions avec Thaler, la « Behavioural Insights Team », plus connue sous le nom de « Nudge [End Page 7] Unit » et dirigée par David Halpern3. D’autres pays suivront4 et la Commission européenne a créé récemment la « Foresight and Behavioural Insights Unit ». Cette succession de décisions politiques témoigne à la fois de l’engouement des décideurs publics qui voient dans les nudges « des approches simples, à bas coût, préservant la liberté de choix, fondées directement sur les enseignements de l’économie comportementale qui promet d’économiser de l’argent, d’améliorer la santé des gens et leur vie »5, mais aussi de l’émergence d’une application des sciences comportementales aux politiques publiques, les « behaviourally informed policies ».

Il nous semble en effet désormais peu contestable que les sciences comportementales proposent un cadre d’analyse intéressant quant à la compréhension des processus de décision et offrent de nombreuses potentialités afin d’améliorer la qualité et l’effectivité des décisions prises par les décideurs lorsqu’ils mettent en place une politique publique6. Toutefois ce recours au nudge n’est pas sans poser de nombreuses questions quant à la légitimité et l’utilisation de ces « sciences ». A cet égard, et bien que le nudge soit étudié et utilisé depuis plusieurs décennies par les décideurs politiques et les universitaires outre-Atlantique, il commence seulement à être abordé en Europe. Plus particulièrement en France, si ce n’est le French Nudge Project7 qui dirige ce numéro spécial, peu de groupes de recherche revendiquent explicitement leur intérêt pour les nudges. Il était donc temps d’apporter une réflexion sur les fondements philosophiques de la théorie du nudge mais également sur les enjeux éthiques qu’il crée et les conséquences politiques et juridiques que son utilisation implique.

Deux remarques liminaires permettent de bien contextualiser l’ambition de ce numéro.

Premièrement, le nudge, apparaît comme le nouvel avatar de l’ « envahissement du droit par les normes »8. En effet, parmi les transformations profondes qui affectent le droit contemporain et plus largement les modes de gouvernance, on observe aujourd’hui un essor inédit de la « norme »9. Ces dispositifs de normalisation tendent de plus en plus à concurrencer, compléter voire remplacer les dispositifs juridiques classiques fondés sur des règles et contribuent à installer un mode de régulation caractéristique des « sociétés de contrôle », qui prend progressivement le pas...