Mémoires de la Première Guerre mondiale
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Mémoires de la Première Guerre mondiale
Richard, Béatrice (dir.)– La Grande Guerre de Paul Caron. Chroniques d’un légionnaire canadien-français (1914-1917). Québec, Presses de l’Université Laval, 2014, 268 p.
Bieler, Philippe– Onward dear Boys: A family memoir of the Great War. Montreal & Kingston, McGill-Queen’s University Press, 2014, 315 p.

Les publications de témoignages et de carnets de combattants sur la Première Guerre mondiale se multiplient dans le contexte du centenaire de l’événement. Cette floraison n’est pas que conjoncturelle. On peut soutenir, à l’instar de Jay Winter, l’un des grands historiens de la mémoire de 14-18, que l’intérêt pour l’analyse des récits personnels de guerre répond à la primauté du moi dans nos sociétés actuelles. La guerre, épreuve collective s’il en est, est analysée de plus en plus aujourd’hui comme une expérience subjective, vécue (ou subie) non pas par des masses mais par des millions d’individualités. D’intarissables sources le permettent : aux milliers de carnets de notes maculés de boue et de sang, aux nombreux mémoires rédigés a posteriori, se greffent des dizaines de milliards de lettres et cartes échangées entre le front et l’arrière. Malgré le ravage du temps, ces témoignages sont si nombreux qu’il en reste pour des décennies de recherche. Dans leur immense majorité, les sources qui ont été préservées dorment dans des greniers ou des fonds privés. Des initiatives comme Europeana 1914-1918 (www.europeana1914-1918.eu) visent à rendre accessibles au plus grand nombre ces archives inédites. Au Canada et au Québec, bien que des projets moins ambitieux se développent (par exemple www.canadianletters.ca), l’accès passe encore par le circuit traditionnel de l’édition. Des maisons comme Athéna Éditions ont senti l’intérêt de suivre cette voie, notamment par le biais des éditions critiques de textes réalisées par Michel Litalien et Marcelle Cinq-Mars.

Les deux ouvrages recensés ici participent de cet intérêt. Béatrice Richard a remis au jour, dans une rigoureuse édition critique, les lettres écrites par le légionnaire québécois Paul Caron, engagé volontaire dans la Légion étrangère française dès l’automne 1914, mort sur le champ de bataille en avril 1917. Ses lettres ont été publiées à l’époque dans deux journaux, Le Devoir et le Peuple de Montmagny. Philippe Bieler, pour sa part, a rendu public un corpus croisé de sources, celles de sa propre famille, les Bieler, immigrés suisses de haute facture : le père Charles, pasteur, arrive au Québec comme professeur à McGill, tandis [End Page 171] que la mère, Blanche Merle d’Aubigné, elle-même fille de pasteur, est issue de la grande noblesse française puis suisse. Protestants, francophones mais polyglottes, la famille s’est établie au Québec en 1908 et quatre des fils, dont on suit le parcours tout au long de l’ouvrage, se sont engagés dans le conflit au sein du corps canadien.

L’approche éditoriale des deux ouvrages est foncièrement différente. Béatrice Richard a produit une introduction de 24 pages particulièrement réussie, très bien documentée et au fait de l’historiographie la plus récente. L’historienne au Collège militaire royal de Saint-Jean replace le récit de Caron dans un cadre plus vaste, celui de la guerre en général mais aussi du conflit vu du Canada, et le confronte aux travaux sur les témoignages de combattants. Sont présentées ensuite les 33 lettres de Caron, qui projettent une vision singulière du conflit, celle d’un Canadien français, ultramontain, antisémite, amoureux de la « France éternelle » – c’est-à-dire tout à l’opposé de la République laïque post-dreyfusarde du début du XXe siècle–, proche spirituellement de l’Action française de Maurras. L’appareil critique est au rendez-vous...


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