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Reviewed by:
  • Le génocide au village. Le massacre des Tutsi au Rwanda by Hélène Dumas
  • Jean-Pierre Chrétien
Hélène Dumas Le génocide au village. Le massacre des Tutsi au Rwanda Paris, Éd. du Seuil, 2014, 368 p.

Le génocide des Tutsi du Rwanda a déjà fait l’objet de nombreux travaux. Ils se répartissent en quatre grandes problématiques: le terreau idéologique de ce massacre de masse, son organisation politique et militaire, les implications internationales (notamment françaises), enfin le déroulement des tueries. C’est ce dernier aspect, de nature à la fois matérielle, psychologique et sociale, qui est analysé par Hélène Dumas. Pour reconstituer les lieux et les temps des massacres et pour identifier les acteurs (bourreaux et victimes) et les processus, l’auteure s’appuie sur les débats des tribunaux gacaca, des juridictions exceptionnelles qui ont jugé, entre 2002 et 2012, des centaines de milliers de cas en suspens, en recourant à une procédure d’arbitrage public héritée de l’ancien Rwanda. Elle a suivi de près un certain nombre de ces procès, qui livrent en kinyarwanda une histoire orale recueillie sur les lieux des crimes, au cœur du processus où se confrontent les protagonistes, amenés à revivre en quelque sorte, bon gré mal gré, le moment de la tragédie. Il ne s’agit pas d’une enquête inquisitoriale, encore moins d’une enquête journalistique superficielle. Le respect des témoins y est primordial.

La temporalité de ce vécu s’articule évidemment autour de la rupture radicale qu’a représentée le temps du massacre. Elle suggère souvent une vision idéalisée du passé, mais elle exprime surtout une conscience du caractère inouï de l’événement, malgré des crises antérieures qui pouvaient sembler annonciatrices. L’épreuve n’a pas conduit les rescapés à reconstruire le passé pour y convoquer des fatalités en guise de causalité. Les responsabilités essentielles restent endossées par les acteurs des années 1990. C’est plutôt en aval qu’est éprouvé le sentiment d’un temps inachevé, d’une rupture qui se prolongerait jusqu’au niveau du voisinage.

Cette approche « par le bas » a inspiré le titre du livre, même si, au Rwanda, « le village » est plutôt une « colline » parsemée de grappes d’enclos. En fait, c’est à l’échelle des groupes lignagers, des familles elles-mêmes, que le drame se noue. Ce génocide n’est pas une « guerre tribale » comme on l’a lu cent fois, mais il représente une véritable déchirure concertée du tissu social rwandais. Des massacres ont eu lieu aussi en ville, à Kigali et dans [End Page 304] des églises ou d’autres bâtiments publics à travers le pays, mais une enquête exhaustive a montré que plus de la moitié des victimes ont péri sur les collines, dans un environnement rural au calme trompeur.

Les concepteurs de cette entreprise d’extermination ont mis en branle une logique du sang (au sens de l’hérédité patrilinéaire) qui visait à rendre définitivement impossible toute relation normale entre Rwandais tutsi et hutu. On a vu ainsi un Hutu laisser tuer ses neveux et nièces de père tutsi, une mère assister au meurtre de ses enfants, nés de père tutsi, avec la complicité active de sa propre famille hutu. Depuis toujours, hors des cercles restreints de l’aristocratie de l’époque monarchique, les mariages ont été nombreux entre Tutsi et Hutu, rendant aléatoire la définition de ces fameuses « ethnies ». Pour les idéologues du Hutu power, il fallait que cela cesse et de façon radicale. Leur propagande était claire, mais quelles mises en condition, quelles peurs, quelles intimidations, quel aveuglement ont pu déboucher sur cette horreur? Cette situation, que révèle de près l’enquête d’H. Dumas, a aussi rendu possible celle-ci, en ouvrant la porte des témoignages au cœur d’un monde où bourreaux et victimes s’étaient c...

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Additional Information

ISSN
1953-8146
Print ISSN
0395-2649
Pages
pp. 304-305
Launched on MUSE
2016-06-10
Open Access
No
Archive Status
Archived
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