Enquête sur une apparition (Flaubert, L’Éducation sentimentale, I, 1)
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Enquête sur une apparition (Flaubert, L’Éducation sentimentale, I, 1)

Quel type d’apparition?

Nous avons tous en mémoire la fameuse phrase du premier chapitre de L’Éducation sentimentale: “Ce fut comme une apparition.”1 Rappelons-en le contexte: Frédéric Moreau se trouve à bord d’un bateau à vapeur qui navigue sur la Seine et le ramène auprès de sa mère. Il déambule sur le pont, entouré d’une foule de voyageurs, en majorité des ouvriers et des commerçants “sordidement”2 vêtus d’habits de voyage pauvres et usés. Ces passagers dorment, mangent ou discutent, l’atmosphère est bruyante et le pont sali de détritus. Frédéric le quitte pour rejoindre sa place en première classe, où se trouvent, nous a-t-on précisé, “quelques bourgeois.” Et c’est alors que se produit “l’apparition” qui donne lieu à la fameuse phrase: Frédéric découvre une jeune femme, assise sur un banc, dont le regard l’éblouit et dont il admire la beauté à la dérobée, en désirant fortement la connaître, mais sans oser l’aborder. Grâce à son châle qui glissait et qu’il rattrape avant qu’il ne tombe dans le fleuve, il entre néanmoins en contact avec la jeune femme, contact qui occasionne une autre phrase célèbre: “Leurs yeux se rencontrèrent.”3

Ce récit du début de la relation du héros avec Madame Arnoux, la femme qu’il aimera tout au long du roman, fait partie de ces scènes de première rencontre ou de première vue qui constituent une étape obligée, rituelle, de presque tous les romans. Jean Rousset en a étudié les mécanismes et les variantes dans son bel essai Leurs yeux se rencontrèrent. Il y analyse d’emblée la scène de première rencontre de L’Éducation sentimentale, qu’il classe parmi les “rencontres exemplaires,”4 si exemplaire à ses yeux qu’il a choisi la formule qui la clôt pour titre de son essai. Je ne vais pas m’attarder sur les composantes des scènes de première rencontre ni sur la modélisation proposée par Rousset. Ce qui va me retenir ici, c’est seulement la phrase inaugurale de la rencontre de Frédéric et de Madame Arnoux. Qu’est-ce que Flaubert [End Page 17] entendait par “apparition”? Rousset met Ce fut comme une apparition en italique et l’interprète comme une “ouverture abrupte,” un “surgissement imprévu, bouleversant,”5 mais, curieusement, il ne s’interroge pas sur le mot apparition, quand bien même il parle ailleurs de “scène d’apparition”6 et considère l’apparition comme le “terme initial”7 du programme narratif de la scène de première rencontre. Ce qui l’intéresse, ce sont plus les conséquences de ce moment initial que le “surgissement” en lui-même.

Flaubert a mis en valeur la formule “Ce fut comme une apparition:” par différents moyens. C’est une phrase très courte, dont il a accentué la visibilité en la détachant du reste du texte par un alinéa, bien que les deux points qui la suivent la rattachent au paragraphe suivant. La brièveté de l’énoncé contraste fortement avec l’ample paragraphe précédent, lui-même composé de longues phrases. Ces dispositifs typographiques et syntaxiques traduisent à la fois la soudaineté de la vision et le caractère singulier autant qu’isolé de son objet: “assise, au milieu d’un banc, toute seule,”8 éblouissante, Madame Arnoux se détache du reste du monde; le passage joue fortement sur le contraste entre la laideur des voyageurs occupant le pont du bateau et la distinction de cette femme qui éblouit Frédéric.

Si l’on considère la phrase en elle-même, il faut y remarquer le “Ce fut…,” dont Gérard Genette a noté qu’il deviendrait un tic naturaliste9, et le terme de comparaison: Flaubert n’écrit pas “Ce fut une apparition,” mais “Ce fut...


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