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  • ÉditorialRace et citoyenneté dans les Amériques (1770-1910)
  • Clément Thibaud

La tension entre la race et la «citoyenneté moderne», inscrite dans l’horizon de l’égalité civile et politique, constitue un enjeu majeur de la construction des sociétés démocratiques et son importance est à la hauteur de son relatif oubli historiographique. C’est ce contraste structurant qui est l’objet des huit articles de ce dossier. Ce sont les Amériques du XIXe siècle, dans leur ensemble, qui servent ici de laboratoire à l’avènement de la citoyenneté dans des contextes divers et adverses. Le continent rassemble en effet les sociétés coloniales les plus anciennes qui aient été construites par des empires européens, après la conquête espagnole et la «découverte» du Brésil par Pedro Cabral. Entre les décennies 1770 et 1820, il a également connu de précoces révolutions républicaines, libérales et constitutionnelles, avec la création des États-Unis d’Amérique (1783), l’indépendance d’Haïti (1804), puis celle de dix républiques, en lieu et place de l’Empire espagnol, entre 1810 et 1825, sans compter l’émancipation du Brésil, devenu, en 1822, un empire constitutionnel. D’emblée, la légitimité de ces nouveaux États reposait sur les grands principes de la modernité politique: souveraineté du peuple ou de la nation, droits individuels, constitutions écrites, égalité des libres devant la loi, citoyenneté. À l’échelle des États, les révolutionnaires développèrent des argumentaires libéraux ou républicains pour dénoncer la domination des métropoles sur les colonies.

Or, la fin de la «tyrannie» européenne sur les Amériques supposait, en bonne logique, la disparition des formes internes de domination coloniale: esclavage, minorité juridique, sociale et politique. Ce point ne pouvait échapper aux pères fondateurs des nouvelles nations. L’articulation des deux formes de libération coloniale ne fut cependant pas la règle, mais plutôt l’exception. Elle peut s’interpréter comme le choc de plusieurs temporalités sociales: celle de la race inscrivait les individus dans un fatum organique défini par l’ascendance; celle du libéralisme et du républicanisme ouvrait sur un futur défini par l’œuvre de régénération et le déploiement du progrès. Pourtant, ces sociétés demeuraient largement ce qu’elles étaient devenues au cours des dominations impériales, prolongeant et recomposant les logiques coloniales qui les avaient créées. [End Page 5] L’esclavage, la racialisation des populations, le préjugé de couleur continuaient à ordonner l’espace social, malgré la rupture avec les anciennes métropoles. Les émancipations demeuraient tronquées, d’autant plus que la citoyenneté «moderne» était lestée de ses définitions coloniales, marquées par la religion, le crédit local, la race, et des dispositifs juridiques «traditionnels» fondés sur la centralité d’un juge qui interprète la loi plutôt que celle d’une norme impersonnelle.

Les Amériques, des États-Unis à l’Argentine en passant par les Antilles, représentent l’espace où le choc fut sans doute le plus précoce et le plus violent entre les nouveaux principes de l’égalité civile, et civique, et les hiérarchies héritées des empires. Si, au cours de sa révolution, la France métropolitaine avait à se débarrasser de la «société féodale», pour reprendre l’idée de Tocqueville, les Américains, républicains ou simplement libéraux, avaient à recomposer le legs de sociétés coloniales, qui ajoutaient aux hiérarchies traditionnelles de l’honneur celles de la race et de la condition libre ou servile. Cet écart entre la loi régénératrice des indépendances et la «constitution coloniale», pour reprendre une expression de l’époque, ne pouvait manquer de confronter ces nouveaux États à d’intenses conflits entre l’idéal anticolonial et égalitaire qu’ils pouvaient soutenir, et le refus, ou l’hésitation, à étendre la sphère de la citoyenneté aux «sauvages» ou aux «classes dégradées»1: Indiens, métis, libres de couleur, affranchis...

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Additional Information

ISSN
1961-8646
Print ISSN
0027-2671
Pages
pp. 5-19
Launched on MUSE
2015-10-02
Open Access
No
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