University of Nebraska Press
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  • Marcel Cabon: Écrivain d’ici et d’ailleurs by E. Bruno Jean-François, Vicram Ramharai
Jean-François, E. Bruno, et Vicram Ramharai, coord. Marcel Cabon: Écrivain d’ici et d’ailleurs. Coll. Essais et critiques littéraires. La Pelouse/Trou d’eau Douce: L’Atelier d’écriture, 2014. isbn 99949008662. 203p.

Intitulé Marcel Cabon: Écrivain d’ici et d’ailleurs, cet ouvrage collectif sur l’œuvre de l’auteur mauricien de la période coloniale offre à ses lecteurs sept chapitres abordant un aspect de sa création et son parcours. Emmanuel Bruno Jean-François et Vicram Ramharai proposent, avec six autres contributeurs, de suivre le parcours littéraire et culturel de Marcel Cabon (1912– 1972) dont la riche production se situant autour des années 1960 se caractérise par sa grande diversité (articles journalistiques, contes, poèmes, essais, nouvelles, romans . . .), mais aussi son manque de visibilité dans la littérature mauricienne auprès de la “critique actuelle” (7). Les porteurs du projet [End Page 190] soulignent l’importance de “raviver l’intérêt collectif ” pour cet écrivain dont l’œuvre mériterait d’être “rel[ue] aujourd’hui [. . .] tout en rappelant la place très importante qu’elle occupe dans la littérature coloniale de Maurice” (9). Ainsi donc, ce recueil récemment publié à l’île Maurice vise, en sept chapitres, à apporter un éclairage sur un aspect particulier de la production littéraire de Cabon tout en mettant en lumière son parcours et son apport dans le paysage socioculturel et politique mauricien.

Le premier chapitre, intitulé “Marcel Cabon et les revues littéraires mauriciennes,” signé par Robert Furlong, retrace la vie de l’auteur en tant que journaliste et écrivain. Selon une perspective informative et historique, l’auteur expose de manière chronologique le développement du paysage littéraire à Maurice dans les années 1920 avant de s’attarder sur l’évolution de Cabon dans ce milieu alors étroitement lié au monde de la presse et des revues littéraires. Sont alors évoquées séparément les revues créées par Cabon (1932– 1945) et d’autres auxquelles il apporte sa contribution (1931– 1959), ainsi que diverses informations, sur les collaborateurs de l’écrivain entre autres. L’on note alors la grande diversité des contributions de Cabon qui, souligne l’auteur, se distingue durant les années 1950 par des “initiatives critiques et littéraires témoignant de la maturité atteinte” (28– 29). Furlong met enfin l’accent sur l’importance des journaux dans la diffusion de la création littéraire de l’auteur entre 1947 et 1969, période où sont publiées, sous forme de feuilletons, ses deux œuvres romanesques majeures Namasté (1965) et Brasse-au-Vent (1969). Ce texte très documenté foisonnant de références d’archives offre la possibilité d’entrevoir les positions idéologiques, littéraires et esthétiques de Cabon, aspect qu’il aurait été intéressant de lire plus explicitement afin d’éclairer davantage l’apport de la pensée de l’intellectuel et humaniste dans le paysage culturel mauricien de l’époque. Mais il n’est aucun doute qu’il a le grand mérite d’informer sur le développement du paysage littéraire d’alors, en étroite collaboration avec la presse dans un contexte socioculturel et politique soumis à divers positionnements et tensions complexes, corollaires à la situation coloniale et pluriethnique de l’île.

Dans l’article suivant, “Du Personnage enfant à l’enfance d’une nation dans les contes de Marcel Cabon,” Véronique Chelin s’intéresse à la représentation de l’enfance dans “Jean d’ici” (1930) et “Les Contes de l’enfant bihari” (1970), contes rassemblés dans le recueil posthume Contes, nouvelles et chroniques (1995). Selon l’auteure, le thème de l’enfance s’inscrit “dans une tradition littéraire mauricienne,” mais marque chez Cabon une rupture “fondamentale et définitive dans [son] évolution” (38) qu’elle propose de traiter. Est ainsi abordée d’abord la figure intercontinentale de Petit Jean qui trouverait chez Cabon une recomposition nouvelle faite de l’ailleurs et d’ici. À travers ses exploits, la figure serait détournée pour s’inscrire dans une “démarche identitaire et nationaliste” faisant du jeune personnage l’incarnation “de façon claire et directe [. . .] de l’affranchissement de la nation mauricienne et sa revanche sur l’histoire.” Dans la seconde analyse sur “Les contes de l’enfant bihari,” l’observation des traits “moins reluisants de l’enfance” encouragent l’auteure [End Page 191] à y voir une représentation qui “va à l’encontre de [l’]idéal romantique et éculé de pureté et d’innocence” (47). Ces constats la conduisent alors à affirmer que Cabon rompt avec “la norme d’une représentation romantique de l’enfance qui s’apparentait au modèle français (voire européen), mais aussi avec la tradition de personnages enfants [. . .] de la communauté franco-mauricienne” (47). Dans cette étude dont le sujet intéresse, on aurait toutefois souhaité plus d’approfondissement autour de la question de la représentation de l’enfance.

Avec “Inventer le quotidien: les épousailles de l’écriture et de l’île dans Contes, nouvelles et chroniques,” Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo s’intéresse, dans le recueil des Contes, nouvelles et chroniques, à la “localisation mauricienne” (68) de Cabon qui témoignerait d’une “schizophrénie littéraire.” Elle s’interroge sur la délimitation de “l’inscription mauricienne” lorsque le texte est écrit à partir d’imaginaires divers visiblement en conflit. Cette analyse précise et nuancée nous éclaire sur l’évolution de l’écriture littéraire de Cabon en révélant deux tendances entre les années 1940 et 1960: tandis que les premiers textes, qualifiés “[d’]européens” (57) par l’auteure, témoignent d’une écriture ancrée dans l’imaginaire et le code des littératures occidentales qui se tient à distance du cadre mauricien— ce qui laisse entrevoir “un désir de fuite” et “la difficulté d’émancipation” de l’auteur durant les années 1940– 1950— les textes “indiens” des années 1960 confirment l’évolution de l’écriture dans son “rapport à l’île [Maurice]” (56). Ici, la “prise en charge du réel et des problématiques sociales” (65) devient enfin visible créant ainsi un lien cohérent avec les engagements sociopolitiques de l’auteur note la chercheuse. Ces textes populaires se distinguent par une écriture qui s’attarde sur “l’anodin, de ce qui semble dénué de valeur pour recomposer le réel” (69) et inscrire les traces de la nation mauricienne. C’est donc à partir d’histoires drolatiques à l’air banal que se construit l’écriture du quotidien mauricien et Magdelaine y voit une démarche innovante et la marque de “modernité” d’une écriture optant pour une stratégie de “l’intégration” (74). En effet, l’auteure montre que l’écriture de Cabon ne peut être pensée en dehors de l’idée de “la mise en relation” (74), ce qui est visible dans le rapport des personnages avec la nature mauricienne, opérant, plus généralement, comme “un projet universaliste et égalitariste” (74). Magdelaine évoque enfin la “tactique” du “bricolage” et du divers qui permettrait à l’écrivain d’affirmer une identité propre par rapport à la culture dominante à défaut de s’en affranchir (75), avant de conclure que la “localisation mauricienne” résiderait justement dans cette écriture de l’intégration ouverte au futile, à la rencontre des mondes et au dialogisme. Avec les précieuses pistes de lecture qu’il donne, il n’est ainsi aucun doute que cet article constitue une contribution très importante et éclairante pour approcher l’œuvre de Cabon.

Une autre approche très intéressante est proposée avec “Souffles créoles dans le monde indien” de Jean-Claude Carpanin Marimoutou. Le titre indique bien la place centrale de la créolisation dans la création de Cabon et fait émerger en filigrane l’idée d’influence et de déplacement que le terme “souffles” suggère avec [End Page 192] comme effet corollaire la transformation. S’appuyant sur le récit de voyage Le Rendez-vous de Lucknow (1966) et le roman Namasté, en particulier, l’auteur questionne la mise en écriture de l’Inde et de la rencontre des espaces indien et créole dans l’espace insulaire mauricien. Son interrogation part de l’observation que l’Inde dans de nombreux romans coloniaux rend compte d’une mise en discours et récit complexe tant la figure de l’Indien engagé dans le contexte socioculturel et économique mauricien instaure une nouveauté et, en ce sens, ne s’aligne pas sur les “stéréotypes du discours colonial” traditionnel. Mais elle part aussi du constat que Cabon découvre l’Inde à travers une série de médiations: récits coloniaux mauriciens, textes orientalistes, pratiques indiennes à Maurice et son voyage en Inde. La représentation de l’Inde dans l’espace créole mauricien est alors analysée à partir des notions d’“en-commun” (88), d’interpénétration, de dialogisme et de l’idée de médiations littéraires, culturelles diverses et complexes (90– 91). Marimoutou propose des pistes de lecture riches, parmi lesquelles nous retenons que la question complexe de la rencontre des mondes indien et créole dans le contexte insulaire mauricien est travaillée à partir d’un lieu pensé comme “un espace commun de créolisation” (89) qui permettrait à l’écrivain, selon le chercheur, d’éviter le piège des discours coloniaux stéréotypés. En dévoilant une écriture de l’Inde faite à partir de la circulation complexe de discours et de textes (coloniaux, mythiques, ancestraux, épiques . . .) et en problématisant son statut dialogique, l’auteur éclaire de manière originale la question de la rencontre et de la créolisation à l’œuvre chez Cabon en laissant comprendre que les rencontres, l’échange, la circulation des discours, “l’en-commun” permettent de recréer et “d’habit[er] en déconstruisant les origines et les identités” (119). Cet article très convaincant a enfin le mérite de proposer une lecture enrichissante pour penser la “construction d’un espace commun de créolisation” (89) dans l’espace littéraire mauricien.

“Les enjeux de l’altérité dans Namasté” de Vicram Ramharai examine par la suite la mise en récit de la communauté indo-mauricienne dans le roman. Il se demande comment penser la représentation de cette communauté chez un auteur associé à la communauté créole évoluant dans un espace multiculturel. En partant de Cabon, qui produit un discours sur la communauté indo-mauricienne sans être un écrivain occidental, mais en tant que voix et “périphérie marginalisée” (123), il invite à repenser la logique de l’exotisme à l’ère du “postexotisme,” notion reprise à Mar Garcia (124) qui l’empruntait elle-même à Graham Huggan et à son exotisme postcolonial,7 mais dont on regrette ici l’absence d’un rappel de définition. Pour son analyse de Namasté, il introduit aussi la notion de “postcolonial” (125) pour déterminer si le discours sur l’Autre qui ne provient pas d’un auteur occidental vise à “abolir ou à exposer les préjugés, les discriminations [et les] frontières” (123). En privilégiant une approche essentiellement thématique et au terme de plusieurs [End Page 193] micro-analyses, Ramharai soutient que Namasté propose une vision du monde qui s’éloignerait de la situation tendue dans le monde réel mauricien “refusant ainsi de perturber l’idéologie bourgeoise qui domine” (141). Ce texte qui ne manque pas de passion soulève des débats au niveau de la notion de l’exotisme qui apparaît comme un discours ne concernant strictement que les “régions différentes de l’Occident” (122). On aurait aussi souhaité davantage de précisions sur le “roman postexotique.” Car si le texte indique que ce dernier évoque “une communauté donnée à un moment précis [. . . et] révèle à ses compatriotes tout un univers” à partir d’un “lexique particulier pour coller à la réalité de l’époque et des mœurs des habitants” (124), la distinction avec le texte exotique nous semble difficile à déterminer. Cela dit, cette contribution historiquement très informée éclaire sur la réception de l’œuvre dans le milieu culturel mauricien dominant de l’époque et chez les intellectuels hindous.

Avec “L’Esclavage dans Brasse-au-Vent: violence, errance et mémoire dans l’espace créole” Emmanuel Bruno Jean-François questionne le traitement de l’esclavage chez Cabon, sujet délicat et peu visible dans le contexte littéraire mauricien. En s’appuyant sur Brasse-au-Vent (1969), il propose une approche thématique pour examiner la représentation de l’esclavage et le traitement du travail de la mémoire. Sont alors analysés la “représentation de la violence faite aux esclaves,” le thème de l’errance et de celui de la mémoire. Explorant aussi les sous-thèmes de la “vente,” du “déracinement,” de la “domination des corps” et de “l’errance” entre autres, l’auteur illustre le traitement de l’esclavage chez Cabon comme une ère de grande violence psychologique et physique et souligne le “devoir de mémoire” “accompli” (163) par la mise en récit d’un pan de l’histoire coloniale qui dérange. Jean-François soutient enfin que Brasse-au-Vent “s’inscrit dans une démarche de construction de l’avenir de la société mauricienne” (166) en œuvrant pour la reconnaissance des différentes mémoires du pays qu’il s’agit de “penser en relation” (167– 68).

Dans le dernier chapitre, “Marcel Cabon et le mauricianisme,” Evelyn Kee Mew et Nicolas Natchoo abordent la question du “mauricianisme” chez Cabon qui renvoie à “une idéologie nationale fondée sur la reconnaissance et l’acceptation de la richesse des groupes d’origines plurielles qui vivent sur l’île” (171). Pour voir comment ce concept est problématisé chez l’homme et dans son œuvre, ils font d’abord le point sur le parcours du journaliste et de l’homme politiquement engagé avant de proposer une courte analyse des romans Namasté et Brasse-au-Vent. Dans la perspective essentiellement historique qu’ils utilisent pour aborder le parcours sociopolitique et intellectuel de Cabon, on retient notamment que la notion de mauricianisme prendrait de l’importance à partir de la fin des années 1940 et que les événements politiques précédant l’indépendance du pays ont contribué à sa valorisation et à sa revendication. Si les micro-analyses qui suivent (sur l’espace, les personnages et divers thèmes) et qui visent à montrer l’inscription du mauricianisme dans l’espace romanesque ont un intérêt certain, elles nous paraissent toutefois fragilisées par une démarche qui approche les romans comme le simple reflet de la réalité. [End Page 194]

Avec ses sept contributions, l’ouvrage réussit à donner plus de visibilité à la création littéraire, à la pensée de Marcel Cabon et de son apport dans le paysage culturel et politique mauricien. Il n’est donc aucun doute que l’objectif du projet est atteint pour fournir au lectorat une meilleure connaissance de cet auteur humaniste, inlassable observateur et médiateur de la diversité et de la complexité des mondes.

Karel Plaiche
Université de La Réunion

Footnotes

7. Huggan, Graham. The Postcolonial Exotic. Marketing the Margins. London and New York: Routledge, 2001.

Additional Information

ISSN
2156-9428
Print ISSN
1552-3152
Pages
190-195
Launched on MUSE
2015-09-16
Open Access
No
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