University of Nebraska Press
Elisabethe, Elie. Didiiiii. Rungis: La Doxa Éditions, 2013. isbn 2917576197. 77p.
Rawiri, Angèle. The Fury and Cries of Women. Charlottesville and London: U of Virginia P, 2014. isbn 9780813936031. 226p.

Un regard sur l’Afrique

Les maisons d’édition en Afrique publient de plus en plus de titres d’une excellente qualité mais la diffusion et les prix demeurent les problèmes majeurs qui empêchent les lecteurs d’avoir accès facilement à ces textes. Les difficultés de diffusion affectent surtout les lecteurs qui se trouvent hors du continent africain mais aussi les Africains qui n’habitent pas en ville et il faut noter qu’un livre publié en Côte-d’Ivoire n’est pas toujours disponible au Sénégal. Bien sûr, les prix ne sont pas abordables pour tous. C’est donc à nous tous—maisons d’édition, africanistes et autres—de travailler ensemble et d’insister sur la nécessité de prévoir des solutions pour pouvoir élargir la discussion intercontinentale sur l’Afrique et sa littérature, son histoire et sa culture. On ne peut plus se passer des maisons d’édition africaines pour proposer des études exhaustives.

L’Harmattan n’est plus seulement situé en France; ses librairies existent dans douze pays africains et sont gérées par des intellectuels, écrivains, et professeurs africains distingués qui proposent à leurs clients une perspective pluridisciplinaire extraordinaire. Il ne faut pas oublier non plus qu’il y a des maisons d’édition indépendantes en Afrique francophone qui sont essentielles. Au Gabon, par exemple, on peut citer Les Éditions Ntsame (fondées par la romancière, Sylvie Ntsame), La Maison Gabonaise du Livre (gérée par la romancière et critique littéraire Chantal Magalie Mbazoo Kassa), la Librairie Le Savoir (gérée par Honorine Ngou, romancière et professeur), et Les Éditions Odette Maganga dont le fondateur est Pierre Ndemby Mamfoumby (critique littéraire).

En France, certains éditeurs indépendants sont à connaître et publient énormément sur l’Afrique: La Doxa, Jets d’encre et Edilivre, parmi d’autres, proposent des titres intéressants écrits par des Africains. Aux États-Unis, la traduction de romans africains francophones permet des études supplémentaires dans le domaine de la littérature comparée et invite des chercheurs et des étudiants non-francophones à participer à la discussion. On cite surtout les efforts de deux presses universitaires américaines en particulier: University of Virginia Press (et sa série caraf) et University of Nebraska Press. Mais souvent les lecteurs africains anglophones ont difficilement accès à ces titres. Dans nef, nous proposons d’inclure des comptes rendus critiques sur des ouvrages sur l’Afrique parus dans des maisons d’édition du monde entier pour montrer tout ce qui est disponible sur l’Afrique francophone. [End Page 166]

Elisabethe, Elie. Didiiiii. Rungis: La Doxa Éditions, 2013. isbn 2917576197. 77 p.

Sous les effets incantatoires de la danse et des rythmes du tam-tam et de la cithare, les petits récits d’Elie Elisabethe plongent le lecteur dans un monde où le quotidien et le banal côtoient le particulier, voire un réalisme magique qui s’inspire des contes punu et des légendes des peuples du sud du Gabon où les totems et les revenants viennent danser au village avec les vivants pour faire coudre aux hommes des habits avec des feuilles de manguier. En adoptant un style d’écriture assez simple, les récits en question utilisent fréquemment des figures de style assez raffinées, comme dans cet exemple: “Oui nos rues cases nègres s’endorment comme ces chèvres de Moussa ba pass qui somnolent à l’ombre des arbres” (15); d’autant plus que les descriptions sont très nuancées et riches en détails, à tel point que les références socioculturelles sont souvent difficiles à déchiffrer. Ceci explique d’ailleurs la présence d’un glossaire des termes et expressions punu, placé à la fin du recueil.

Nous sommes au cœur de la terre des palmiers, des étangs et des montagnes où les traces de la tradition orale s’avèrent très présentes, telles les multiples adresses au lecteur, les marques phatiques de la parole, les phrases concises, ainsi que les tournures syntaxiques de répétition et d’insistance. L’envergure didactique est aussi l’une des caractéristiques de ce recueil, d’où l’usage récurrent des adages et des proverbes qui parsèment tout le livre. Se définissant comme un gribouilleur, Elie Elisabethe varie le ton des récits allant de l’humoristique au tragique, en passant par le comique, mais aussi le mélancolique.

Sur le plan thématique, les légendes mettent en scène des sujets assez diversifiés et peu communs: Biloumbi, l’anarchiste révolté de Port-Gentil, Mame Longou la veuve insoumise, Moussa-Ebouang le prince à pied ayant cédé sa place à l’esclave, Bikodongou, le vieillard mourant, souffrant d’une hernie incurable, ou encore Massou ma Ndiangou, la femme qui entretient des relations sexuelles aussi bien avec des hommes que des femmes: tant de thèmes portant sur la mort, le veuvage, les crimes rituels, la révolte urbaine, la corruption, l’injustice, la souffrance d’un côté, mais aussi sur le courage, l’amitié, la beauté, la fidélité, d’un autre côté.

C’est ainsi que la variété des sujets et la complexité des structures et des registres différents pourraient offrir une multiplicité de pistes à explorer dans les salles de classe, enrichissant par conséquent l’héritage culturel francophone.

Dédié à ceux qui ont disparu lors des manifestations de Port-Gentil, qui ont succédé à la proclamation des résultats de l’élection présidentielle de 2009 au Gabon, ce recueil de légendes dites contemporaines se dresse précisément en paroles rebelles contre le “didiiiii,” qui veut dire dans la culture punu le “silence absolu.”

Névine El Nossery,
University of Wisconsin–Madison
[End Page 167]

Rawiri, Angèle. The Fury and Cries of Women. Charlottesville and London: U of Virginia P, 2014. isbn 9780813936031. 226 p.

D’abord publié en 1989, Fureurs et cris de femmes, le dernier roman que publia l’écrivaine gabonaise Angèle Rawiri avant sa mort, a enfin été traduit en anglais et réédité en 2014. Dans cet ouvrage, Rawiri examine la position complexe de la femme au sein de la famille et de la société à travers son personnage principal, Émilienne Eyang.

Au début du roman, Émilienne est une jeune épouse trompée, en mal d’enfant malgré la fille unique qu’elle a eue avec son mari volage, Joseph, mais aussi une professionnelle brillante à la carrière indéniablement réussie. Pourtant, ni son travail ni sa fille ne se trouvent au centre de ses préoccupations: rongée par les infidélités flagrantes de Joseph et par son désir de lui donner un fils, Émilienne accumule les fausses couches et semble définir son existence par le manque et l’échec. Dès le deuxième chapitre, le roman vire au tragique avec le décès de Rékia, la fille unique d’Émilienne et de Joseph, mystérieusement assassinée. Cet événement, aussi poignant et théâtral qu’il soit, ne déconcerte pas seulement par son caractère brusque et étourdissant; le lecteur s’étonne car, s’il imagine l’effondrement imminent d’Émilienne après le meurtre de l’adolescente, il ne pourra toutefois que constater son erreur. En effet, le crime demeurera inexpliqué, la douleur de l’héroïne quasiment passée sous silence, et vite, Rékia sombrera dans l’oubli.

Par la suite, Émilienne continuera de se torturer à propos de sa stérilité, d’analyser les comportements lunatiques de Joseph à son égard, de se confronter à une belle-mère qui la déteste parce qu’elle n’a pas produit d’héritier pour son fils, et vivra même une brève relation lesbienne avec sa secrétaire Dominique, qui, on le découvre à la fin du roman, est de longue date la maîtresse de Joseph avec lequel elle a même deux enfants.

Dans ce contexte, la double disparition de Rékia (d’abord par sa mort prématurée, puis par son absence quasi totale du récit, comme si elle n’avait jamais existé . . .) pose problème: s’agit-il d’une incohérence romanesque ou d’une difficulté psychologique consciemment mise en scène par Rawiri? Il ne me semble pas évident de faire la part des choses, et c’est à mes yeux ce qui aura rendu ce roman si troublant—et en un sens, si incomplet. Rékia ne mérite-t-elle pas d’importance parce qu’elle est une fille, et que l’ambition de tout couple, le point final de toute procréation, est la naissance d’un fils?

De toute évidence, Rawiri a créé avec Émilienne un personnage de femme forte, non seulement moderne mais aussi résolument féministe. Cependant, ces deux qualités ne résistent pas à la mission imposée par la société traditionnelle aux épouses: il faut, quoi qu’il arrive, mettre au monde un garçon. Émilienne existe d’abord dans l’obsession de son propre échec à cet égard, bien davantage que dans sa réussite professionnelle, le deuil de sa fille unique ou l’amour éteint de Joseph, ces trois éléments la définissant bien moins que sa situation de stérilité. [End Page 168]

Parce qu’on ne sait trop si Rawiri tente de faire passer un message, une critique sociopolitique à travers la description décousue des états d’âme d’Émilienne, il peut être difficile d’accorder à cette dernière une franche crédibilité. Comment, en tant que lecteur, s’identifier au parcours confus d’une héroïne que l’on ne comprend pas? Les contradictions d’Émilienne n’ont rien d’inacceptable, incontestablement; néanmoins, le texte comporte certains vides plus que gênants lorsqu’il pose certaines problématiques cruciales, comme la mort d’un enfant (ou l’amour homosexuel, que Rawiri “oublie” d’explorer) puis les met tout à fait de côté. Le lecteur reste donc sur sa faim: certains sentiments, comme la souffrance de l’infertilité ou la jalousie, se voient étudiés de manière obsessionnelle, tandis que d’autres, comme le deuil ou le saphisme, ne trouvent pas leur place.

Cela établi, on voit bien comment Rawiri refuse toute forme de misérabilisme dans son roman. Bien souvent, la dimension physique des douleurs d’Émilienne prend le pas sur l’intériorité, comme en témoigne la première scène de Fureurs et cris de femmes, au cours de laquelle Émilienne fait une énième fausse couche. Cette expérience annonce l’ambivalence troublante que je viens d’évoquer: aussi familière que terrifiante, et finalement, aussi intolérable que tolérée, la perte du fœtus prédit la perte de tout le reste et proclame surtout la perte de sens qui marque la vie d’Émilienne et l’écriture “tronquée” de Rawiri. Notons que dans sa postface, au demeurant fort intéressante, Cheryl Toman explique qu’Émilienne est avant tout une femme libre, capable de se rebeller et de désobéir, ne se préoccupant pas des conventions et des apparences; pour moi, il n’en est rien. Il me semble qu’Émilienne, au contraire, souhaite plus que tout faire bonne figure, rêvant de donner un fils à son mari et espérant que celui-ci recommencera alors à l’aimer. Mais Émilienne, comme Rawiri, est une réaliste et finit par se rendre à l’évidence que son corps décide pour elle, qu’elle ne possède donc pas de libre arbitre quant à la création de ce petit héritier, de ce sauveur inespéré. Dès le premier chapitre, le corps règne en maître dans Fureurs et cris de femmes: de la pulsion sexuelle au martyre de la grossesse impossible, le corps s’impose en souverain et ce, peut-être encore plus du fait d’Émilienne elle-même qui reste psychologiquement et moralement lacunaire, et n’a finalement d’autre choix que de se soumettre aux volontés de son propre corps.

Angèle Rawiri signe là une œuvre puissante à l’impressionnante densité. La traduction de Sara Hanaburg semble parfois mettre en évidence quelques maladresses qui ne gênent pas en français mais ne sonnent pas de manière très naturelle en anglais (par exemple, la référence constante à Émilienne comme “the young woman” “la jeune femme” fonctionne mal dans la langue de Shakespeare, à mon avis). Bien qu’on ne puisse que regretter certaines faiblesses et incohérences, le roman reste riche et capable de garder le lecteur en éveil. Il ne faut d’ailleurs pas oublier de le replacer dans le contexte des années quatre-vingts, qui marquent peut-être l’émergence timide d’une forme d’intellectualisation de la situation des femmes en Afrique, et le début d’un certain féminisme dont cet ouvrage montre aussi bien la [End Page 169] perspicacité que les limites (Émilienne, bien que Rawiri ne le dise jamais explicitement, a tout d’une féministe, et ne cesse de réfléchir à sa condition, mais demeure soumise aux exigences sociétales les plus basiques). Pour toutes ces raisons, il faut donc considérer Fureurs et cris de femmes comme un roman essentiel, à dimension historique et sociologique, sur et pour le développement du féminisme africain.

Cécile Rebolledo,
University of Colorado at Boulder
[End Page 170]

Cheryl Toman
Case Western Reserve University

Additional Information

ISSN
2156-9428
Print ISSN
1552-3152
Pages
166-170
Launched on MUSE
2015-09-16
Open Access
No
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