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  • ÉditorialCe que la société et la politique font aux (petits) cols blancs
  • Patrick Fridenson

Le modèle social français connaît aujourd’hui de sérieuses difficultés. En même temps, il est attaqué de plusieurs côtés de l’échiquier politique, culturel, universitaire ou médiatique. De cette remise en cause on donne en général trois explications à caractère international : le succès à l’échelle mondiale des idées néo-libérales, la concurrence permise par l’ouverture des frontières et la montée des pays émergents, enfin les exigences subversives de la révolution numérique. On a évidemment raison de prendre une perspective globale pour saisir de tels phénomènes. Cependant on s’en limite souvent à une vision présentiste, en ne cherchant pas les racines moins récentes des tendances à l’œuvre1 ou en donnant au modèle social français des traits quasiment éternels, en ne mesurant pas précisément les transformations qu’il a connues dans les compromis sociaux que tous les pays occidentaux et le Japon ont mis en place à la suite de la Deuxième Guerre mondiale2 et qui ont évolué depuis. Mais on néglige aussi les explications proprement nationales de ces remises en cause, à savoir les demandes nouvelles venant des changements de la société et leur potentiel déstabilisateur. De même, on perçoit bien leurs effets ravageurs sur les populations ouvrières ou sur une partie des ruraux. Mais les petits cols blancs? Le discours dominant s’en tient soit à une saisie d’ensemble de la montée du secteur des services au sein d’une population active en croissance soit à la recherche d’équivalents des tendances affectant le travail et le chômage ouvriers. On risque alors de négliger la situation spécifique des femmes et des hommes en petit col blanc. Telle est la question principale que posent deux articles de ce numéro consacrés à la mise en question d’aspects emblématiques du modèle social français : la fermeture des grands magasins le dimanche, dont le principe date d’une loi de 1906, l’efficacité des caisses de Sécurité sociale, institution dont on célèbre cette année le 70e anniversaire. Je voudrais évoquer ici les manières dont les [End Page 3] historiens se sont saisis de ces sujets, la nouveauté de ces deux articles et les questions qui sont posées à partir de leur lecture.

Les petits cols blancs au carrefour de plusieurs historiographies

En France comme ailleurs, l’histoire sociale, se vouant aux ouvriers et aux paysans, a été tributaire de la sociologie pour découvrir les employés. Outre des travaux étrangers aussi fondamentaux que ceux de Max Weber et leur postérité dans le monde anglo-saxon, on pense ici, côté français, à l’apport de Michel Crozier et de son livre fondé sur une recherche extensive menée pour sa thèse complémentaire dans six compagnies d’assurances nationalisées : Le monde des employés de bureau date de 19653. En revanche, l’apport initial de la science économique a beau avoir été précoce, il reste modeste : un seul livre, « purement descriptif », sur leurs salaires et niveaux de vie4.

Lorsque l’histoire sociale de la France s’est intéressée aux employés, elle a pu le faire à un niveau individuel, et elle a étudié les domestiques5. Sur un plan collectif, elle s’est d’abord tournée vers les premiers syndicats d’employés, qui avaient deux caractéristiques exotiques : certains étaient chrétiens et tous étaient minoritaires6. Elle a donc été longtemps forcée d’emprunter le récit historique d’ensemble à la fresque naturellement orientée qu’avait composée un leader des employés CGT, Pierre Delon, et sans pouvoir à l’époque mesurer l’impact de sa biographie personnelle sur son livre7. Puis, en parallèle avec les travaux de sociologues comme Luc Boltanski et André Grelon, l’intérêt de l’histoire sociale française s’est porté vers le niveau supérieur des...

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Additional Information

ISSN
1961-8646
Print ISSN
0027-2671
Pages
pp. 3-13
Launched on MUSE
2015-07-08
Open Access
No
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