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  • De l’espace traductif1
  • Yong Ho Choi² and Junga Shin

C’est toujours par transformation qu’une nouvelle sémiotique est capable de se créer pour son compte. Les traductions peuvent être créatrices. On forme de nouveaux régimes de signes purs par transformation et traduction. Là non plus on ne trouvera pas de sémiologie générale, mais plutôt une transsémiotique.

(Deleuze et Guattari 1980: 170)

1. Une raison secrète dans la traduction

Commençons par l’expérience d’un missionnaire chrétien. Dans les Écrits de linguistique générale, Ferdinand de Saussure rend compte d’une des difficultés qu’il pourrait rencontrer dans son travail de traduction: “un missionnaire chrétien croit devoir inculquer à une peuplade sauvage l’idée d’âme—; il se trouve avoir à sa disposition dans l’idiome indigène deux mots, l’un exprimant plutôt par exemple le souffle, l’autre plutôt la respiration” (Saussure 2002: 78). Dans l’accomplissement de sa tâche, le traducteur missionnaire devrait obéir à ce que Saussure appelle la “raison secrète.” Selon le fondateur du structuralisme, cette raison ne peut être qu’une “raison négative” dans la mesure où “dans la langue il n’y a que des différences,” c’est-à-dire que c’est à travers “la simple opposition des deux mots souffle et respiration” que doit se placer cette nouvelle idée d’âme dans l’idiome indigène en question. Saussure fait remarquer que si le traducteur “choisit maladroitement le premier terme au lieu de l’autre, il peut en résulter les plus sérieux inconvénients sur le succès de son apostolat” (78). D’où son souci en tant que traducteur missionnaire, sa perplexité innocente devant telle ou telle possibilité totalement ouverte. Dans ces conditions, tout acte de traduire risquerait de se réduire à un choix maladroit.

Notons ceci: un tel souci construit un moment, pour ainsi dire, impératif, mais pourtant sans aucune garantie sémantique, auquel le traducteur [End Page 139] doit faire face tout au long de son travail. On dirait que tous les traducteurs, comme le missionnaire chrétien, par exemple, sont en quelque sorte condamnés à effectuer un va-et-vient continuel entre langue de départ (ici, le français) et langue d’arrivée (ici, l’idiome indigène) en vue de faire leur choix ultime sur un terme à traduire (ici, le mot français âme). Le traducteur se trouve dans l’obligation de passer de la sorte par un moment de doute et de douleur avant d’en arriver à une décision définitive (ici, le mot indigène souffle). Or, ce moment ou cet intervalle dans lequel s’opère un passage inter-liguistique (Jakobson 1963), voire inter-sémiosphérique (Shin et Choi 2011), dévoile un espace que nous voudrions qualifier de démédiatisé, dans le sens où il n’appartient ni à la langue de départ, ni à la langue d’arrivée. Ici, le traducteur éprouve un sentiment plus ou moins paradoxal, tout en reconnaissant qu’il ne peut avancer vraiment sans transgresser en même temps les deux frontières linguistiques concernées. Cet espace de l’entre-deux se transforme en champ d’exploration de créativité, rendant possible une libre expérimentation linguistique. Prise au terme de ce va-et-vient plus ou moins long, la décision, quelle qu’elle soit, sera lourde de conséquences, parce que les deux sémiosphères en sont bien affectées en même temps. Par souci de clarté, revenons à l’exemple du traducteur saussurien. Tout comme Saussure le suppose ci-dessus, si le mot souffle, parmi plusieurs autres, est finalement choisi par le missionnaire chrétien en faveur de l’idée d’âme, cela aura un impact non seulement sur la langue d’arrivée mais aussi sur la langue de départ: d’abord, le réseau sémantique de l’idiome indigène restera difficilement intact, dans la mesure où une nouvelle idée lui est attribuée; il en va de même pour la langue française: à travers...

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Additional Information

ISSN
1534-1836
Print ISSN
0098-9355
Pages
pp. 139-154
Launched on MUSE
2015-06-17
Open Access
No
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