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  • De la poésie à l’âge du « poétariat »
  • Jean-Claude Pinson

MISÈRE DE LA POÉSIE, plus que jamais, sans doute. Mais chassée par la porte, la « poésie » ne revient-elle pas cependant, à l’âge du « poétariat », par la fenêtre—par toutes sortes de petites, minoritaires, fenêtres ?

Chassée par la porte, i.e. réduite à la portion congrue par l’époque—par la puissance de l’industrie culturelle, laquelle veut des livres facilement scénarisables et monnayables, et par l’emprise croissante, dans le monde tel qu’il va (mal), de l’image et du son, la logosphère se voyant de plus en plus soumise aux lois de la sonosphère et de l’iconosphère.

Cependant, intempestive1, la poésie revient. Si je parle de retour, c’est qu’elle n’est pas simple continuation sur la lancée de sa propre tradition. Elle ne se contente pas d’insister, de persister. Elle renaît, connaît une vita nova, plusieurs vies nouvelles. Parce que le monde, en quelques décennies, a changé, profondément. Et parce qu’elle a connu le négatif, la négation d’ellemême. Salamandre, phénix. Car elle a été l’objet, dans les années 60–70, du temps de Tel Quel, d’une sévère (et nécessaire) déconstruction (de Saint-John Perse ou Char la célébrant, on est passé à Denis Roche la déclarant « inadmissible »). Significative de ce parcours et de cette renaissance est par exemple la trajectoire d’un Dominique Fourcade, réinventant la poésie après avoir rompu avec Char et s’être frotté de très près à l’art contemporain (Greenberg, Hantaï).

Elle revient notamment par la (petite) fenêtre de la performance, en symbiose avec les autres arts, eux plus florissants. Elle s’affirme toujours davantage comme poésie scénique (poésie sonore, poésie « action »…). Mais elle revient aussi (et surtout), dans l’époque « intervallaire » (Badiou) où nous sommes, dans son tunnel, comme interrogation inquiète et insistante. Inquiète quant à un effondrement du monde tel qu’il suit son cours (c’est son accointance avec l’attention écologique). Insistante quant à son désir de « changer la vie ». Elle revient comme grande Idée, comme idéal—comme utopie désutopique d’une autre habitation possible de la terre et du monde.

Et elle revient par la plus petite fenêtre encore (mais le format ne fait rien à l’affaire dès lors que son cadre est un « diminutif de l’infini ») de l’art immémorial du sens (et de sa déception) qu’elle a toujours été. Elle revient sous la forme d’œuvres, inaperçues mais de grande consistance, appelant lecture silencieuse et lente, ruminante. [End Page 59]

Si, revenant, elle indique, dé-signe une autre voie pour nos existences, elle le fait dans un contexte nouveau. Elle revient au beau milieu d’un océan mouvant de pratiques « poétariennes » (incluant des formes « illégitimes » et massives de poésie : slam, rap…). Elle revient à une époque, la nôtre, qui est celle aujourd’hui du « poétariat ».

« Poéthique » et « poétariat » sont deux néologismes que j’ai cru bon de mettre en circulation, solidairement, pour éclairer la situation nouvelle qui est celle aujourd’hui de la poésie. Ce sont ces deux termes, les deux philosophèmes qu’ils enveloppent, dont je voudrais, succinctement, préciser les contours.

De la « po-éthique »

« Poéthique » est un mot que j’utilise depuis une vingtaine d’années. « Art poéthique », tel est ainsi le titre du poème qui figure à la fin d’un livre paru en 1997, Abrégé de philosophie morale (livre de poésie, malgré les apparences)2. Par la suite, j’ai tenté, au fil de plusieurs essais3, d’analyser les tenants et aboutissants d’une notion dont je n’ai ni la paternité ni l’exclusivité (je la reprends de Georges Perros, et Michel Deguy, notamment, y a eu plusieurs fois recours).

Mot-valise, « poéthique » m’intéresse en ce qu’il conjoint poésie...

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Additional Information

ISSN
1931-0234
Print ISSN
0014-0767
Pages
pp. 59-68
Launched on MUSE
2015-05-01
Open Access
No
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