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  • L’Œuvre assassine d’Éric Chevillard
  • Nathalie Dupont

C’est en tortionnaire de papier qu’Éric Chevillard se constitue lorsqu’il prend pour cible, sous le couvert de différents avatars, des auteurs préexistants—réels ou de son invention—et produit des lectures caustiques contre leurs textes tenus pour ratés qu’il se donne pour objet de viser et d’abattre. Pièce par pièce, jusqu’à ce que l’édifice s’écroule et que ces littérateurs honnis, ruinés corps et œuvre, soient mis hors d’état de nuire. Mine de rien, tapi dans un coin, camouflé dans le bougé des tournures usées du langage ordinaire, notre auteur de Minuit se muscle la langue pour mieux “contre-attaquer”1 à coups de détournements et de digressions. Avec force et humour, il dénonce les hypocrisies ou les facilités des pratiques littéraires anciennes aussi bien qu’actuelles et attente au final à la figure tutélaire qui les a engendrées: en garde, écrivain!

Face à la machine fictionnelle et devant le recours servile à l’ordre classique de la représentation, celui que “mourir enrhume”2 reste d’une vigilance sans faille. La pensée à l’œuvre dans sa prose romanesque, chargée de soupçon et d’ironie, discrédite les pouvoirs et les emblèmes dont la littérature se trouve investie et, par là, critique le tort qu’ils lui font. C’est en tout cas le constat qui s’impose à la lecture de ses écrits, parmi les plus récents, où se rencontrent les motifs et les conditions d’un procès de disqualification intenté contre un certain type d’auteur, d’écriture et de posture littéraires. L’Œuvre posthume de Thomas Pilaster donne le ton, qui rassemble en une fausse édition critique sept textes inédits d’un écrivailleur pitoyable, tout droit sorti de l’imagination chevillardienne. Soi-disant éclairé du “sens aigu de la critique”3 et coupe-papier en main, Marc-Antoine Marson, éditeur et ami, n’entend en effet rien ménager pour permettre à cette œuvre méconnue “d’occuper enfin [entendez le sarcasme] la place qui lui revient dans notre littérature” (op 16). Ainsi ce qui s’annonçait d’entrée de jeu comme [End Page 161] un dernier hommage rendu à un grand littérateur se transforme bientôt en un portrait lapidaire. Le narrateur de Démolir Nisard se donne, quant à lui, le choix des armes et des supplices pour “régler son compte une bonne fois”4 à ce critique littéraire et académicien mort en 1888. Écorchement, amputation, empoisonnement ou fusillade: l’écrivain-narrateur n’écarte aucune technique de mise à mort de Désiré Nisard et de son œuvre qu’il tient tous deux pour responsables tant de la médiocrité de sa propre existence que des maux dont souffre l’humanité entière. Or, trop occupé à le couvrir d’opprobres, son détracteur oublie qu’à fréquenter la bêtise (au double entendement d’animalité et d’idiotie), à s’y frotter donc, on finit souvent par s’y laisser prendre jusqu’à devenir soi-même ce que l’on abhorre. À leur tour, les exemples du Hérisson, de Oreille rouge et de Dino Egger nous convainquent que la dévalorisation des archétypes littéraires et la mise en procès des modèles esthétiques institués, autrement figés dans leur autorité verbale et l’assurance de leur sociabilité, prennent chez Chevillard les allures d’une remise en question de soi par soi. Dans ces textes, la vilipendaison de l’écrivain consacré et de ses ouvrages pompeux et prédicatifs se double en effet d’une critique dirigée contre sa présomption d’exceptionnalité et ses poses affectées (dont il faudrait rougir), contre la vocation littéraire elle-même et le fantasme de la Grande Œuvre à venir, et enfin contre la conscience créatrice et l’illusion d’une parfaite connaissance de l’homme et du monde à travers l’exercice d’une “introspection vicieuse et [d’un] repli sur soi compulsif.”5 Sans doute est-ce dans les fabulations d’Albert Moindre, biographe de...

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Additional Information

ISSN
1534-1836
Print ISSN
0098-9355
Pages
pp. 161-175
Launched on MUSE
2015-01-09
Open Access
No
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