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  • Éditorial
  • Thomas Le Roux

Le risque industriel, un enjeu contemporain… et historique

Il y a une génération, la question des risques et des catastrophes industrielles a fait irruption dans le champ des sciences sociales. De nombreux accidents liés à notre civilisation industrielle, de Seveso en 1976 à Tchernobyl en 1986, ont contribué à ce foisonnement éditorial venant principalement de la sociologie et de l’anthropologie1. La « société du risque », théorisée par Ulrich Beck en 1986, est devenue un paradigme d’analyse face auquel se sont positionnées de nombreuses études pour tenter de répondre à la crainte d’un avenir incertain. Malgré plusieurs décennies d’échanges intellectuels et d’intervention des pouvoirs publics, la fréquence des accidents industriels est loin d’avoir diminué à l’échelle du monde, l’augmentation étant même exponentielle dans les pays d’Asie du sud-est, lieux industriels de l’économie mondialisée. Ainsi, en Chine, on note une augmentation de 98 % du nombre des accidents industriels entre 2010 et 2013, tandis que la médiatisation des très meurtriers incendies d’usines textiles qui se sont produits au Pakistan et au Bangladesh en septembre et novembre 2012 a mis en relief la fragilité des conditions de sécurité dans ces pays. Si cette géopolitique récente des accidents révèle la nouvelle répartition mondiale du risque industriel, elle ne saurait signifier que les pays « avancés » soient à l’abri d’une catastrophe. L’accident nucléaire de Fukushima en 2011 résonne à nos oreilles, mais sait-on que le tsunami à l’origine du désastre a touché toute la côte de l’île principale du Japon, sur plus de mille kilomètres, causant également des centaines d’autres accidents industriels? De même, en France, 36 000 accidents relatifs aux installations classées ont eu lieu entre 1992 et 2012, soit environ [End Page 3] 1 500 par an2. En arrêtant ici la liste de désastres industriels récents, on soulignera à quel point, parmi les grands défis contemporains sur le devenir écologique du monde – réchauffement climatique, pollutions et accumulation des déchets, épuisement des ressources ou encore réduction de la biodiversité–, la vulnérabilité aux technologies industrielles, censées apporter maîtrise, prospérité et confort, est l’un des enjeux les plus aigus que nos sociétés aient à résoudre. Une historicisation de long terme du développement de ces risques, remontant à leurs commencements, semble nécessaire.

L’attrait contemporain pour l’imprévisible désastre et le retour de l’événement comme objet d’étude légitime concourent à développer, autour des catastrophes, des problématiques fécondes pour les sciences sociales. En forgeant ses propres méthodes, l’étude des catastrophes se démarque de l’étude des risques et semble même prendre l’ascendant, du moins en anthropologie et en sociologie, comme en témoigne par exemple la publication simultanée de plusieurs numéros de revues sur cet objet3. Aucun des désastres industriels survenus jusqu’à présent n’ayant été fondamentalement imprévisible, il serait toutefois artificiel d’opposer ici, ou de distinguer trop fortement, l’accident du risque. Au contraire, ce numéro montre que l’accident industriel participe fortement à l’élaboration de dispositifs de prévention ou de réparation, au calcul des probabilités ou encore à la maîtrise du futur. Aborder conjointement les deux phénomènes, selon une logique qui place le développement économique et l’avènement de la société industrielle au centre de l’analyse, permet de questionner dans leur globalité, événementielle et structurelle, les relations qui lient l’industrialisation et l’environnement.

Au sein des sciences sociales, les historiens ont apporté leur contribution à l’histoire des risques et des catastrophes. Celle des catastrophes naturelles – inondations, tremblements de terre, incendies, glissements de terrain, etc. – est un champ bien établi qui fait généralement le récit du passage d’un monde soumis aux aléas naturels, interprétés comme des interventions divines, vers un monde qui commence à maîtriser son environnement, quitte à subir à son tour de...

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Additional Information

ISSN
1961-8646
Print ISSN
0027-2671
Pages
pp. 3-20
Launched on MUSE
2014-12-09
Open Access
No
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