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  • Du caractère national aux méthodes du capitalisme : Paul Valéry et « La conquête allemande » (1897)
  • Laurence Guellec (bio)

« … Cette méthode si fatale à toute fantaisie, si morne, en somme. »

Paul Valéry

En 1897, le jeune Valéry est sollicité par la New Review de Londres pour conclure, avec le recul philosophique dont on le crédite, une série d’articles que la revue a consacrés à la menace industrielle et commerciale allemande. Filant le parallèle entre la stratégie militaire et la stratégie économique pour montrer que l’économie est devenue, en Allemagne, la guerre continuée par d’autres moyens, Valéry dramatise la question de la concurrence entre les nations en manifestant à son tour son inquiétude face à l’avènement d’une nouvelle puissance dont la victoire paraît aussi inéluctable sur les marchés que sur le champ de bataille. Dans « La conquête allemande », la prise de conscience du danger se met littéralement en scène, inscrivant l’étude dans le contexte des tensions, des « amertumes » dont elle résonne constamment, humiliation de 1870, annexion des territoires de l’Est, résurrection de l’Empire allemand aux frontières françaises. C’est parmi d’autres un texte témoin pour voir s’orchestrer, dans le débat d’idées contemporain, la conflictualité aiguë de la question nationale, argumentée par ce que l’on peut appeler la caractérologie, ou dans le langage de l’époque, la psychologie des peuples. Rééditant « la conquête allemande » en 1915, le Mercure de France commente : « [I]l nous paraît intéressant de montrer que, vingt ans avant les [End Page 163] événements actuels, des Français avaient pénétré la belle âme que les Allemands viennent de manifester devant le monde… émerveillé1 ». L’Allemagne s’est mise en ordre de marche, avait prévenu Valéry sur le ton du lanceur d’alerte qui assure par la suite la fortune éditoriale de l’article – et qui ferait renoncer à le lire aujourd’hui, compte tenu des stéréotypes naturalistes et culturels véhiculés à propos des caractères nationaux, sujet embarrassant. Pourtant, et même si l’on voit de nouveau par où l’humanisme lettré et la « culture de guerre » ont pu se rencontrer à la fin du XIXe siècle, l’étude de Valéry échappe aux circonstances de sa publication lorsque son auteur examine par quels moyens une raison instrumentale, qu’il désigne sous le terme de « méthode », organise la conquête des marchés : le renseignement économique livré par les sciences appliquées, les études du consommateur, les leviers publicitaires. Recentré sur l’analyse d’un système stratégique dont les ressorts sont l’organisation de l’inégalité et la « culture artificielle de l’initiative limitée », l’essai de Valéry apparaît alors comme un jalon important dans l’histoire de la critique intellectuelle du capitalisme.

« Une conclusion philosophique, genre français »

« La conquête allemande » a paru d’abord en 1897 dans la New Review et donc, parce que la question ne cesse pas d’être lancinante, dans le Mercure de France en 1915. Après-guerre, en 1924–1925, il est édité en plaquette sous le titre « Une conquête méthodique » et c’est sous ce nouvel intitulé qu’il rejoint par la suite les Variétés, vaste massif de la prose intellectuelle valéryenne, dans la rubrique des « essais quasi politiques2». Il nous parvient aujourd’hui lesté par les commentaires auctoriaux, qu’il s’agisse de l’introduction rédigée par Valéry lui-même pour le premier volume de Variété, en 1934, de sa correspondance ou encore ce « Souvenir actuel » intégré aux Regards sur le monde actuel en 1945.

Là, sur le mode de la causerie, Valéry se remémore les circonstances dans lesquelles, à Londres, le vieux poète William Henley, ami de Mallarmé, de Verlaine, lui imposa son sujet puis son titre. Afin de soutenir l’intérêt affolé du public, Henley passa commande au débutant d...

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Additional Information

ISSN
1918-6649
Print ISSN
0730-479X
Pages
pp. 163-178
Launched on MUSE
2014-08-09
Open Access
No
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