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  • Dissonante Marie NDiaye
  • Aïcha Ennaciri

À présent, me dis-je, il s’agit de se mouvoir.

Et comment, dans cet élément inapproprié?

—Marie NDiaye

Habitant avec sa famille à Berlin depuis 2007, Marie NDiaye s’est exprimée sur son exil volontaire dans un entretien du journal Les Inrockuptibles.1 Dans cet entretien datant du 30 août 2009, à la question posée par la journaliste Nelly Kaprielian: “Vous sentez-vous bien dans la France de Sarkozy?,” Marie NDiaye répondait en ces termes: “Je trouve cette France-là monstrueuse. Le fait que nous2 ayons choisi de vivre à Berlin depuis deux ans est loin d’être étranger à ça.”

Ce que Marie NDiaye reproche au gouvernement de Sarkozy, c’est une certaine “vulgarité.” Elle trouve “détestable, [. . .] cette atmosphère de flicage.” Pour elle, la droite de Sarkozy, telle qu’elle est incarnée par certains ministres, représente “un refus d’une différence possible.”3 Le terme de “flicage” utilisé par NDiaye pourrait être repris pour ses propres œuvres, si on comprend par cela le fait d’être sur ses gardes, d’avoir l’impression d’être suspect, de se voir singularisé(e), ou, pour l’énoncer simplement, d’être incertain de son sort ou de celui de ses proches.

Le changement de gouvernement annoncé en 2007 a donc fait place pour Marie NDiaye à la dissonance. Dissonance en effet entre l’auteur et son cadre. En réponse à “cette atmosphère de flicage,” NDiaye réagit de manière peu commune dans le paysage littéraire hexagonal actuel: elle se retire de son environnement jusqu’alors familier.

Hormis l’importance que l’auteur attache à la gouvernance de son pays, et à la matière politique telle qu’elle se vit quotidiennement, remarquons que les actes de l’auteur se trouvent en directe opposition avec ceux dont elle [End Page 113] affuble les personnages de ses romans. Si Marie NDiaye a pu s’affranchir d’un environnement où elle se sentait en désharmonie, ce n’est pas le cas de ses personnages féminins (pour la grande majorité), qui, justement, sont apposées à un cadre pour le moins inamical, pour ne pas dire hostile. Les personnages auxquels elle donne naissance partagent de façon presque systématique un désaccord avec le milieu dans lequel ils sont installés. Leur champ de manœuvre est très réduit et leur pouvoir sur les événements est pratiquement inexistant. La désharmonie que NDiaye refuse de subir est justement ce qui compose les maillons de la majorité de son œuvre, de La Femme changée en bûche (1989) à Trois femmes puissantes (2009).

En effet, NDiaye fait reposer son œuvre romanesque sur une charpente construite dans les disparités et les discordances. Cette construction en décalage constant est mise en relief et magnifiée par l’exploitation du registre fantastique. Cet essai se propose d’étayer cette fabrique dissonante, fabrique cruciale à l’appréhension d’une œuvre qui se laisse difficilement catégoriser et qui, de toute évidence, prône les combinaisons discordantes comme ligne créatrice.

À titre d’entrée en matière, j’aimerai apporter une précision sur le terme souvent débattu de fantastique. J’entends le fantastique tel que l’a défini, en 1992, Joël Malrieu. D’après lui, “[le fantastique] repose, par essence, sur la confrontation de deux éléments seulement: un personnage et un élément perturbateur” (48). Il spécifie:

Qu’il s’agisse de fantômes, d’aberrations spatio-temporelles ou de folie, toutes ces manifestations ont pour point commun de perturber profondément l’équilibre intellectuel du personnage, et par ce biais, de remettre en question les cadres de pensées du lecteur lui-même. Ces manifestations, malgré les figures très différentes qu’elles revêtent, peuvent êtres regroupées et désignées sous le terme générique de “phénomène.”

(48)4

Cette rencontre problématique entre un personnage et un “phénomène” engendre un récit où la dissonance est de mise. Terme emprunté au registre musical, “dissonance” signifie “une rupture d’une ligne m...

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Additional Information

ISSN
1534-1836
Print ISSN
0098-9355
Pages
pp. 113-126
Launched on MUSE
2014-07-30
Open Access
No
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