restricted access Guillaume et Nathalie by Yanick Lahens (review)
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Guillaume et Nathalie, by Yanick Lahens. Port-au-Prince: Editions Lune, 2013. 158 pp. 17,10€.

On entre dans Guillaume et Nathalie, en douceur, à pas feutrés, dans l’ambiance ouatée d’une fin d’après-midi dans les hauteurs de Port-au-Prince. On pénètre, d’emblée, l’intimité d’un couple sans culpabilité, sans bourreau ni victime, sans moteur autre que l’attraction des corps, sans intérêt autre que la séduction.

Guillaume et Nathalie est un récit éponyme de 158 pages. Le premier de notre littérature à porter les prénoms d’un couple. Le lectorat de Yanick Lahens sait qu’il s’agira d’une histoire d’amour, lui qui n’a cessé d’interpeller la romancière, depuis Failles,1 sur ce qu’il adviendra de «Guillaume et Nathalie.» Ces personnages de l’œuvre en gestation de Lahens avant le séisme du 12 janvier 2010 et qu’il a rencontrés dans l’essai d’après la catastrophe. Un lectorat qui aura titré ce récit en associant les deux prénoms,2 comme un clin d’œil à d’autres couples célèbres de la littérature. Ce lectorat conscient pourtant qu’il ne s’agira pas d’un roman à l’eau de rose, car les soubresauts, le tumulte, l’odeur de soufre attachée à Port-au-Prince ne le permettraient pas.

Dans cette œuvre, Yanick Lahens, auteur polyvalent, figure phare de la littérature haïtienne, revient sur des thèmes présents dès son premier roman, Dans la maison du père.3 Il y est question de codes désuets et insanes qui détruisent un pays et des individus, de luttes pour la réalisation de soi et du rôle qu’y jouent le corps et le regard, de clivages sociaux qui assignent une fois pour toutes, à chacun, un rôle et une place, de «cette île de tous les dangers, de toutes les beautés, de toutes les passions, de toutes [End Page 293] les interrogations, de toutes les douleurs» (41), où plus personne ne croit à un miracle, ni à une rédemption.

Sans alourdir le texte et avec une légèreté trompeuse, la romancière, par petites touches, aborde de nombreux sujets sensibles tels cette femme noire qui découvre le plaisir dans les bras d’un blanc, ces époux qui «s’encanaill[ent] avec de toutes jeunes filles» (119), la classe moyenne asphyxiée, l’apartheid dans la première république noire, ces femmes qui éduquent des fils bourreaux de femmes, ces pères amputés de leur paternité, cette arithmétique de la mort «Trop de gens, pas assez de biens» (39) pour approcher la criminalité, le corps meurtri des femmes sur lequel la société ne cesse de «tirer un rideau» (158).

Grande est l’affection de la créatrice pour ses personnages. Avec tendresse, elle observe la rencontre, elle plante le décor pour la séduction, le ballet des corps, elle décrit les premiers émois de ce couple formé de deux individus qui ont eu leur lot de peines et à qui il reste encore pourtant «des dents pour mordre deux fois» (30). Et riche de l’expérience d’une vie, des motivations qui poussent les hommes et les femmes les uns vers les autres, elle construit et déconstruit un rêve du même mouvement, car, à aucun moment, n’est laissée au lecteur imprudent la possibilité de sombrer dans l’illusion d’un happy end. La narratrice ou le narrateur (aucun indice) sait que l’amour est un jeu et les personnages sont dépeints comme voulant le jeu.

Guillaume et Nathalie c’est une quinzaine d’années d’écart. Lui, à l’aube de la cinquantaine, elle, les débuts de la trentaine. Un sociologue et une architecte réunis le temps d’un projet de construction d’un centre polyvalent à Léogâne. Deux destins, deux compréhensions de l’Histoire, deux générations que séparent les illusions envolées et l’absence d’illusions. Ce sont pourtant...


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