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La bureaucratie flaubertienne, du Garçon aux deux cloportes Anne-Marie Baron A U MOMENT OÙ Flaubert rédige ses premiers textes, il existe une littérature bureaucratique, qui se caractérise par le recours systématique à certains stéréotypes. Plus qu’une réalité sociohistorique , la bureaucratie est déjà devenue, dans la conscience popu­ laire, un ensemble de représentations collectives, qui masquent les réels problèmes de fonctionnement du système. Identifié à ses travers (routine, inefficacité) et à ses attributs (rond-de-cuir), le bureaucrate est désormais un fantoche ridicule et inoffensif qui sert de bouc émissaire à la con­ science populaire. Comment Flaubert, à quinze ans, a-t-il été amené à s’intéresser à ce personnage, et cela sous la forme encore peu répandue de la physiologie, dans la Leçon d ’histoire naturelle: genre Commisi Et comment cette forme littéraire de bas étage a-t-elle pu conduire l’écrivain à l’entreprise gigantesque que constitue l’écriture de Bouvard et Pécuchet? I. Garçon—Les premières expériences intellectuelles de l’adolescence ne sont sans doute pas étrangères à ce curieux choix. Entré en octobre 1832 au Collège Royal de Rouen, le jeune Flaubert découvre, grâce à son maître, Félix-Archimède Pouchet, l’observation scientifique, parée à ses yeux du prestige de la médecine. Mais il découvre aussi, dans ses cours de littérature, la technique de la composition française et les ressources du fantastique. Bibliomanie, Un parfum à sentir, ou Rêve d ’enfer, écrits en 1836 et 1837, expriment par leurs invectives lyriques une agressivité fougueuse contre toutes les institutions, mais leur caractère macabre ne les différencie pas autant qu’on pourrait le croire de la Leçon d ’histoire naturelle, dans laquelle Gustave concentre ses griefs contre les notabilités bourgeoises qui forment la compagnie habituelle de ses parents et ceux de son père contre l’administration de l’Hôtel-Dieu. Le personnage burlesque du Garçon, inventé à cette époque, incarne déjà tous les travers de cette classe qu’il méprise. Création collective de la “ franc-maçonnerie” collégienne, il a dû naître, comme le père Ubu, au milieu du chahut des réfectoires et des récréations, dans une atmosphère de camaraderie rigolarde. Vo l. XXXIV, No. 1 31 L ’E sprit C réateur Il représentait la démolition bête du romantisme et du matérialisme et de tout le monde. On lui avait attribué une personnalité complète, avec toutes sortes de bêtises bourgeoises. Ca avait été la fabrication d’une plaisanterie de petite ville ou une plaisanterie d’Allemand. Le Garçon avait des gestes particuliers qui étaient des gestes d’automate, un rire saccadé et strident à la façon d’un personnage fantastique, une force corporelle énorme, (les Goncourt dans leur Journal) Le Garçon est donc un type physique tout-à-fait rabelaisien, qui se reconnaît à son gigantisme et à son rire très particulier; ce rire méchant, que Sartre qualifie de “ sado-masochiste” , et qui se donne libre cours devant le spectacle réjouissant de la bêtise bourgeoise.1 Le personnage s’enrichit tous les jours de nouveaux traits: vaniteux, d ’une éloquence ridicule que Gustave et ses amis s’amusent à parodier, il a aussi toute une histoire et même une maison où se réunissent ses familiers, les pro­ fesseurs que l’enfant déteste le plus. Représentant à la fois la bourgeoisie et l’antibourgeoisie, le garçon est la projection dans l’imaginaire de toutes les tendances héréditaires de ces jeunes bourgeois, pour qui cette farce grotesque est une espèce de catharsis. Gustave s’est vite approprié cette création collective; peut-être parce qu’il sait qu’il risque de devenir un jour ce pantin risible qui personnifie toutes les idées les plus tradi­ tionnelles, ce bourgeois mesquin dont son milieu lui renvoie l’image. Alors, par une démarche qui sera constante chez lui, il exagère les défauts de Garçon pour creuser l’écart entre...

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Additional Information

ISSN
1931-0234
Print ISSN
0014-0767
Pages
pp. 31-41
Launched on MUSE
2017-07-05
Open Access
No
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