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Lecture du chapitre I des Géorgiques Jean-Luc Seylaz JE ME PROPOSE D’ÉTUDIER de près comment se manifeste, dans le début des Géorgiques, un certain processus discursif et narratif. Et je me suis donné comme champ d’analyse les pages 21 à 76, soit le chapitre Ier, avec ses trois subdivisions-alinéas. J’ai pratiqué, le plus souvent, une lecture au ras du texte. Dans ce genre d’analyse, la myopie a du bon. Du point de vue de la diégèse, la séquence I/î constitue une espèce d’argument. Tous les faits de la vie du Conventionnel qui vont donner ensuite matière à un récit ou à une évocation sont mentionnés dès la première partie du chapitre I, y compris le décret contre les émigrés et l’existence du frère. Quant à celui que j’appellerai il 2, nous le découvrons très vite dans ses états successifs: enfant, volontaire en Espagne, combattant de mai 40—ce sont ces trois époques dont les chapitres II, III et IV vont être l’ample expansion narrative. A quoi il faut ajouter la dernière figure: le vieil homme qu’il est devenu, qui est allé visiter le château et la tombe, et qui, à sa table de travail, compulse les registres de l’ancêtre ou rédige le récit de ce qu’il a vécu lui-même durant la campagne de France. Argument des deux existences qui vont faire la matière du roman, le chapitre I est aussi une espèce de microcosme. On y voit entrer en action les formes (linguistiques et même typographiques) et les pratiques scrip­ turales qui vont produire le rapprochement, la superposition et parfois la confusion des deux existences. Quand le lecteur parvient à la dernière séquence du chapitre Ier, le système fonctionne à plein. C’est ce mouve­ ment vécu par le lecteur, et les moyens que s’est donnés Claude Simon pour le produire, que je voudrais analyser; m’intéressant surtout à des faits textuels et aux effets de sens qu’ils rendent possibles. Dans la biographie du Conventionnel, telle qu’elle est résumée dans I/1, je relèverai d’abord le poids du référent historique, et l’effet d’ac­ cumulation que produit la succession d’énoncés laconiques qui renvoient tous à des péripéties de la Révolution puis de l’Empire. Cela se marque en particulier par l’abondance et la précision des dates. L’existence du Conventionnel (j’entends la version sommaire qu’en donne le narrateur) est systématiquement ancrée dans le calendrier.1 En revanche, les 80 W inter 1987 Seylaz événements de la vie de il 2, par ailleurs facilement localisables dans l’Histoire, ne sont datés qu’indirectement. Ce déséquilibre marque évidemment la différence de statut des deux il mis en scène. Le Conventionnel est, au plein sens du terme, un person­ nage historique2; ce que n’est pas le volontaire de 1936, pas plus que le cavalier de 39-40. Mais j’y vois davantage. Ce réfèrent massif, qui s’im­ pose dès la première page, donne tout son sens—et certains de ses moyens—à l’entreprise simonienne. Car il va être peu à peu travaillé, remodelé, et même contesté en tant que tel, par la progressive (confu­ sion de l’existence de l’ancêtre avec celle de son lointain descendant. Il fallait ce référent presque indigeste pour que nous puissions vivre l’aven­ ture d’un récit que nous voyons s’emparer de l’Histoire (et du genre “biographie historique”) pour—comme disait superbement Corneille dans YExamen de Polyeucte—“changer l’histoire en quelque chose” . Il fallait donc ce constant ancrage dans une chronologie précise pour ren­ dre possible une des fortes émotions que nous réservent Les Géorgiques: la progressive transformation d’un moment historique bien connu du lecteur français, et de son sens institué, en temps imaginaire. L’Histoire, comme destin d’un officier...

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Additional Information

ISSN
1931-0234
Print ISSN
0014-0767
Pages
pp. 80-88
Launched on MUSE
2017-07-05
Open Access
No
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