Métamorphoses du roman français: Avatars d’un genre dévorateur (review)
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José Manuel Losada Goya, ed. Métamorphoses du roman français: Avatars d’un genre dévorateur. Louvain: Éditions Peeters, 2010. x+318pp. 45€. ISBN 978-90-429-2201-3.

Cet ouvrage collectif, qui se propose d’aborder le roman français sous l’angle de la mutation et de la transformation, porte un titre et un soustitre pleinement programmatiques: les avatars, ce sont en effet dans la religion indoue les incarnations du dieu Vishnu, qui à chaque fois qu’il descend sur terre reste lui-même tout en devenant autre. L’image est séduisante, à ceci près que le recueil n’a bien évidemment pas la prétention [End Page 738] d’imaginer une forme « pure » ou « originelle » du roman français à laquelle se rapporterait chaque œuvre particulière: il s’agit au contraire de le penser dans l’expérience continue de ses métamorphoses—seuls restent ici, en définitive, les avatars, les incarnations. L’autre idée directrice de l’ouvrage serait que le roman, symbolisé quelque peu monstrueusement par le Goya de la couverture (Saturne dévorant son enfant), se définirait par sa capacité à se nourrir de tout ce qui n’est pas lui, c’est à dire à représenter et narrativiser non seulement tous les sujets possibles, mais aussi à incorporer et faire siennes d’autres formes littéraires.

Chacun des articles qui forment les actes de ce colloque tenu en 2008 à l’Université de Madrid répond donc plus ou moins directement à cette double invitation, en se saisissant d’une ou de plusieurs incarnations du « roman français » et en participant implicitement, par effets de juxtaposition et de comparaison, à la composition « en grand » de son portrait mouvant. Autant dire que l’organisation chronologique du recueil—de Chrétien de Troyes au roman contemporain—ne procède pas ici d’une décision arbitraire, mais est entièrement constitutive au projet: ce qu’un agencement différent (par exemple, par sous-genres, par types d’approche, par thèmes) n’aurait pu saisir de la même façon, c’est le mouvement de ces transformations—le roman du roman.

Dans son article de synthèse, Luc Fraisse rappelle que le roman est un objet qui réagit à des forces externes (évolutions sociohistoriques, dans les mentalités, dans les régimes de la représentation) qu’il peut influencer en retour, aussi bien qu’à des forces internes—le roman se remet lui-même en cause, rompt sans cesse avec ses formes antérieures ou renoue avec elles. Au centre de tout, poreux, actif et réactif, le roman français effectuerait ainsi le questionnement sans fin de sa propre forme aussi bien que de ce qu’il met en scène, et ce serait finalement là, dans cette instabilité constitutive, qu’il faudrait situer le sens profond de sa « vocation anthropologique et universelle » (NP) soulignée par José Manuel Losada Goya, éditeur du recueil, dans sa note préfacielle.

Il faut cependant préciser que l’objet premier de cet ouvrage collectif n’est pas d’opérer à propos du roman français une synthèse totale et unifiante—il serait maladroit et injuste de le comparer aux études d’un seul auteur qui interrogent la forme romanesque sur la longue durée— mais que son intérêt principal réside plutôt dans les interprétations précises, sur des objets circonscrits, que les intervenants donnent du sujet proposé. La partie consacrée au xviiie siècle, qui nous concerne ici plus particulièrement, est ainsi constituée de plusieurs articles qui s’attachent pour la plupart à mesurer et identifier des moments de transformations ou de translations, d’une forme à l’autre, d’un lieu à l’autre, ou encore d’une philosophie à l’autre. Losada Goya souligne ainsi la présence de plusieurs lignes de forces dans la production romanesque des Lumières, qu’il explique par un détachement progressif de la pensée [End Page 739] « essentialiste » et « cartésienne » qui dominait le xviie siècle au profit d’un « existentialisme » philosophique. Une nouvelle weltanschauung vient habiter le roman, même si...