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Boisseron, Bénédicte et Ekotto, Frieda. Voix du monde. Nouvelles francophones. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux, 2011. ISBN 9782867816222. 151 p.

Après Nouvelles voix d'Afrique (Le Bris), Dernières nouvelles du colonialisme (collectif), Une journée haïtienne (Spear), Pour une littérature-monde (Le Bris et Rouaud), Nouvelles de Guadeloupe (Pineau et al), l'héritage littéraire francophone vient de s'enrichir d'une nouvelle publication: Voix du monde. Nouvelles francophones (Boisseron et Ekotto). Ce recueil de quatorze nouvelles, inédites ou reprises, écrites par quatorze auteurs célèbres, dont treize ont reçu les distinctions honorifiques du monde littéraire francophone,2 tire sa particularité dans la place centrale que tient l'expression du divers et dont la langue française sert de miroir.

À partir d'une fine analyse introductive, les éditrices soulignent le "danger [End Page 270] pervers" (14) d'une littérature-monde qui, à l'image du monde colonial de compartimentation à la Fanon (Les Damnés de la terre), essaierait de "sectariser à nouveau la littérature de langue française" (14). Elles arguent pour une littérature du divers qui fera fièrement l'éloge "d'un universalisme dépourvu de sectarisme géographique" (15). Cette fraction des barrières reste porteuse d'un "transnationalisme en devenir" (15). Cependant, loin de n'être qu'une theoria dans le sens d'une contemplation désengagée, il va se nourrir à partir d'une imagination humaniste, comme expression de l'einfühling: l'empathie littéraire (17); c'est-à-dire la saisie de l'autre afin d'apprendre à vivre avec l'autre dans une poétique de la relation (Glissant). Ce souci de dé-compartimentation est l'essence de la francophonie. Son point de départ est le divers, et son point d'arrivée un regard diversifié en des possibles infinis. Il est porteur de libération, de pouvoir, d'inventions néologiques et de transformations de nouveaux espaces du dicible, au-delà des frontières vierges de la nation, sans nécessairement l'exclure. Le divers à ce niveau est la réalité qui projette son regard dans le miroir de la langue pour retrouver la polysémie de ses mondes.

Aussi quand dans sa nouvelle Nimrod3 pose d'entrée de jeu la question de savoir qui il est (93), cela sonne comme une invite à interroger l'identité des autres intervenants. Ce serait un poncif que d'affirmer que les auteurs des nouvelles, au-delà des prix et de la notoriété qu'ils ont, viennent tous nécessairement d'un espace géographique précis; ce qui donne à toutes leurs contributions un regard, un style, non pas original mais traversé par une spécificité originale qui tire sa source dans la subjectivité ordinaire de tous les espaces physiques avec lesquels ils ont été extraordinairement en contact.

Ainsi, le lecteur est enrichi du regard diversifié que les trois Martiniquais, qui ouvrent les aventures des récits de ces nouvelles, portent sur la femme. Il est parcouru des voix polysémiques qui baignent dans l'encre d'une écriture créoliste riche en néologismes. Le tracé de ce corps de la femme n'est pas sans rappeler le mythe-réel fondateur de la place de celle-ci dans la culture créole en général. Elle est poteau-mitan: pilier central de tous bâtis sur ces îles. Le socle des imaginaires est aussi réminiscence de son corps.

Cette fondation sera objet du désir, douceur qu'aucune "lointeur" (28) n'empêchera Confiant d'atteindre. D'une lapée experte, et dans un style où se disputent extase langoureuse et jouissance, il dit à cette femme qu'il essaie de posséder: "quand ma langue remonte le long du mitan de votre dos [. . .] je trace cette voie éphémère qui projettera mon monde dans le vôtre" (30-31). Le rapport au corps à travers le coït a pour visée de défier toutes les règles racistes et sociétales établies (31), pour mieux s'en affranchir (29), et s'ouvrir à la richesse infinie des [End Page 271] possibles (31). Mais cette fondation est aussi clairvoyance féminine que Bernabé met en prose dans un univers onirique où la cécité de la femme se révèle ne pas être aveuglement (40), tandis que les lumières du monde alentour restent "nocticides" (38). Chez Chamoiseau, le corps de cette femme, même mort, transcende les logiques de la décomposition, voire de la mort elle-même. En effet: quand est-ce que l'on commence à mourir? Voilà la question philosophique, sur fond d'appel nécrologique, à laquelle l'auteur nous invite à nous arrêter un instant.

Bien qu'on retrouve également l'idée de la femme poteau-mitan chez Pépin, elle a la matérialité d'un arbre, mémoire de la graine. Ses fonctions sont déclinées en patience-tronc; combativité-racines; sérénité-ombres; solidarité de ses parties; amour-lumière. Sa langue secrète se situe dans le bruissement de ses feuilles et elle reste généreuse à l'égard de la vie (107). C'est le bois de nuit qu'on fend et qu'on creuse en pirogue d'amour (108). L'homme, "papa fleuve" (109) bien qu'il soit un monument (108), n'est rien sans le secours des grands bois (106). La révélation ici reste qu'elle a la possibilité de devenir une femme-fleuve si elle peut comprendre au point de devenir "feuilles bruissantes aux vents des autres" (112).

La femme de Boualem est dépeinte à travers les illusions décevantes que confèrent les représentations de l'ailleurs et qui motivent les désirs de partance (113). Effa problématise la morsure physique et sociale de son infertilité, au sein d'une société où "on ne fréquente pas une femme dont le corps refuse de porter la vie" (123). Dracius ironise sur les postures, que "l'alliance oxymorienne" (69) de la conscience de la couleur d'une peau et des noms étrangers portés peut l'amener à avoir: le Karine Suédois porté par une peau "pain d'épices miel" (69) après "autodékarination" (66) deviendra Carline (69) rappelant les pralines.

Dans un registre autre, Condé donne de la voix au monde des enfants pour mieux souligner le côté plus insidieux du racisme économique par rapport au racisme racial. On finit par s'habituer et par ne plus voir la couleur de nos couleurs quand on fait l'effort de se réapproprier les qualités "supra-mélaninaires" de l'autre (58). Par contre la pauvreté, elle, a une essence inamovible et qui fait peur: chétive, ridiculement fagotée, pieds poussiéreux. Elle porte un nom, jugement péremptoire, "voyou" (60). Nganang propose la métaphore de l'apprentis-sage de l'écrit-connaissance comme voie de la liberté. La connaissance sera comprise par l'enfant grandissant, saturé de l'image de son père, comme "l'éternité d'une histoire sans cesse recommencée" (91). L'enfant Nimrod hanté par le déficit de l'image du père (94) est à la recherche de lui-même. Dans un fil ténu qui fait dialoguer l'univers de la pêche et le monde des livres et où son père sert de passerelle (97), il trouvera le chemin des mondes en lui dans le silence contemplatif des eaux: "sous le soleil pêcher c'est s'occuper pensivement. Le silence qui flotte sur le fil, le flotteur qui plonge de temps en temps [. . .] c'est l'énigme du livre qui s'illustre, c'est la présence à soi des mondes en nous" (102). Si l'enfant est en quête de lui-même chez Nimrod, et de connaissance chez Nganang, chez Tadjo il restera prisonnier des manipulations des adultes et des médias, dans [End Page 272] des conflits qui dépassent son entendement. Pire, il sera initié au jeu à donner la mort et dont l'enjeu se résume à: pitance contre vie humaine (128). Et quand vient le moment de "penser à demain" (132) il est trop tard. L'enfant chez Kramer est en proie à un "corps de mort qui avait gardé son odeur de vivant" (79). Ici l'activation à la disparition du cadavre est une métaphore qui nous fait voir la mort plus objective, plus nette que la mort en elle-même (81) et qui finit par devenir un enjeu de survie.

Le divers, c'est aussi l'expression polysémique de l'exil. Chez Maximin, c'est le passage de l'enfance vers le monde adulte, "l'ex-île" (151) qui "finit toujours par un commencement" (145). Tandis que chez Laferrière le long exil se transformera en un désir de passer l'encrier à son neveu, bien que conscient de la "folie (qui) nous guette à vouloir donner vie aux mots" (144).

On peut reconnaître à Boisseron et à Ekotto, à travers l'orientation observée dans la direction de ce projet, une posture politique à savoir redonner de la voix au monde du divers où la langue française ne serait qu'un miroir. Or si l'on pose avec Vasse (Le Temps du désir) que dans le miroir il n'y a personne à découvrir, car le miroir ne renvoie qu'à celui qui s'y mire, alors la question de savoir qui sont ces contributeurs reste contemporaine. Cela permet d'insister sur le fait que dans le monde littéraire, dont l'existence n'est pas niée, le monde physique reste toujours le point de départ qui nourrit l'action de l'écrit, et qui engendre le style et les postures langagières dans ce style. Cet espace sera donc porteur d'un ethos rendu style, en même temps qu'il demeurera le poteau-mitan à partir duquel se diversifieront les lectures et les styles écrits.4 C'est ce que souligne également Nimrod dans Sa Nouvelle Chose française: "Quelle que soit la race d'écrivains dont on procède, on n'écrit jamais que pour un pays, une nation, quelle que soit la portée universelle de notre œuvre [. . .]. On écrit donc pour un pays, même si, [. . .] il n'est jamais fait mention d'appartenance nationale" (227).

Aussi, la littérature-monde de Le Bris, qui est un pacte non pas avec la nation mais avec la langue française que Boisseron et Ekotto remettent en cause (12-18), s'apparente-t-elle à un type d'actes homologués, dans le sens grec du terme homologein, dire le même. Elle est par conséquent dotée d'un caractère violent, qui est traduit par un vouloir aveugle à tout ramener au même: ici la seule exclusivité de langue française dont ces Voix du monde polysémiques entendent s'affranchir. Toutefois, l'on pourrait objecter à ce projet de réunir les mêmes contributeurs, à quelques exceptions près, que l'on retrouve dans les collectifs non exhaustifs cités en début de cet article. D'où la question de l'innovation. Une remarque: ces collectifs (excepté celui de Le Bris et Rouaud) portent sur une région bien définie: Guadeloupe, Haïti, ou l'Afrique. Boisseron et Ekotto ont évité de [End Page 273] reproduire ces compartimentations. Voix du Monde se distingue et innove en ceci qu'il se veut une polysémie des voix de ce monde. Chacun de ces collectifs ayant un but précis, cela n'empêche pas les auteurs qui sont sollicités d'y contribuer librement.

Charles Gueboguo
University of Michigan

Footnotes

2. Comme indication, nous ne mentionnons que les prix les plus récents à notre connaissance. Il s'agit de Maximin, chevalier de la Légion d'honneur française et prix CIEF 2011; Nimrod, prix Max Jacob 2011; Confiant, prix de l'Agence française de développement 2010; Chamoiseau, commandeur des Arts et des Lettres 2010; Condé, grand prix du roman Métis 2010; Dracius, prix 2010 de la Société des poètes français Jacques Raphaël Leygues pour l'ensemble de son œuvre; Kramer, grand prix du roman 2009 de la société des gens de lettres; Laferrière, grand prix littéraire international Métropolis bleu 2010; Sansal, grand prix RTL-Lire 2008; Tadjo, Grand Prix littéraire de l'Afrique noire 2005; Nganang, Grand Prix littéraire de l'Afrique noire 2003; Effa, Grand Prix littéraire de l'Afrique noire 2000; Pépin, Prix littéraire des Caraïbes 1993.

3. Il s'agit, dans ce recueil, de L'Or des rivières, repris de l'une de ses nouvelles tirées de son ouvrage éponyme.

4. C'est dans ce travail que l'agent-écrivant se transforme en 'écriturier,' artisan de la haute écriture (en référence à la haute couture).

Additional Information

ISSN
2156-9428
Print ISSN
1552-3152
Pages
270-274
Launched on MUSE
2012-04-25
Open Access
No
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