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Tremblay, Michel . Le Passage obligé. Montréal: Leméac, 2010.ISBN 9782760906723. 256 p.

Donné l'immense succès qu'il connut avec Les Belles-Sœurs (1968) et avec ses œuvres théâtrales subséquentes, donné la reconnaissance de romancier supérieur qu'il obtint dès la parution des deux premiers tomes (La Grosse femme d'à côté est enceinte (1978) et Thérèse et Pierrette à l'École des Saintes-Anges (1980)—que le metteur en scène Serge Denoncourt vient d'ailleurs d'adapter avec brio pour le théâtre) de ses Chroniques du Plateau Mont-Royal, il est surprenant de constater combien la presse fait aujourd'hui peu de cas, tout étant relatif bien sûr, de la publication des romans de Michel Tremblay, qui se succèdent, bon an mal an, comme s'il s'agissait là d'un phénomène aussi naturel que l'arrivée du printemps, quelquefois un peu plus tôt, quelquefois un peu plus tard. Pendant ce temps toutefois, sans que l'on s'en rende vraiment compte, le romancier aguerri qu'il est devenu est en train d'ériger, morceau par morceau, une véritable comédie humaine à la Balzac, par le biais de la saga de deux familles issues de milieux plus que modestes, et qui étendent leurs tentacules sur toute l'Amérique et sur tout le vingtième siècle, période qu'il nous raconte d'ailleurs également dans ses grandes lignes, au passage du temps et de ses personnages.

Le Passage oublié constitue ainsi le quatrième et semble-t-il dernier échelon du cycle de la Diaspora des Desrosiers, ainsi nommé, et qui comprend déjà les romans La Traversée du continent (2007), La Traversée de la ville (2008) et La Traversée des sentiments (2009). Trois univers s'y entrecroisent ici: celui de la curieuse famille saskatchewanaise de Méo et de son épouse Joséphine, grands-parents de quatre enfants, Rhéauna, Béa, Alice et Théo, progéniture d'une de leurs filles, Maria. On retrouve bientôt cette dernière à Montréal, déchirée d'une part par son désir de ramener ses enfants à son chevet et, d'autre part, par son manque de courage, jugée par ses voisins et ses frères et sœurs dans une province où tout écart à la morale est sévèrement puni, deux univers qui se rejoignent peu à peu, habilement imbriqués dans le monde fantastique d'un livre de (trois) contes, celui de Josaphat-le-Violon, qui sert d'échappatoire à l'aînée Rhéauna (Nana), fillette qui doit, du haut de sa jeune adolescence, élever les enfants de sa mère, alors que sa grand-mère, aux prises avec une maladie incurable, vit dans l'agonie les dernières heures de son existence.

Bien qu'il n'en prenne pas officiellement le titre, le terme "chronique" s'applique on ne peut mieux à cet ouvrage, tout comme aux trois premiers de ce cycle. La dynamique ne joue en effet ici qu'un rôle mineur, alors que les actions, rares, ne servent toujours qu'à mieux explorer le cheminement intérieur des personnages et à illustrer ces gestes qui déterminent une vie, au début du vingtième [End Page 268] siècle: l'exil, intérieur et extérieur, la mort d'un être aimé qui force et accélère le passage à l'âge adulte, la déchirante solitude d'une femme qui ne s'aime pas elle-même suffisamment pour croire qu'elle peut élever une famille, l'acceptation d'un époux que l'on n'aime pas, par nécessité économique, ainsi que la fin d'un amour étrange, incestueux, entre un frère et une sœur, nécessaire pour rentrer dans les rangs de la bonne morale sociale. Car la lutte judéo-chrétienne entre la bonne et la mauvaise morale survole et domine en effet tout le roman, depuis la nature des médicaments que peut et doit prendre une Joséphine en atroce douleur jusqu'à la décision de Rhéauna d'abandonner l'école pour s'occuper de "sa" famille, en passant par le comportement extraordinaire d'un prêtre qui se refuse à condamner le couple Josaphat/Victoire, alors que sa sœur, religieuse, "pie-grèche" (219), fait tomber sur eux un ouragan de critiques et de jugements qui, ultimement, aura raison de leur amour. "Ma première vision du monde, c'est celle de ces femmes qui oubliaient que j'étais là et qui disaient des choses qu'elles n'auraient jamais dites si elles avaient su que j'écoutais" (Tremblay cité par Rioux). Le Passage obligé est, à l'image de cette future "grosse femme," celui de toutes ces mères et filles courageuses qui se sont sacrifiées à leur famille durant plus d'un demi-siècle, alors que le rôle de la femme n'était pas véritablement reconnu, mais simplement considéré comme acquis et normal. Et, plus précisément, raconte Tremblay, l'inspiration—ce cycle est bien une œuvre de fiction, et non une biographie précise-t-il en ouverture de chacun des quatre romans—lui est néanmoins venue de la géographie familiale, matérialisée dans les récits de sa mère et dans la fondation de sa propre famille (Leclair).

Certes, l'on pourra reprocher à Tremblay d'accorder un espace peut-être trop important au narrateur et à ses visites dans l'esprit de ses personnages, alors qu'on sait l'auteur si habile à pouvoir les créer par le biais de dialogues justes, percutants et si purs de réalisme. Le lecteur aimerait tant pouvoir lui-même découvrir et comprendre, à son rythme, plutôt que de se faire imposer rapidement ces réalités au bon vouloir dudit narrateur. Tremblay est toutefois parfaitement conscient de cette façon de faire, arguant que ces intrusions sont nécessaires: "Il faut devenir eux, sinon on va les juger," affirme-t-il, procédé qui lui permet à son avis de créer des personnages plus humains et complets, avec des qualités et des défauts (Homier-Roy). L'on pourrait également se demander pourquoi, dans les trois contes fantastiques qu'il intègre à son histoire, il n'a pas cru bon de modifier le style littéraire employé, comme si le narrateur du Passage oublié était également l'auteur du recueil de contes, que l'on sait pourtant être Josaphat-le-Violon, qui cherche par ce legs littéraire à justifier, à expliquer à son enfant le véritable contexte émotif de sa naissance. Cela dit, ces "accrocs" narratologiques sont rapidement pardonnés, oubliés, à la lumière d'une lecture d'un texte où la réalité des misères humaines, et de ses petits bonheurs, se trouve si habilement exprimée, sans exagération romanesque, sans victimisation aucune, mais dans [End Page 269] la simple reconnaissance des forces sociales d'une époque où le bonheur était second au devoir.

Tremblay se donne maintenant comme projet de recréer l'époque 1922-1942, afin de lier les deux cycles (la famille de Gabriel dans les Chroniques du Plateau Mont-Royal et la famille de Nana de cette quadrilogie) et permettre ainsi aux deux familles de se rencontrer.

Jean Levasseur
Université Bishop's

Ouvrages cités

Tremblay, Michel. Entrevue par René Homier-Roy. C'est bien meilleur le matin. Radio-Canada. Montréal. 4 novembre 2010. Radio.
Leclair, Stéphane. "Un nouveau Tremblay intitulé Passage obligé." Radiocanada.ca. Radio-Canada, 4 novembre 2010. Web. 5 juin 2011.
Rioux, Christian. "Le fils de la grosse femme a 50 ans." L'Actualité. Rogers Media, 15 mai 1992. Web. 5 juin 2011.

Additional Information

ISSN
2156-9428
Print ISSN
1552-3152
Pages
268-270
Launched on MUSE
2012-04-25
Open Access
No
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