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  • Les Intellectuels carthaginois: les Africains I
Monceaux, Paul . Les Intellectuels carthaginois: les Africains I. Carthage: Éditions Cartaginoiseries, 2009. ISBN 9789973704092. 165 p.

Face au débat sur l'impérialisme français en Algérie qui fut engagé au tournant du dix-neuvième siècle, Paul Monceaux plaide avec la publication d'un livre qui réunit ses recherches du moment: Les Africains. Études sur la littérature latine d'Afrique: Les Païens (Paris, 1894). Suite à sa nomination à l'École supérieure des lettres à Alger, en 1884, l'archéologue-historien réoriente sa carrière et ses recherches. L'Algérie le fascine tant sur les plans géographique, climatique, démographique et historique que sur la scène mythique et fantasmatique légitimant un retour à l'Afrique chrétienne et justifiant, corollairement, la présence française en Algérie et au Maghreb en général. Les Intellectuels carthaginois: les Africains I n'est autre que la réédition de l'introduction et de la conclusion de l'étude de 1894. Escortée d'une présentation de Leila Ladjimi Sebaï, cette reproduction partielle est organisée selon cinq chapitres visant à définir "le génie africain" que l'auteur définit comme "la combinaison de la culture gréco-romaine et de l'imagination orientale sous l'action toujours persistante du libre tempérament indigène et du climat" (21).

Bien que largement documentées et agrémentées de références d'archives, l'introduction et la conclusion de l'étude de 1894 sont à lire avec précaution. Le texte réédité laisse entrevoir des préoccupations présentes et apporte une justification historique de la présence française au Maghreb, notamment l'occupation en Algérie. L'auteur retrace la genèse de l'élite intellectuelle africaine et relate le développement de la littérature latine en Afrique selon des stratégies narratives condescendantes résultant en l'affirmation d'une supériorité latine et du rayonnement de Rome en Afrique. (In)consciemment, Monceaux rappelle la perte conséquente d'une élite intellectuelle dans le Tell—qui correspond approximativement au Maghreb actuel—et encourage dans ce sens le prolongement de l'Œuvre française.

Dans un premier chapitre, où il est question des effets néfastes de la géographie sur l'avancée militaire des six puissances coloniales ayant précédé l'incursion française, Paul Monceaux décrit les éléments fondateurs du génie africain. Avant d'opérer à un bref panorama historique, il consacre une première partie à la domination romaine qu'il assimile ouvertement à l'expérience coloniale française en Afrique: [End Page 259]

L'Afrique romaine présentait un spectacle analogue à celui de l'Afrique française. Au pays de l'Atlas, se mêlaient ou se juxtaposaient l'Orient et l'Occident, le Nord et le Midi. Les Arabes ont remplacé les Phéniciens de Carthage et du Tell, les Français remplacent les Italiens de Rome: voilà tout.

(21)

[. . .] Dans le régime intérieur des provinces africaines, une foule d'anomalies, des grands chefs indigènes à peu près indépendants, des révoltes périodiques, des officiers délégués auprès des tribus ou chargés de les surveiller, quelque chose d'analogue à "nos bureaux arabes."

(25)

Le texte regorge de ces analogies comme pour expliquer une situation présente, dresser un schéma et établir une série de règles qui tranquilliseraient l'opinion publique quant à la difficile expérience française en Algérie. Car la laborieuse assimilation des peuples—voire son échec—réside "dans la configuration même du pays" (41). Et quand bien même les invasions successives se soldèrent en défaite, Monceaux rappelle que l'œuvre de colonisation romaine, sur six siècles, résulta en la naissance de la nouvelle Carthage: "[. . .] l'une des premières cités de l'Empire. C'était un beau succès pour la colonisation romaine, qui, de là, rayonna dans toutes les directions" (26-27). Toutefois, si un réseau de routes militaires fut développé depuis la nouvelle Carthage, à l'intérieur des terres l'avancée coloniale se fit lente:

[. . .] les uns ouvertement hostiles, les autres politiquement ralliés et en apparence à demi gagnés, mais au fond, par un instinct de race, tous rebelles [sic] à l'action civilisatrice de Rome, obstinés dans le souvenir de leurs vieilles traditions, de leurs coutumes, de leurs mœurs, de leur langue, et d'ailleurs défendus dans leur farouche indépendance ou tout au moins préservés d'une absorption complète par la structure du sol natal.

(34)

[. . .] Après trois mille ans de dominations étrangères, la race indigène subsiste encore dans tout l'Atlas, presque intacte, irréconciliable et toujours menaçante.

(43)

Cette imperméabilité à la colonisation romaine, Monceaux l'explique par l'obsession kabyle pour l'indépendance et, plus précisément, le caractère berbère dont il dresse les traits psychologiques. À ces caractéristiques raciales de comportement, l'anthropologue-historien ajoute une liste de traits physiques typiques de ces montagnards insoumis:

Ordinairement brun, quelquefois blond ou roux, trapu et bien musclé, avec un nez busqué, un visage rond et rude, un corps infatigable, le Berbère est alerte et solide, laborieux, dur à la peine, économe, honnête et brave, mais violent, ombrageux, jaloux de ses droits, fier et entêté. À [End Page 260] ces traits dominants de la race s'ajoutent souvent, chez les grands-chefs, la perfidie et la cruauté: dans un Massinissa, dans un Jugurtha, c'est la conséquence d'une ambition sans frein.

(43)

Malgré les efforts de conquête et les poussées linguistiques, les tribus berbères ont résisté contre Rome. Si elles furent à peine effleurées par les incursions étrangères, c'est à cette période, sous le joug romain, que Sétif vit le jour. La bourgeoisie se rallia aux colons, par intérêt essentiellement, toutefois, le punique demeura la langue commune, tant dans les foyers qu'à l'église et dans les tribunaux.

Après avoir établi que le latin ne pouvait s'acquérir qu'à l'école, au chapitre 2 Paul Monceaux aborde le sujet de l'éducation classique, notamment les écoles africaines, dont l'université de Carthage. Il souligne la formation des lettrés africains dans les écoles romaines et offre une reconstitution historique du schéma éducatif d'un jeune carthaginois ou du bourgeois numide ayant vécu à la même époque qu'Apulée ou Augustin. Passant en revue les livres scolaires des apprenants, retraçant les échanges entre l'élève et le maître, il consacre ce chapitre aux témoignages des apprenants, et au travail ardu des rhéteurs et des grammairiens. Il rappelle qu'une certaine Anthologie de Carthage résulta de l'intérêt et du bouillonnement intellectuel africain, qu'elle renfermait des textes d'auteurs modernes comme Sénèque et Pétrone. À l'université de Carthage, comme à l'ancienne Université de France à Paris, l'enseignement était dispensé en latin exclusivement et s'adressait à une élite bien particulière.

Par ce chapitre apologétique de l'Œuvre romaine, Monceaux nous informe que seulement deux siècles après la dernière guerre punique, les provinces de Numidie et de Maurétanie émergent comme autant de foyers intellectuels où le latin s'est imposé comme la langue d'instruction. La ville de Caesarea (Cherchell), "une cité grecque égarée chez les Maures" (62) attirait les jeunes carthaginois curieux ou avides de pouvoir. Néanmoins, si au premier siècle, l'Afrique était devenue un centre intellectuel conséquent, qu'elle attirait des maîtres de grande renommée, la plupart des étudiants n'avaient pas la fougue ni les talents d'Apulée ou Augustin. Monceaux explique que pour nombre d'entre eux, l'université de Carthage était devenue un lieu de rendez-vous. Dans une comparaison avec les écoles de Rome, il expose en détail le manque de discipline qu'il présente comme caractéristique des universités africaines. Citant Augustin, que la vulgarité des "Brise-tout" révoltait—"Rien n'égale la licence déréglée et honteuse des étudiants de Carthage" (69)—il commente:

Les écoles de Rome avaient meilleure réputation; les jeunes y étaient considérés comme plus paisibles, la discipline comme plus régulière.

(69)

[Dans] ces écoles d'Afrique, [. . .] l'indiscipline nuisait à l'enseignement et allait parfois jusqu'à inspirer aux maîtres les plus distingués le dégoût de leur métier. [. . .] Les violences, les brutalités mêmes attestent [End Page 261] qu'un sang chaud coulait à gros bouillons dans les veines de tous ces endiablés.

(70)

Monceaux poursuit néanmoins avec un portrait positif du maître. Il reconnaît que les rhéteurs étaient brillants et passionnés, alors que, souvent, ils étaient nés en Afrique et n'avaient jamais quitté leur pays natal.

Revenant au génie africain, dans le chapitre 3 l'auteur considère ce qui engendra l'originalité de l'esprit classique en terre d'Afrique—car par "génie," il faut entendre "esprit," voire "goût," et ne surtout pas se méprendre sur les intentions élogieuses de Monceaux à l'égard des Carthaginois et des Numides. De ce fait, il développe les influences de l'enseignement sur la littérature—un terme qu'il prend dans son sens le plus large. Il en dénombre trois: l'hellénisme, la rhétorique classique et l'écriture de l'histoire selon Salluste.

Dans une première partie, l'anthropologue-historien reconsidère la persistance et l'influence de l'hellénisme que l'occupation romaine favorisa, curieusement, plus qu'elle n'enraya. Outre la persévérance des idées philosophiques et morales grecques, la littérature de l'époque atteste que la langue était parlée couramment aux premier, deuxième et sixième siècles. Cependant, c'est par la rhétorique que s'affirma l'imagination des Africains. En effet, le lettré de l'époque c'est le rhéteur—que l'on confondait souvent avec le poète—il jouissait d'une grande renommée. Quant à l'influence des classiques romains sur la littérature d'Afrique latine, c'est l'historien Salluste qui marqua les esprits. Plus connu comme l'auteur de l'Histoire de Jugurtha, il fut proclamé le premier historien de Rome et demeura l'écrivain favori des Africains du deuxième au cinquième siècle. Bien qu'imité jusque dans le détail du style, Monceaux déplore que les hommes de l'Atlas aient accommodé la forme à leurs tempérament et imagination pétulante:

Ils n'avaient pas l'esprit assez délié ou assez net pour saisir toutes les finesses des penseurs grecs, ni le goût assez sûr pour s'arrêter à temps. [. . .] En passant dans leurs livres ou leurs discours, les délicatesses helléniques se déformaient, en s'enveloppant de rêves et d'images. [. . .] Ils ont toujours écrits comme ils parlaient; et quand ils parlaient, ils s'enivraient vite de leur parole, ils s'abandonnaient à tous les caprices d'une âme ardente toujours en mouvement.

(86)

Exposant les "défauts" et les "qualités" des auteurs africains, l'auteur conclut que les races et l'esprit indigènes ont dominé le caractère africain malgré les efforts romains, et consacre les chapitres 4 et 5 à une analyse du latin d'Afrique. Il revient sur les divers éléments qui constituèrent la langue, sur ses tendances et ses mutations, dans le but de mieux retracer l'évolution de la littérature et définir l'originalité des auteurs qu'il aborde. "Souillé" par les procédés linguistiques et grammaticaux du punique et du libyque, le latin des Numides et des Carthaginois [End Page 262] différait du latin de Rome à tous les égards. Aussi, bien qu'il annonce huit époques littéraires en Afrique, Monceaux en répertorie sept seulement: les époques punique, grecque, latine, des empereurs africains, d'Augustin, vandale et byzantine. Il retrace rapidement la vie littéraire à Carthage, rappelle combien "cette grande cité fut vraiment la métropole de toute la contrée" (121) et brosse le tableau du lecteur carthaginois et des cercles littéraires africains.

Incontestablement, Les Intellectuels carthaginois: les Africains I informent sur l'Œuvre romaine en Afrique. Monceaux déplore son échec, qu'il met sur le compte du caractère africain à la fois emporté et rêveur, et reconsidère les six siècles que dura la domination de Rome afin de justifier de l'hybridité raciale, linguistique, intellectuelle et culturelle au Maghreb. L'édition de 1894 a certainement constitué une étude conséquente à la fin du dix-neuvième siècle. Considérant le travail d'archives accompli, la politique et les croyances scientifiques de l'époque, nous concevons que ce texte ait valu une renommée à l'auteur. Toutefois, au contraire de Ladjimi Sebaï, dans la présentation de l'édition tronquée de 2009, nous ne nous confondrons pas d'éloges sur la nature de ce texte ni sur ses visées, à une époque où le mythe d'un retour à une Afrique latine servait à justifier l'œuvre civilisatrice française, ses visées impérialistes et son génocide socioculturel en Algérie. La réédition d'une partie de l'ouvrage trouve un intérêt incontestable sur les plans documentaire et historique. L'ouvrage se distingue essentiellement par ses approches méthodologiques et sa fonction informative, puisqu'il livre autant de témoignages sur un système de pensée, un lieu de mémoire haut en couleur dépositaire de doctrines anthropologiques révolues et de croyances fondées sur la description physique et l'explication psychologique d'une catégorie d'hommes. La terminologie usitée est elle-même révélatrice d'une mentalité impérialiste en quête de légitimité à une période où le mythe de la latinité en Algérie battait son plein.

Samira Sayeh
The University of Kansas

Additional Information

ISSN
2156-9428
Print ISSN
1552-3152
Pages
259-263
Launched on MUSE
2012-04-25
Open Access
No
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