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Abstract

Dans le roman L'Espérance macadam (1995), un personnage de Gisèle Pineau distingue trois catégories de femmes existant en Guadeloupe: la "bougresse-vagabonde," la "femme-chiffe" et la "femme sauvée." Les implications contenues dans la présence ou l'absence du trait d'union dans les expressions désignant ces trois types de femmes orientent notre discussion sur les rapports homme/ femme décrits dans les romans de cette auteure. Perçu tantôt comme une cassure identitaire, tantôt comme une chaîne qu'on ne saurait briser, le trait d'union représente typographiquement les diffi cultés d'être femme aujourd'hui en Guadeloupe. L'inventaire et les portraits de femmes qui se dégagent de l' oeuvre de Gisèle Pineau soulignent par ailleurs un travail d'écriture qui cherche à éviter le manichéisme et le défaitisme afi n d'offrir la possibilité d'une reconstruction.

Le passé des Antilles en tant que société à économie esclavagiste, ainsi que le présent en tant que départements français et région européenne dans un contexte américain produisent des conditions d'existence complexes et cependant centrales à toute discussion sur l'identité des Antillais. Dans "Écrire en tant que Noire," publié en 1995, Gisèle Pineau souligne le questionnement identitaire des "nègres des anciennes colonies françaises [qui] se posent et se reposent sans cesse le pathétique et merveilleux problème de l'Identité" (293). Une précarité identitaire dérivée de circonstances géo-politico-historiques spécifiques aux Antilles se fait particulièrement sentir dans le destin des femmes guadeloupéennes décrites dans les six romans et les nombreux essais et nouvelles publiés par Gisèle Pineau entre 1993 et 2010. Les catégories de femmes que l'ensemble de ses écrits évoque manifestent aussi bien la condition douloureuse de la femme en Guadeloupe que la difficulté d'écrire sur elle sans verser dans le manichéisme, le misérabilisme ou le défaitisme.

Les trois catégories

Les femmes rencontrées dans les romans de Pineau ne correspondent pas à la "doudou" créole aguicheuse et aguichante qui se sert de ses atouts pour obtenir ce qu'elle veut. Elles ne correspondent pas non plus à la femme-matador qui se défend contre l'adversité pour mener sa barque à bon port, femme que représentent par exemple Reine sans Nom et Télumée dans Pluie et vent sur Télumée Miracle (1972) de Simone Schwarz-Bart ou encore Marie-Sophie Laborieux dans Texaco (1992) de Patrick Chamoiseau. Les femmes guadeloupéennes de Pineau appartiennent selon Rosette, protagoniste de L'Espérance macadam (1995), à l'une des trois catégories suivantes:

Il y avait la bougresse-vagabonde, manawa sans culotte sous sa robe, genre de chair dépitée jurant et buvant avec des hommes qui la montaient vitement-pressés, derrière une case, pour un dix francs. Il y avait la femme-chiffe: elle marchait de travers, le corps démonté par un seul énergumène, bourreau de triste engeance qui soulageait son aigritude [End Page 158] dans les coups de reins, les coups de pied, se glorifiait d'être un homme véridique. Celle-là ne trébuchait pas devant les calottes de son destin, restait en bas, éborgnée-défigurée, les yeux secs dans le vent de la fatalité. Et puis, on rencontrait une-deux femmes sauvées, qui s'étaient relevées, avec des bosses et des cicatrices qu'elles montraient fières, pareilles à des médailles d'une dernière guerre. Elles marchaient seules dans la vie, gouvernaient leur ménage sans mâle, et éduquaient la marmaille d'une manière raide.

(120-21)

Dans cette description, l'auteure présente trois types de femmes qui ont en commun d'être définies par rapport aux hommes avec lesquels elles se trouvent ou se sont trouvées. Ces hommes en revanche correspondent à un seul type: celui qui profite de la faiblesse ou de la misère des femmes pour les utiliser selon ses propres désirs. Françoise Naudillon évoque à juste titre la "guerre des sexes" (82) qui dicte les rapports ainsi répertoriés dans l'inventaire de Pineau:

À y regarder de près, cette liste s'établit toujours dans une relation conflictuelle à l'homme: femme privée de toute féminité, femme animalisée dont le corps se réduit à son sexe loué pour dix francs, femme battue victime d'un unique et constant bourreau. La "femme-sauvée" [sic] est celle qui a renoncé à l'homme et qui vit seule, rescapée de la guerre des sexes, responsable de l'éducation des enfants sur lesquels elle entend exercer un redoutable pouvoir.

(82)

Cet inventaire pose les bases de relations existant dans un univers manichéen composé d'hommes stéréotypés et dominateurs face à des femmes résignées, passives et souvent victimes. Indéniablement, comme le relève Christa Stevens, "les textes de Gisèle Pineau parlent abondamment de la souffrance, la folie, la misère, voire des crimes et des assassinats commis contre les femmes" (157). Chacune des phrases décrivant les femmes se réfère systématiquement aux hommes: que ces derniers soient nombreux comme dans le cas de la "bougresse-vagabonde," uniques comme dans celui de la "femme-chiffe" ou finalement absents comme dans celui de la "femme sauvée." Dans tous les cas, l'identité de la femme est définie par le type de relation qu'elle entretient avec les hommes et son existence se déroule en fonction de cette relation et non pas indépendamment. La femme doit s'adapter aux besoins de l'homme et devenir la femme-objet recherchée par les Antillais selon Claudie Beauvue-Fougeyrollas car "si s'adapter témoigne d'une certaine intelligence, cela peut aussi manifester une certaine malléabilité et une certaine passivité que les hommes apprécient dans la perspective de la femme-objet" (103). Dans la troisième catégorie de l'inventaire de Pineau uniquement, la femme devient activement le sujet des verbes et accomplit au lieu de subir les actions qui définissent sa vie: marcher, gouverner, éduquer.

Cette existence définie "par rapport à" trouve sa représentation graphique [End Page 159] et onomastique dans les termes qui désignent les femmes antillaises, fréquemment présentées comme ce que nous appelons ici des "femmes traits d'union." Les expressions identifiant les femmes dans la citation précédente et dans la littérature antillaise en général sont des expressions composées, comme par exemple "poteau-mitan, femme-matador, femme-guerrière, femme-chiffe, bougresse-vagabonde, femme-jardin." Dans L'Espérance macadam, Pineau emploie également l'appellation "femme-chien" (51) pour décrire une jeune fille attachée à une chaîne qui aboie à longueur de journée.1 De même, l'expression "femme-isalop" est utilisée par l'auteure comme synonyme de "bougresse-vagabonde" dans la citation: "l'amour s'achète dans les bras des femmes-isalop, sans culotte, grandes cocottes . . ." (184). Ces expressions sont formées à partir de la juxtaposition de deux substantifs reliés par un trait d'union, dans une "formation de nouveaux mots par la composition [qui] est très répandue en français moderne" (Grundstrom 114). Allan Grundstrom précise que "[c]ette composition est l'adjonction de deux mots indépendants et libres. Elle diffère de l'affixation par le fait que les éléments unis dans ce procédé de la composition ont chacun une existence indépendante dans le lexique de la langue" (114). Dans les romans antillais, ces deux mots peuvent appartenir au lexique de la langue française, de la langue créole—"poteau-mitan"—ou encore relever d'un mélange des deux langues comme dans "femme-isalop." Si la composition est un procédé très répandu en français moderne, le créole connaît également des "caractéristiques largement agglutinantes" pour reprendre une expression de Marie-Christine Hazaël-Massieux. Dans son article "Les créoles à base française: une introduction," Hazaël-Massieux affirme que "tous les auteurs semblent s'accorder sur la tendance générale à recourir à un nom pour déterminer un autre nom, c'est-à-dire de fait pour remplir une fonction adjectivale."2 Dans la mesure où, lors de la composition de deux substantifs "le premier de ces substantifs nomme la chose (c'est le déterminé) et le second sert d'épithète qui qualifie cette chose (c'est le déterminant)" (Grundstrom 114), les expressions composées telles que "femme-isalop" ou "femme-chiffe" déterminent l'identité de la femme par l'addition du second terme de la composition. Grundstrom exemplifie cette détermination à partir de l'expression composée "salade-tomates." Selon lui, "une salade-tomates est une salade, mais une salade dont la caractéristique éminente est d'être faite de tomates. On dit que tomates détermine salade" (114), soulignés dans le texte). Suivant cet exemple, on peut [End Page 160] dire qu'une "femme-chiffe" est une femme, mais une femme dont la caractéristique éminente est d'être faite de chiffe; "chiffe" détermine "femme". L'essence de la femme est alors moins d'être femme, terme réduit au rôle de déterminé, que d'être définie comme "chiffe," "vagabonde," "isalop" ou "matador," le deuxième élément du mot composé indiquant la détermination et contenant l'information essentielle.3

Selon le dictionnaire Le Nouveau Petit Robert, le trait d'union est un:

1) signe écrit ou typographique, en forme de petit trait horizontal, servant de liaison entre les éléments de certains composés et entre le verbe et le pronom postposé. 2) (mil. Dix-neuvième) fig.: personne, chose qui sert d'intermédiaire, de pont entre deux êtres ou deux objets.

Le trait d'union crée une liaison entre deux ou trois éléments pour constituer un nouveau nom. Il agit alors en tant que lien qui assure l'union de plusieurs termes. À l'opposé, la typographie du trait d'union peut également représenter une séparation à l'intérieur du terme, une coupure qui divise un élément en deux. Ce signe typographique utilisé dans les expressions des deux catégories "bougresse-vagabonde"—ou "femme-isalop"—et "femme-chiffe" contient un certain nombre d'éléments d'autant plus importants à analyser qu'il disparaît dans l'appellation de la "femme sauvée." Que révèle cette absence dans le cas de cette dernière catégorie? Qu'indique sa présence pour les deux autres?

La "bougresse-vagabonde"

Le trait d'union représente un creux au milieu de l'expression composée: il coupe l'identité de la femme en deux et révèle la cassure qui se fait chez les femmes guadeloupéennes. La description des trois catégories insiste sur la brutalité physique des hommes et sur ses conséquences pour le corps des femmes. La prostituée a une "chair dépitée," la femme battue est "éborgnée-défigurée" et ne peut pas marcher normalement à cause de son "corps démonté," tandis que la "femme sauvée" reste marquée à jamais par les cicatrices. Les dégâts physiques subis par le corps des femmes constituent un leitmotiv des écrits de Gisèle Pineau. Dans son dernier roman Morne Câpresse (2008), l'auteure décrit le corps des femmes "déchiquetées [End Page 161] par la vie" (31) dans ces termes: "Carcasses titubantes, fracassées. Peaux balafrées, couturées salement, tatouées de mots obscènes, de visages monstrueux aux regards torves, aussi de dessins cabalistiques tracés avec le soufre d'une allumette" (31). Les marques laissées sur le corps des femmes rappellent les marques au fer rouge du temps de l'esclavage et indiquent, aujourd'hui comme autrefois, une prise de possession du corps et de la personne par la violence. Dans Moi, Tituba sorcière . . . Noire de Salem (1986), de Maryse Condé, Man Yaya avertit la jeune Tituba en lui expliquant que les "hommes n'aiment pas. Ils possèdent. Ils asservissent" (29). Éliette, protagoniste principale de L'Espérance macadam, fait écho à ces paroles lorsqu'elle constate que "les hommes sont possédants" (33). Les hommes revendiquent alors leur possession en marquant le corps des femmes.

La violence sexuelle exercée à l'encontre des femmes reproduit les viols du temps des négriers et de l'esclavage: "L'acte sexuel est bien souvent synonyme de viol. Viol fondateur commis par l'équipage des négriers chez Marie-Célie Agnant, viol du père ou viol commis par un géniteur anonyme chez Gisèle Pineau, le corps des femmes est d'abord objet de violence, source de souffrance" (Naudillon 81). En réaction à une situation passée démasculinisante, l'Antillais contemporain tel qu'il est décrit dans ces œuvres cherche à agir en homme physiquement puissant afin que, pour reprendre la citation initiale de Pineau, "dans les coups de reins, les coups de pied" il puisse "se glorifi[er] d'être un homme véridique." (121) Environ cent cinquante ans après l'abolition de l'esclavage, les corps violentés des femmes, "sites de souffrances et de violence" (Heckenback 42), deviennent "archives" et "témoins" d'un traumatisme passé qui se perpétue dans le présent.4 Elizabeth Hackshaw souligne de même le comportement dysfonctionnel et violent des Guadeloupéens décrits dans les romans de Pineau: "with few exceptions, there is a pathological comportment of the Antillean man, as unpredictable, indifferent, destructive, and as apocalyptic a force as a cyclone" (85).5 Les hommes forcent les femmes à la soumission en abusant de leur supériorité physique et ont recours à une violence souvent comparée à celle du cyclone qui piétine tout aveuglément. Ainsi, après avoir été violée par son père surnommé Ti-Cyclone, Éliette perd la parole pendant trois années et vit longtemps dans la "peur des hommes et des cyclones, de leurs yeux mauvais" (L'Espérance macadam 159).6 [End Page 162]

Qu'il s'agisse du mari qui bat sa femme, du père qui violente sa fille, de l'inconnu de passage qui viole la première venue, de l'amant jaloux qui tue sa maîtresse, les hommes n'en finissent pas de faire souffrir les femmes. L'horizontalité typographique du trait d'union évoque par ailleurs ces femmes dans une position allongée, sous les corps et les coups masculins, victimes d'une violence avant tout sexuelle. Le vocabulaire de Pineau est révélateur à cet égard car dans ses écrits le sexe de l'homme se trouve métaphorisé en "sabre affilé" (La Grande Drive des esprits 64), en "épée" (L'Espérance macadam 183, 249), en "poutre," en "bâton dur," en "brandon" (Mes Quatre Femmes 167), en "lame" qui s'enfonce (Chair piment 196), en "fer" qui traverse et qui pourfend (Chair piment 266). Le phallus est transformé en arme tranchante qui transperce et coupe les femmes et les enfants en deux. Dans les relations homme/femme ainsi décrites, l'homme devient presque systématiquement "celui-ci, qui fourrait le fer chaud dans leur corps" (L'Espérance macadam 16). Comme le relève fort justement Christiane Makward lors d'un entretien avec Pineau en 2003, les rares hommes non violents sont des êtres asexués comme par exemple le peintre Zébio ou comme Joab—"un homme doux-sirop-miel" que "les autres disaient [. . .] du genre femelle" (101)—dans L'Espérance macadam.7 La brutalité exercée lors des rapports sexuels se retrouve dans les écrits d'autres auteurs antillais. Richard D. E. Burton souligne, par exemple, la présence d'une glorification de la virilité violente dans les romans de Raphaël Confiant:

Mais même lorsqu'il ne s'agit pas d'étreintes forcées ou vénales, l'acte sexuel chez Confiant est, à quelques exceptions près, un acte dépourvu de tendresse et même de sensualité réelle: il est question pour l'homme de 'fendre' ou de 'déchirer' sa partenaire (E 246, 294), de la 'pilonner' (E 122) ou la '[défoncer] à l'aide de son pilon' (E 101) ou encore de la '[bourrader] à grands coups de reins dignes d'un mulet' (A 244).

(216)

Alors que Pineau dénonce une violence qui asservit les femmes, James A. Arnold voit dans les romans de Raphaël Confiant une attitude misogyne visant à maintenir les femmes dans une position d'infériorité: "This is especially evident in his representation of sexuality, which is the locus of cultural conflict in the work of the Creolists. [. . .] [W]hat one finds is a remarkably harsh and misogynistic assignment of gender roles" (168).8 Quelle que soit la perspective des auteurs, les raisons pour lesquelles les femmes se soumettent aux brutalités [End Page 163] des hommes méritent d'être analysées. Pourquoi ces femmes acceptentelles leur sort sans se rebeller? La résignation des femmes s'explique en partie par la fréquence des agressions qui finissent par constituer une norme. Selon Lorna Milne, "What is yet more disquieting about this construction of violence as inevitable is that it appears to be generally accepted, not to say expected, by many of the characters, even the female ones" ("Sex, Violence and Cultural Identity" 194).9 Les retombées des agressions ne se limitent pas à des dégâts purement physiques mais s'étendent au niveau des pratiques sociales et des attitudes mentales. Les femmes sont confrontées à une situation assujettissante qu'elles considèrent comme inéluctable et deviennent des femmes "paumées" (Morne Câpresse 32), "perdues" (Morne Câpresse 30), "aux yeux éteints" (Morne Câpresse 36) et à l'identité fragmentée.

La "femme-chiffe"

S'il évoque une cassure, le trait d'union dessine également une chaîne qui lie et maintient la femme dans une relation de dépendance vis-à-vis de l'homme. C'est en termes d'emprisonnement à perpétuité que le mariage de sa grand-mère Man Ya est perçu par Gisèle Pineau qui explique l'attitude résignée de celle-ci face aux coups de son mari dans son récit Mes Quatre Femmes (2007): "Le jour où il la mène devant Monsieur le maire de Capesterre, il l'enchaîne à lui. [. . .] Elle dit oui pour l'éternité. Oui à l'esclavage, au fouet, au mépris et aux humiliations. Y a plus moyen de revenir en arrière, de défaire les liens du mariage" (84). À quelques exceptions près—"une-deux femmes sauvées"—les femmes de Gisèle Pineau, mariées ou non, subissent leur sort avec fatalisme; incapables de parer les coups et les violences, elles deviennent convaincues que "nous les femmes on portait une malédiction que rien n'effacerait jamais" (L'Espérance macadam 121).

L'époque de l'esclavage marque l'origine d'une malédiction de la race noire et détermine chez Pineau une écriture faite de fantômes, de personnages maudits, de démons et de damnés qui peuplent une Guadeloupe "mariée au malheur" (Chair piment 201) et enchaînée au passé:

Non, rien n'avait changé depuis qu'on avait transbordé les premiers Nègres d'Afrique dans ce pays qui ne savait qu'enfanter des cyclones, cette terre violente où tant de malédiction pesait sur les hommes et femmes de toutes nations. Rien n'avait changé . . . Le sabre, la corde, les chaînes . . . Non, Seigneur, rien n'avait changé [. . .].

(L'Espérance macadam 177) [End Page 164]

Le sabre, les cordes et les chaînes évoquent concrètement le rapt puis les brutalités de l'esclavage, mais font en même temps référence dans la fiction à des exemples bien précis de violence contemporaine. Dans L'Espérance macadam, un homme jaloux, Régis, attaque sa compagne Hortense à coups de sabre parce qu'il "[c]royait qu'elle avait prêté sa chair à un autre [. . .]. Régis avait débité la fille" (30). La corde est utilisée par Ésabelle et Christophe pour se débarrasser d'un amant gênant qu'ils pendent à une branche d'arbre après avoir passé "trois tours de corde au cou du malheureux Marius [. . .]" (36). Enfin, Éloïse attache sa fille adoptive Glawdys à une chaîne dans la cour afin de ne pas avoir à la surveiller, de sorte que "[r]aidissant sa chaîne, trépignant, bavant, elle [Glawdys] jalousait toutes les libertés qui allaient et venaient à hauteur de ses yeux [. . .]" (48). Si l'esclavage n'existe plus, le recours aux instruments tels que la "chaîne d'esclavage" (49) qui entrave Glawdys s'est perpétué dans le présent. L'incapacité à surmonter le passé exprimée dans L'Espérance macadam est reprise dans Chair piment, publié sept ans plus tard: "Rien ne changera jamais dans ce pays de démons. Rien n'a changé depuis le temps où ma mère entrait dans les champs de cannes pour le Blanc. Rien n'a bougé depuis les siècles où on déposait les nègres d'Afrique ici" (201). La répétition des "rien" et la négation de toutes les phrases dénoncent l'immobilisme dans lequel la Guadeloupe se trouve paralysée malgré le passage du temps, immobilisme souligné encore par l'accumulation des négations dans la phrase au futur "rien ne changera jamais." La violence qui provient aussi bien des éléments naturels, des Blancs que des forces surnaturelles engendre des sentiments d'impuissance et d'irresponsabilité qui participent à l'absence d'évolution dans les attitudes sociales des Guadeloupéens. Comme le remarque Nina Hellerstein, "les thèmes de la fatalité et de la malédiction reviennent constamment dans [L'Espérance macadam], comme s'ils pouvaient expliquer et même excuser le comportement violent des personnages" (50). Cependant, plutôt qu'une libération vis-à-vis de toute responsabilité individuelle, le sentiment de fatalité crée une impression d'emprisonnement manifeste dans les métaphores présentant les Antillais comme prisonniers de l'insularité de la Guadeloupe et de son enlisement dans le temps:

Et l'île Guadeloupe est une gigantesque nasse dans laquelle ils courent et tournent en rond. Une ratière qui les tient prisonniers, qui a tenu prisonniers leurs aïeux et qui tiendra prisonniers leurs enfants. Une geôle empestée de remugles [. . .].

(Mes Quatre Femmes 91)

L'enfermement dans la "nasse," la "ratière" ou la "geôle" efface la notion de passage du temps dans cet endroit où la différence entre "tient," "a tenu" et "tiendra" disparaît. L'île se situe en dehors du temps et l'impuissance originelle des hommes d'Afrique se perpétue d'une génération à l'autre: esclaves dans le passé, les Guadeloupéens sont dorénavant esclaves du passé. [End Page 165]

L'emprisonnement à l'intérieur du traumatisme du passé exprimé dans les désordres identitaires des personnages est également rendu visible dans plusieurs romans de Gisèle Pineau par la présence marquée de dates charnières qui hantent les protagonistes principaux. Une obsession par rapport à quelques dates est ain-si mise en évidence dans Chair piment (2002). Dans les quarante premières pages du roman, cinq dates précises se trouvent mentionnées onze fois (1969, 1975, 1988 et surtout 1978 et 1998) tandis que les mots "ans" et "années" apparaissent trente-huit fois. La représentation graphique des dates illustre le côté lancinant qu'elles ont fini par avoir dans l'esprit de la protagoniste Mina:

18-04-1975, Médée écrasée par un camion Titan sur la route de Piment.

18-07-1975, Melchior foudroyé dans la bananeraie. [. . .] 18419751871975.

Et puis, vint le 11 septembre 1978. 11-09-1978. Jour où Rosalia entra dans la case en flammes. 1191978 . . .

Vingt et un ans qu'elle n'était pas retournée en Guadeloupe. 21 ans . . . Elle partait le 20 décembre 1999 et passerait l'an 2000 au soleil.

20-12-1999, départ pour Piment.

5-01-2000, retour en France.

(130-31)

La répétition des dates qui dans le roman "inscri[vent] leurs danses macabres sur les croix noires du cimetière" (131) les transforme en simples chiffres enfilés les uns après les autres, comme les maillons d'une chaîne. La vie de Mina se trouve restreinte à l'intérieur de cette chronologie qu'elle ne parvient pas à oublier. Elle se débat vainement pour échapper au traumatisme de l'incendie du 11 septembre 1978 dans lequel sa sœur Rosalia a trouvé la mort. Cette date de l'incendie qui tue Rosalia et traumatise Mina évoque inévitablement le 11 septembre 2001 et l'acte de terrorisme contre les États-Unis qui a lieu un an avant la publication de Chair piment. Le choix de cette date peut indiquer un hommage indirect de l'auteure mais exemplifie aussi la façon dont certaines dates restent à jamais gravées dans les mémoires et deviennent es dates de référence—avant le 11 septembre/après le 11 septembre—lorsque l'on tente de situer les événements dans le temps. En choisissant une date devenue charnière pour ses lecteurs et lectrices, Pineau rend plus réelle la hantise de Mina vis-à-vis de quelques dates.

La construction du roman L'Espérance macadam repose de même sur l'alternance de quelques dates charnières; celle du cyclone de 1928—date du traumatisme d'Éliette violée par son père la nuit de ce cyclone—et celle du cyclone de 1989—date du cyclone qui suit la dénonciation d'Angela violée par son père depuis le passage du cyclone de 1981. Les dates et les références à ces cyclones reviennent si fréquemment dans la narration qu'ils finissent par sembler n'en faire qu'un. Les actions des personnages d'un cyclone à l'autre et d'une génération à l'autre se répètent comme si rien ne s'était passé dans l'intervalle des soixante ans, comme si "rien n'avait changé." Un enlisement dans le temps se produit [End Page 166] lorsque la chronologie linéaire se trouve absorbée dans une temporalité qu'on pourrait qualifier de cyclonique, d'une part parce que les cyclones y servent de point de référence mais aussi parce que cette temporalité maintient fermement les personnages à l'intérieur de son vortex. Lors d'un entretien accordé à Nadège Veldwatcher en 2004, l'auteure affirme avoir construit son roman sur le modèle des "vents tourbillonnants des cyclones": "I wanted to evoke the whirling winds of the cyclones through a circular construction that grows denser and denser until you see the father commit this act of violence" (181).10 Incapable de résister à la force des vents qui le pousse à commettre l'inceste, Rosan reproduit l'acte violent de son père et incarne l'enfermement dans le passé. Face à lui, sa fille Angela, victime impuissante dans un premier temps, parvient par la suite à préserver sa jeune sœur de l'inceste et représente l'espoir pour les générations à venir. Physiquement fort, Rosan est faible de caractère tandis qu'Angela qui est physiquement trop faible pour résister aux assauts de son père finit par le vaincre, se libère de son emprise et sauve sa sœur. Angela rejoint ainsi les "une-deux femmes sauvées" (L'Espérance macadam 121) qui parviennent le plus souvent à s'affran-chir du passé et de ses malédictions dans la conclusion des romans de Pineau.

La "femme sauvée"

Après des centaines de pages dans lesquelles s'étalent les violences, les viols, les incestes, les meurtres qui résultent de la tragédie fondatrice de la société guadeloupéenne, les romans de Pineau se terminent presque systématiquement sur une note positive, sur ce que la protagoniste-écrivaine de Fleur de Barbarie (2005) appelle "une lueur d'espoir à la dernière page, un semblant d'apaisement" (298). Cinq des six romans de Pineau offrent des conclusions sinon optimistes, du moins tournées vers un meilleur avenir et participent alors comme l'affirme Hellerstein à "l'espoir des mythes antillais où les Nègres finissent par triompher des obstacles tragiques qui s'acharnent à les détruire" (55). À la fin de ses romans, l'auteure rejette toute attitude démissionnaire et pose au contraire "la question de la responsabilité individuelle par rapport à la force négative de l'histoire collective" (Hellerstein 48). Se déclarant féministe,11 Pineau n'hésite pas à imputer une partie des torts aux femmes qui sont "toujours prêtes à couvrir la faute du mâle, à pardonner les outrages, à accepter coups et insultes. Femmes prenant l'homme comme un grand enfant, répondant à tous ses caprices, acceptant tous [End Page 167] ses abus" ("Écrire" 293). La résignation de ces femmes infantilise les hommes et perpétue le cycle de la violence. S'opposant au silence qui recouvre les crimes et les abus, l'auteure insiste sur l'importance de la solidarité, sur le rôle de la prise de parole ainsi que sur la nécessité de changer les mentalités. Elle exemplifie ce changement de mentalités dans ses écrits qui se terminent sur une amélioration des rapports entre hommes et femmes (comme par exemple entre Léonce et Myrtha dans La Grande Drive des esprits et entre David et Josette/Joséphine dans Fleur de Barbarie), entre femmes et femmes (Line et Neel dans Morne Câpresse, Josette/Joséphine et Margareth Solin dans Fleur de Barbarie, Éliette et Angela dans L'Espérance macadam), ou encore entre Guadeloupéens et Métropolitains (Mina et Victor dans Chair piment). À la fin de ses romans, les femmes se déclarent prêtes à se redresser, elles rejettent leurs chaînes et refusent de se laisser "engeôl[er] ici-dans à mettre du ti-bois pour garder vif le feu de [leur] douleur" (L'Espérance macadam 217) mais veulent au contraire "se relever, rebâtir, panser les plaies, regarder pour demain l'espérance et replanter toujours, l'estomac accoré par la faim" (L'Espérance macadam 217). Les romans se terminent sur l'image d'une femme debout—"an fanm asou pyé" selon l'expression créole—et prête à affronter son destin. Seul le premier roman de Pineau s'achève sur une note tragique avec la mort d'une des protagonistes trouvée dans une position révélatrice: "Les pompiers avaient retrouvé le corps carbonisé de la patronne, à l'étage, allongée seule sur le lit" (La Grande Drive des esprits 231). Les femmes fortes au contraire rejettent l'horizontalité pour devenir des "femmes sauvées," expression dans laquelle le trait d'union a disparu. Comme le précise Maurice Grevisse, dans la composition "tantôt les éléments composants sont soudés, tantôt ils sont reliés entre eux par le trait d'union, tantôt encore ils restent graphiquement indépendants" (23). L'absence de trait d'union dans la "femme sauvée" n'enlève pas nécessairement à l'unité de l'expression composée mais peut relever de la catégorie grammaticale de "sauvée," participe passé à valeur adjectivale et non pas substantif comme cela était le cas dans les expressions composées analysées précédemment. 12 Tant d'un point de vue métaphorique que graphique, l'absence de trait d'union évoque cependant une femme qui n'est plus attachée ni fragmentée mais qui a durement gagné son indépendance.

Le dénouement des romans de Pineau offre autant d'exemples d'une attitude apparemment optimiste qui selon Beverley Ormerod crée la "possibilité d'une rédemption" (225).13 La possibilité de rédemption contenue dans les [End Page 168] conclusions positives a pour conséquence non négligeable de diminuer l'effet des oppositions binaires—homme/femme, agresseur/victime—qui ont tendance à schématiser l'œuvre de Pineau. Dans L'Espérance macadam, après avoir souffert pendant plus de soixante ans du traumatisme refoulé du viol infligé par son père alors qu'elle avait huit ans, Éliette découvre dans les dernières pages du roman la source de ses malheurs et se déclare prête à recommencer: "Il faudrait reconstruire sans doute. Oui, il y avait encore moyen de remettre debout le paradis de Joab au macadam des espérances" (217). Ce "oui" final s'oppose aux "non Seigneur" (L'Espérance macadam 177) et aux multiples "rien" (L'Espérance macadam 177, Chair piment 201) des premières citations, il s'oppose également au "Restait rien de bon" (9) sur lequel ce roman avait débuté. Les derniers mots de L'Espérance macadam parviennent ainsi à évoquer le paradis après deux cent quinze pages de descriptions infernales. La malédiction si souvent mentionnée qui accable les Noirs se transforme soudainement en bénédiction:

Les Nègres étaient pas des maudits, seulement faits d'une peau noire et raide pour aller par tous les temps, travailler sous le soleil, entrer dans les champs aux herbes coupantes, embrasser la misère épineuse sans même verser une larme. Et c'était une bénédiction . . .

(204)

Non seulement la couleur de la peau mais aussi la vaillance des esclaves sont ici revendiquées; elles ne doivent plus être source de honte mais de fierté. Ce retournement de situation permet à Nina Hellerstein d'affirmer que: "le dénouement optimiste du roman est avant tout une victoire sur cette hérédité tragique: la fatalité est affrontée et finalement refusée [. . .]. Cette victoire est aussi et surtout celle de l'avenir sur le passé" (54).

La même issue heureuse survient dans les dernières pages de Chair piment. Après être passé d'hôpital psychiatrique en hôpital psychiatrique presque toute sa vie, Victor trouve finalement la clé "qui ouvrait sur le chemin de la guérison" (351), et Mina découvre elle aussi la source maléfique des cauchemars qui la poursuivent depuis plus de vingt ans. Dans le cas de ces deux personnages, le traumatisme que la mémoire avait dû refouler—respectivement le suicide du père et la mort par le feu de la sœur—a pu refaire surface et être accepté afin que les protagonistes retrouvent le bonheur et leur confiance en l'avenir. Dans Morne Câpresse enfin, Line, protagoniste principale à l'identité fracturée, part à la recherche de sa sœur qui se drogue et a disparu depuis plusieurs mois. Line se rend dans la secte appelée la "Congrégation des Filles de Cham" qui recueille les femmes dans le [End Page 169] besoin. Elle expose peu à peu les secrets honteux de la secte tels que la folie des dirigeantes et l'infanticide de vingt-trois bébés mâles. À la fin du roman, alors qu'un incendie purificateur brûle les bâtiments de la secte, Line repart sans sa sœur mais avec sa cousine Neel dont le prénom formé sur le verlan de son propre prénom suggère l'idée d'une identité comblée, complétée par leur association. Line et Neel repartent vers une nouvelle vie, accompagnées de deux chiens aux noms également révélateurs: Confiance et Espérance. La conclusion du roman se présente comme un renouveau, à la fois pour Line et Neel et pour Sherryl et Zora, deux autres rescapées de la secte qui décident de s'expatrier aux États-Unis pour pouvoir s'aimer librement car "là-bas, les femmes s'aiment au grand jour. Elles ne sont pas obligées d'aimer les hommes . . ." (322). Lorsque Sherryl demande à son amie, "T'es sûre et certaine que nous sommes sauvées, Zora!," cette dernière répond: "Je te jure, on va commencer une nouvelle vie . . ." (322). Les paroles finales de ces femmes sauvées et tournées vers l'avenir orientent donc la lecture du roman vers une ouverture. Annie Bandy, dans son compte rendu de Morne Câpresse, interprète l'attitude de ces femmes comme symptomatique du positionnement de l'auteure vis-à-vis du passé et du mouvement de la Négritude:

Le retour en arrière s'avère impossible, semble dire Gisèle Pineau, comme une désillusion de la Négritude. Sans amertume pourtant, puisque "Confiance! Espérance!" (266) sont les derniers mots prononcés par les deux rescapées. Pour elles, la descente du Morne Câpresse n'est pas une illumination, mieux, c'est une ouverture sur la vie de demain et le monde—le vrai—à construire.

(455)

Cependant, malgré les interprétations positives des critiques et malgré les assertions de l'auteure qui condamne le défaitisme, les volte-face des dernières pages des romans semblent quelque peu tardives et relèvent davantage selon nous d'un parti pris que d'une véritable confiance en l'avenir. L'ambiguïté de ces conclusions se trouve contenue dans les points de suspension qui concluent sans conclure le dialogue cité ci-dessus entre Sherryl et Zora ainsi que deux des six romans de Pineau. En effet, si les points de suspension à la fin de Fleur de Barbarie peuvent être interprétés comme une possibilité d'ouverture sur l'avenir, ils laissent également la porte ouverte à la possibilité d'un échec. Pineau ne présente pas la protagoniste Josette réunie avec sa mère, elle indique simplement que le frère a promis d'intercéder en faveur de Josette: "Nous avons longuement parlé. Il m'a promis de venir avec ta mère . . ." (405). Entre la promesse à venir et la réconciliation désirée par Josette, une certaine distance reste à parcourir qui se trouve représentée par les points de suspension. De même, dans L'Espérance macadam, Éliette se dresse au milieu des décombres avec l'intention de reconstruire mais le travail reste à faire. La fréquence des cyclones mentionnés tout au long du roman évoque la condition tragique de Sisyphe et diminue l'optimisme [End Page 170] de cette conclusion tout en soulignant la force de caractère des femmes sauvées. Dans Morne Câpresse, les chiens qui étaient "hargneux" (59) et "féroces" (60) du temps de la Congrégation des Filles de Cham deviennent bons et insouciants dans un retournement de personnalité canine aussi soudain qu'improbable. Les derniers mots de ce roman, lorsque Line ordonne aux chiens: "Confiance! Espérance! Venez tout de suite" (324), indiquent la volonté qu'elle cherche à imposer plutôt que la venue véridique de Confiance ou d'Espérance, qu'il s'agisse ici de chiens véritables ou allégoriques. Les conclusions optimistes ont tendance à tourner en fins heureuses systématiques pas tout à fait convaincantes. Dans les trois romans mentionnés, une promesse, une parole d'affirmation et un ordre indiquent la direction à prendre, mais relèvent de la volonté et de l'espoir plutôt que de la réalité.

D'un roman à l'autre, les "femmes-isalop" et les "femmes-chiffes" qui constituent la majorité des femmes guadeloupéennes décrites par Gisèle Pineau disparaissent peu à peu pour faire place à la fin des romans à cette nouvelle catégorie des "femmes sauvées." Entre les déboires des unes et la résistance des autres, les écrits de Gisèle Pineau passent d'un certain misérabilisme au "pessimisme gynocentrique" ("Presque un siècle de différence amoureuse" 50) pour reprendre une expression de Christiane Makward, à une attitude positive appelant à la reconstruction. Le flottement entre défaitisme et optimisme résulte selon nous de la difficulté à écrire sur les femmes guadeloupéennes contemporaines. Comment souligner la violence qui s'abat sur ces femmes sans en faire des victimes impuissantes? Comment insister sur l'ampleur du problème sans créer un monde manichéen? Comment reconnaître le rôle du passé sans devenir passéiste? Et surtout, comment se détourner du passé sans faillir au devoir de mémoire? Les efforts déployés par Gisèle Pineau afin de donner tout son poids à la présence du passé dans la quête identitaire contemporaine des Guadeloupéens risquent de soumettre son écriture à l'enlisement dans le temps qu'elle dépeint chez ses personnages. À l'opposé, les dénouements pleins de promesses de ses romans rejettent l'immobilisme et offrent une tentative d'envol vers des lendemains plus harmonieux parce que "[é]crire en tant que femme noire créole, c'est vivre l'espérance d'un monde vraiment nouveau, peuples, langues, races, religions, cultures mêlés, imbriqués, s'enrichissant, se découvrant sans cesse, se respectant et s'acceptant dans la belle différence" (Pineau, "Écrire" 294).

Véronique Maisier
Southern Illinois University Carbondale
Véronique Maisier

Véronique Maisier est professeure à Southern Illinois University, à Carbondale, où elle enseigne des classes de langue et de littérature française et francophone de la Suisse, du Canada et de la Caraïbe. Son domaine de recherche comprend la littérature française du 20e siècle et la littérature caribéenne. Elle s'intéresse plus récemment aux écrits de l'auteure guadeloupéenne Gisèle Pineau. Véronique Maisier termine également un manuscrit sur la violence dans les écrits de cinq auteurs francophones et anglophones de la région caribéenne (Jean Rhys, Merle Hodge, Gisèle Pineau, Patrick Chamoiseau et Michelle Cliff) intitulé Stones and Blood: Violence in Francophone and Anglophone Caribbean Literature.

Ouvrages cités

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Footnotes

1. L'expression existe au masculin également: "son papa, c'était déjà un vieux maudit [. . .]. Vieux scélérat, homme-chien [. . .]." (L'Espérance macadam 197)

2. Hazaël-Massieux précise que cette composition substantivale résulte en partie de l'absence d'adjectifs relationnels. Selon elle, il "n'existe pas à proprement parler en créole d'adjectifs relationnels (incompatibles, sauf valeur sémantique très particulière avec le degré); précisément pour marquer la "relation," on recourt tout simplement à un nom qui juxtaposé au nom qui le précède le détermine: 'diskou prézidan' = le discours du président, le discours présidentiel."

3. Dans son roman Le Rapport de Brodeck (2007), Philippe Claudel utilise de la même façon des expressions composées pour exprimer l'évolution d'un personnage d'un état à un autre. Dans un cas, l'appellation "homme-chien" désigne le prisonnier Brodeck qui est traité comme un animal dans un camp de concentration jusqu'au moment où: "Les gardes ne m'appelaient plus Brodeck mais Chien Brodeck" (30, souligné dans le texte). Dans le second cas, un prêtre se sent avili par les confessions de ses paroissiens qui le transforment en dépotoir: "Je ne suis pas le prêtre, je suis l'homme-égout. Celui dans le cerveau duquel on peut déverser toutes les sanies, toutes les ordures, pour se soulager, pour s'alléger." (164)

4. Dans son article "Carnal Knowledge: Trauma, Memory and the Body in Patrick Chamoiseau's Biblique des derniers gestes," Maeve McCusker souligne: "traumatic memory frequently originates in, and remains inscribed on, the body, which is presented as both an archive and as an active witness, bearing stubborn and unique testimony to the horrors of the past." ["le souvenir traumatisant est souvent né dans, et reste inscrit sur, le corps, présenté à la fois comme archive et comme témoin agissant, qui porte un témoignage unique et obstiné sur les horreurs du passé." (173, ma traduction)]

5. "à quelques exceptions près, l'Antillais a un comportement pathologique, force aussi imprévisible, indifférente, destructrice et aussi apocalyptique qu'un cyclone." (85, ma traduction)

6. Pour une étude détaillée de la métaphore du cyclone dans l'œuvre de Pineau, voir l'article d'Elizabeth Hackshaw: "Cyclone, Culture and the Paysage Pineaulien."

7. À la remarque de Makward: "Vous dissociez sexualité et amour dans le couple," Pineau répond: "C'est vrai, même si je n'ai pas analysé ces personnages qui se sont présentés à moi." ("Entretien" 1207)

8. "Cela est particulièrement évident dans sa représentation de la sexualité, site des conflits culturels dans les écrits des Créolistes. [. . .] [O]n y trouve une distribution remarquablement rigoureuse et misogyne des rôles assignés aux sexes." (168, ma traduction)

9. "Ce qui est cependant plus alarmant en ce qui concerne cette construction de la violence comme inévitable est que de nombreux personnages, y compris les personnages féminins, semblent généralement l'accepter, pour ne pas dire l'escompter." (194, ma traduction)

10. "J'ai voulu évoquer les vents tourbillonnants des cyclones à travers une construction circulaire qui devient de plus en plus dense jusqu'au moment où on voit le père commettre cet acte de violence." (181, ma traduction)

11. "Je suis une féministe. Tout au fond de moi, je n'aime pas la domination de l'homme sur cette terre et je n'aime pas non plus l'attitude des femmes qui s'infériorisent par rapport à l'homme." (Makward, "Entretien" 1207)

12. Nous remercions les évaluateurs de notre article pour avoir souligné cette distinction et pour leurs commentaires sur les aspects linguistiques de notre étude.

13. Selon Ormerod: "throughout her work [Pineau] emphasizes the free will of the individual, and the persistence in human life of hope, luck and change. It is a combination of these factors that creates in her novels the prospect of redemption, a redemption that works to counterbalance the negative implications of displacement." ["à travers son œuvre [Pineau] met l'accent sur le libre arbitre des individus et la persistance de l'espoir, de la chance et du changement dans la vie des hommes. C'est un mélange de ces facteurs qui crée dans ses romans la possibilité d'une rédemption, une rédemption qui fait contrepoids aux implications négatives du déplacement." (225, ma traduction)]

Additional Information

ISSN
2156-9428
Print ISSN
1552-3152
Pages
158-173
Launched on MUSE
2012-04-25
Open Access
No
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