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French Forum 28.1 (2003) 91-109



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Confessions d'une femme pudique:
Annie Ernaux 1

Michèle Bacholle-Boshkovic


Deux des derniers textes d'Annie Ernaux, La Honte (1997) et L'Evénement (2000), révèlent des secrets, mettent à jour le caché, le honteux, disent l'indicible. Ce sont des textes très durs à écrire, à sortir et à lire. 2 Voilà peut-être la raison pour laquelle ils ont été publiés "en tandem," le premier avec "Je ne suis pas sortie de ma nuit," le second avec La Vie extérieure. Ernaux elle-même n'a-t-elle pas confié à la journaliste Catherine Argand: "Il est des textes que je crains de publier seuls. L'Evénement est de ceux-là?" Le texte-confession est ainsi accompagné d'un journal, sur la maladie et la mort de la mère et sur le monde extérieur. Au coeur de La Honte se dresse le geste meurtrier du père qui le 15 juin 1952, alors que sa fille avait presque douze ans, a failli tuer sa femme à l'aide d'une serpe. Ce geste a amené chez l'adolescente une prise de conscience douloureuse de sa classe sociale et constitue, d'après Monique Saigal, la "première grande coupure" (122) d'avec le monde originel. Il trahirait le côté animal, primaire du père et de la classe populaire que celui-ci représente. L'Evénement, lui, porte sur l'avortement clandestin que l'auteur a subi en 1963 et qui, selon la narratrice, trahit sa classe sociale dominée. Tel le geste du père, cette grossesse non souhaitée est vécue par la jeune fille comme la révélation d'une "animalité" en elle. 3 Malgré ses études et sa fréquentation d'un monde supérieur, la narratrice, qu'elle s'appelle Denise Lesur (Les Armoires vides) ou qu'elle soit anonyme (La Honte, L'Evénement), mais de toute façon toujours double de l'auteur, n'est pas à l'abri des besoins et vérités corporels. Nous verrons que La Honte et L'Evénement, qui inaugurent une troisième étape dans le parcours littéraire ernalien, ne se rejoignent pas uniquement dans leur forme de livre-confession mais aussi dans leur fond—les deux actes qu'ils mettent en scène sont perçus comme des révélateurs sociaux. Au-delà de [End Page 91] l'exposition du monde dominé et du monde dominant (comme dans les textes précédents), ils poursuivent le projet littéraire amorcé avec La Place qui consiste à réhabiliter le monde dominé, réhabilitation qui passe par l'affirmation du corps, un corps jouissant, par l'abandon, et même le refus, de la religion et par un avortement dont nous examinerons le symbolisme social.

La Honte, texte commencé en 1990, abandonné après quelques pages, puis repris en 1995 et achevé en octobre 1996, s'ouvre par l'aveu du fait brut, dans toute sa simplicité et sa violence: 4 "Mon père a voulu tuer ma mère un dimanche de juin, au début de l'après-midi" (H 13). L'événement a totalement été refoulé par la famille—"Il n'a plus jamais été question de rien" (H 15)—parce qu'irrecevable par eux-mêmes, comme il l'a été plus tard par autrui: "A quelques hommes, plus tard, j'ai dit: 'Mon père a voulu tuer ma mère quand j'allais avoir douze ans.' [... ] Tous se sont tus après avoir entendu [cette phrase]. Je voyais que j'avais commis une faute, qu'ils ne pouvaient recevoir cette chose-là" (H 16). La Honte constitue ainsi la mise à jour d'un refoulement commencé par les parents et renforcé par la réaction des hommes à qui elle avait osé confier la chose parce qu'elle les "avai[t] dans la peau" (H 16). Pour comprendre et se mettre en position de recevoir le geste paternel, ne faudrait-il pas explorer le passé de...

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Additional Information

ISSN
1534-1836
Print ISSN
0098-9355
Pages
pp. 91-109
Launched on MUSE
2003-09-25
Open Access
No
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