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  • L'inscription du poème sur la page comme théâtre cathartique du désir chez quelques poètes français contemporains
  • Laurent Fourcaut

Chacun est avare de ses désirs

—T'ao Yüan Ming1

Cette étude se propose de montrer que, chez de nombreux poètes contemporains, le rapport du corps noir du texte avec le fond blanc de la page joue un rôle déterminant dans le fonctionnement, mais aussi dans le discours du poème. Le blanc uniforme, indifférencié, est traité comme un équivalent textuel/matériel du réel, en tant que ce dernier est l'objet du poème, ce qu'il cherche à s'incorporer. Et le corps typographique du texte flirte vertigineusement avec sa disparition fusionnelle dans ce blanc dévorateur, en même temps qu'il s'arc-boute et résiste à pareil effacement.

Commençons par un exemple emprunté au livre de Claude Royet-Journoud Les Natures indivisibles (1997), dont je ne considérerai que cette suite de sept vers qui ouvre un segment couvrant deux pages:

cordageà peine désigné d'un soufflemême deboutl'étouffement d'un bruitun ensemble de lignesj'appartiens au sommeilnon 2

Le mot "cordage" n'a pas ici d'autre référent que lui-même: il désigne, métaphoriquement, cette tresse noire de sept lettres qui se [End Page 135] forme sur le blanc jusque-là vierge de la page. Or cordage implique un contexte maritime et la notion de lien.3 L'espace blanc au bord duquel le mot se trouve maintenant placé fonctionne du coup comme un équivalent mer, c'est-à-dire aussi, puisqu'on a affaire à l'art, où la mer connote généralement cette valeur symbolique, un équivalent mère. De sorte que le signifiant "cordage" fait effectivement le lien entre cet espace originaire, liquide et maternel, et le corps noir qui va émerger à sa suite, le corps du poème; car le tressage qui préside à la fabrication du cordage4 renvoie à celui du texte.5 Ce "cordage" est donc un cordon, le cordon ombilical qui relie le poème en train de naître à la matrice du blanc primordial. Cependant, cette naissance à l'univers du symbolique est vécue et réfléchie comme un traumatisme, en ce qu'elle signifie le passage d'un état fusionnel indifférencié à celui de la différenciation des formes. "à peine désigné d'un souffle": ce mot initial, premier pas mis dans le champ des formes, est déjà de trop, quelque effort qu'on ait fait pour le tenir en deçà de l'articulation, du côté du corps, juste "un souffle". "même debout" renvoie à la silhouette verticale du poème en train, malgré tout, de se dessiner sur la page, à son corps longiligne, environné, accompagné, protégé d'un grand espace de blanc; même ainsi, c'est encore trop, trop de forme. Car cela se traduit, en dépit d'une syntaxe minimale, d'une phrase précautionneusement syncopée, par "l'étouffement d'un bruit," et le bruit est au corps pulsionnel ce que le mot, la phrase sont au symbolique, ce ghetto. De là le constat final, périphrase foncièrement désenchantée définissant le fragment de poème qui vient de naître: "un ensemble de lignes". Constat d'échec: on aurait voulu quelque chose d'aussi peu dé-fini que possible, qui reste engagé dans la matrice, respirant encore de son souffle à elle; on aboutit à cette suite de "lignes" noires, figées, inertes. La seule solution consiste alors à replonger dans le blanc matriciel et lustral pour s'y retremper. De là le grand blanc qui suit, et dans lequel le texte se réduit à la plus simple expression: un unique point noir. Après ce retour régénérateur à la source, émerge cette déclaration, qui est une protestation, protestation d'innocence: "j'appartiens au sommeil," c'est-à-dire à une sorte de léthargie heureuse, propre à la vie prénatale où l'on baigne encore dans l'indifférencié. Mais une telle prétention s'avère illusoire, voire...

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Additional Information

ISSN
1534-1836
Print ISSN
0098-9355
Pages
pp. 135-146
Launched on MUSE
2012-01-29
Open Access
No
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