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  • Le territoire des images :pratique du cinéma et luttes ouvrières en Seine Saint-Denis (1968-1982)
  • Tangui Perron*

Intégrer le cinéma dans le champ de l'histoire est aujourd'hui une chose banale, essentiellement, pour la France, grâce aux travaux pionniers de Marc Ferro et Pierre Sorlin 1. Cela l'est un peu moins dans celui de l'histoire sociale, et c'est encore relativement inhabituel dans le champ syndical. Pourtant, au-delà des classiques ciné-débats et des fonctions d'illustration, de commémoration ou d'agitation assignées aux films, le cinéma s'avère un outil très précieux pour pénétrer au sein de cultures ouvrières et politiques. Il faut pour ce faire renouveler les pratiques et dispositifs de projections et inventer de nouvelles relations avec les protagonistes des luttes et des films, sans les considérer comme de simples et uniques témoins.

L'expérience présentée dans les lignes qui suivent, sous le titre générique « Histoire d'un film, mémoire d'une lutte », se définit d'abord comme une série de tables rondes tenues aux Archives départementales de la Seine-Saint-Denis depuis 2005 2. À partir de celle-ci s'est développée une collection de livres-dvd 3. Enfin, différentes séries de projections publiques [End Page 127] ont eu lieu, majoritairement au sein des cinémas municipaux ou associatifs de la Seine-Saint-Denis et de la région Ile-de-France. Ces démarches se contaminant l'une l'autre n'ont pas le même degré de scientificité. Toutefois nous avions l'ambition d'organiser tant la confrontation des luttes et de leurs images que la mobilisation des mémoires à partir de ces mêmes images pour fabriquer des matériaux d'histoire. Le travail d'historien précède ainsi, côtoie et parfois récupère le travail d'animateur mémoriel et l'engagement militant ou pédagogique. Il est vrai qu'une assez longue expérience dans ou à côté de différentes structures de la CGT 4 nous a amené à constater que le cinéma était assez généralement réduit à une fonction d'illustration ou de commémoration et, plus rarement aujourd'hui, d'accompagnement et de renforcement des luttes. Le titre donné au cycle de tables rondes puis à la collection revenait à proclamer l'historicité du cinéma en même temps qu'à suggérer que les luttes avaient besoin de la trace des images pour être écrites, quitte à raviver, bouleverser ou contredire la mémoire des acteurs de la lutte. Cependant, avant de rendre compte de ce que ces expériences peuvent apporter à l'histoire du mouvement ouvrier et à une histoire sociale des images, ainsi qu'à l'histoire de la banlieue parisienne, il semble nécessaire d'exposer à la fois les relations qui doivent être instaurées entre les témoinsacteurs, les cinéastes et les chercheurs, les dispositifs de projection et, enfin, une problématique des sources.

Témoins-acteurs, cinéastes et chercheurs : défense des alliances impures

Avec qui écrire la double histoire des conflits et de leurs images ? Avec les grévistes, les syndicalistes et les militants qui ont vécu et fait l'histoire d'un mouvement. On peut ainsi solliciter ces acteurs, non seulement en tant que témoins mais aussi, pour certains, comme les pionniers d'une histoire qu'ils ont commencé à écrire, en archivant les premières traces du conflit (telle ou telle collection de tracts puis tout ce qui s'y ramène) et en gardant la mémoire parfois très précise des faits. Les salariés peuvent être les experts a posteriori de leurs propres luttes comme ils l'ont souvent été durant le conflit.

Parmi les personnes qui ont « fait » une grève se trouve une diversité d'hommes et de femmes (on verra plus loin que la différence compte) : ceux et celles qui participent à une grève pour la première fois et des syndicalistes expérimenté(e)s, ceux ou celles qui privilégient l'action...

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Additional Information

ISSN
1961-8646
Print ISSN
0027-2671
Pages
pp. 127-143
Launched on MUSE
2010-04-21
Open Access
No
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